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Chapitre 15

C’est avec une certaine appréhension qu’André se hasarda à retourner chez sa mère. La rencontre qu’il n’avait pas prévue, qu’il avait au contraire fait tous ses efforts pour éviter, lui paraissait grosse de dangers, et le sentiment douloureux que lui avait causé l’attitude de Mme Heurtey avait réveillé en lui bien des remords.

Comme il l’avait soudainement abandonnée, cette mère admirable ! Tout d’un coup, sans qu’il eût rien à lui reprocher, elle avait cessé pour ainsi dire de compter dans sa vie ; il avait renoncé de gaieté de cœur à sa présence, à la sollicitude silencieuse et infinie de tous les instants, aux mille joies subtiles que donne l’impression d’une tendresse très ancienne, remontant jusqu’au berceau, avant le berceau, aux jours obscurs où l’enfant n’est encore qu’un faible embryon mal défini, de vie incertaine, et n’existe que pour sa mère.

— Ma pauvre mère ! se dit André, je lui ai fait bien de la peine ! Quand j’ai cessé de rentrer le soir à la maison, elle a dû passer de mauvaises nuits !

Cette idée ne lui était encore pas venue ; il n’avait songé qu’à lui-même, à ses droits d’homme trop longtemps tenu en tutelle, et, tout d’un coup, il s’apercevait que l’exercice de ses droits avait lésé le bonheur de celle qu’il avait jusqu’ici aimée par-dessus tout.

Il eut beau se débattre contre lui-même, sa conscience ne voulait pas accepter de compromis ; il avait causé du chagrin à sa mère, c’était le fait indéniable, et sa mère ne méritait pas cela.

La pensée qu’il allait subir de violents reproches était de nature à diminuer l’intensité de ses bons sentiments, car André était possédé par une de ces natures violentes plutôt qu’indisciplinées, qui se révoltent contre toute contrainte, quitte à se soumettre après avoir bien tempêté. Pareil à ces écoliers rageurs qui montrent le poing au maître avant d’entrer en classe, toutes les fois, jusque-là, qu’il avait pressenti une réprimande, il s’était gendarmé d’avance, apportant aux explications inévitables la disposition la plus agressive, dût-il ensuite convenir, mais jamais officiellement, qu’en réalité il avait eu des torts.

Cette fois, il venait la tête basse, – non en ce qui concernait son amour et sa liberté, car sur ces deux points il serait intraitable, – mais décidé à supporter des reproches et à témoigner beaucoup d’affection à sa pauvre mère négligée.

À sa grande surprise, on pourrait presque dire son désappointement, Mme Heurtey ne fit aucune allusion à la rencontre, ni à son départ précipité. Ce silence irrita le jeune homme plus que toutes les récriminations ; il y voulait voir la preuve d’un dédain injurieux de ses actions, alors qu’au fond de l’âme il sentait très bien que c’était tout autre chose.

Au bout d’une heure, n’y pouvant tenir, il profita d’un moment où sa sœur n’était pas avec eux pour poser une question dangereuse :

— Eh bien, maman, que penses-tu de mon exposition ?

— J’ai entendu dire que c’est très bien, répondit-elle d’une voix calme. Ceux qui s’y connaissent prétendent que tu n’as jamais rien fait de comparable. Moi, tu sais, je ne m’y connais pas.

Elle se tut. André se sentait moralement cinglé d’un coup de fouet, mais il s’avoua sur-le-champ qu’il l’avait mérité. Quittant sa place, il vint par derrière passer ses deux bras autour du cou de Mme Heurtey et avança son visage tout près des lèvres maternelles.

— Maman chérie, dit-il, tu es fâchée contre moi ? Embrasse-moi, je t’en prie…

Mme Heurtey tourna un peu la tête et plongea ses yeux dans ceux de son enfant adoré.

Qu’il était changé en peu de temps, ce charmant visage, autrefois insouciant et frais, maintenant traversé de mille plis imperceptibles, symptômes d’agitations, d’inquiétudes, de soucis, qu’elle eût voulu lui épargner ! Elle l’avait mis au monde, cet enfant, elle l’avait élevé, elle en avait fait un homme, – au prix de quelles peines, elle seule le savait, – et voilà qu’une femme le lui avait pris, pour le pervertir, pour s’en faire un jouet, peut-être, et quelque jour le rejeter avec dédain…, car ce n’était pas fini !

Il lui reviendrait, son fils, elle voulait le croire ; mais dans quel état ! Le cœur traversé peut-être d’une inguérissable blessure, plein de mépris pour ce qu’il aurait adoré, injuste, aigri, méchant… Ah ! pauvre André, que de chagrins, que de ruines il amoncelait autour de lui, sur lui-même, pendant qu’il faisait le portrait de ce serpent aux yeux noirs !

— Maman chérie ! répéta André sur un ton suppliant.

C’est ainsi qu’il venait à elle jadis, après ses peccadilles d’écolier, et qu’il apaisait d’avance la colère maternelle ; car elle ne l’avait pas gâté, son fils, elle l’avait toujours réprimandé quand cela avait été nécessaire, quitte à l’embrasser après en lui disant : Ne recommence plus, surtout ! Et il ne recommençait pas… pas tout de suite, au moins !

Lentement, elle posa ses lèvres sur le front tendu vers elle. Quelle joie de baiser ainsi, dans une sorte d’apaisement passager, le visage de l’enfant qu’elle avait allaité ! Elle ne put se défendre de baiser encore la joue moins fraîche qu’un an auparavant… c’était son fils pourtant !

André lui saisit la figure à pleines mains et l’embrassa passionnément deux ou trois fois coup sur coup. Elle l’aimait tout de même, cette maman sévère.

Mme Heurtey sentit le danger : si elle laissait couler une des larmes qui l’étouffaient, si seulement il voyait dans ses yeux le brouillard humide des pleurs, son autorité succombait ; elle tomberait dans l’ornière des brouilles et des raccommodements, fatale à tous les amours, mortelle à celui des mères, car elle tue en peu de temps la dignité maternelle.

Elle se raidit, rendit à son fils un baiser rapide et, se dégageant de ses bras, lui dit :

— C’est bon, André, tu n’es plus un enfant. Tu as voulu être maître de tes actions, règle ta conduite de façon que je ne sois pas forcée de te faire des reproches. Je ne t’en ferai que si tu m’y contrains par tes actes.

Allégé d’un grand poids, mais ennuyé d’être traité de la sorte, André reprit sa place. Éliette rentra ; comme il ne savait où poser son regard, il examina sa sœur.

— Sais-tu que tu deviens très jolie ? lui dit-il.

— Tu me l’as déjà fait entendre ! répondit gaiement la jeune fille.

Son regard perspicace avait saisi la détente du visage maternel, et elle se sentait tout épanouie de joie innocente.

— Quand te maries-tu ?

Un flot pourpré envahit l’aimable visage qui se détourna.

— Maman, il faudrait marier cette enfant-là, insista le jeune homme en s’adressant à Mme Heurtey.

— Elle a le temps, répondit la mère.

— Est-ce ton avis, petite sœur ? fit André.

— Oui, mon frère… j’ai tout le temps… et même… Elle hésita un instant : Je n’ai point envie de me marier.

— Voilà qui n’est pas naturel ! s’écria André en riant avec un peu d’affectation.

Il était nerveux et donnait aux choses, sans le vouloir, plus d’importance qu’elles n’en méritaient.

Éliette, sans rien dire, se dirigea vers le buffet et fit semblant d’y ranger l’argenterie.

— Tu as fait vœu de célibat, peut-être ? dit-il d’un ton ironique. Ou bien voudrais-tu être Sœur de charité ?

— Pourquoi pas ? répliqua la jeune fille en se tournant vers lui ; c’est une belle vocation, et cela vaudrait mieux qu’un mauvais mariage.

— Il y en a de bons, fit André radouci, et un peu honteux d’avoir attiré dans les yeux d’Éliette les deux larmes qui essayaient de s’y cacher.

— On n’est pas sûre de les faire, ceux-là ! répondit-elle avec une tristesse dont son frère fut frappé.

— Embrasse-moi, petite sœur, dit-il en l’attirant vers lui.

Elle se laissa faire et lui rendit une caresse, mais il vit bien qu’il l’avait troublée, et il en eut regret ; elle sortit de la salle à manger pour y rentrer un instant après, les joues un peu plus roses que de raison, mais parfaitement calme en apparence.

— Tu ne trouves pas Éliette singulière ? avait dit André pendant sa courte absence. Est-ce qu’elle n’aurait pas quelque inclination contrariée ?

— Elle ? fit la mère en mettant une nuance d’orgueil à affirmer l’inviolabilité du jeune cœur de sa fille. Si elle aimait quelqu’un, quelle raison pourrait-elle avoir de ne pas me le dire ? Et, depuis que tu n’es plus ici, nous ne voyons personne.

S’il y avait un reproche dans cette phrase, la volonté de Mme Heurtey n’y était pour rien, mais André ne le sentit pas moins. Il fut pris d’une sorte d’ennui en sentant que ses actions, dont il se considérait comme seul responsable, avaient une influence fâcheuse sur la destinée des siens ; mais ce n’était qu’une impression très vague, qui eut pour unique résultat de lui inspirer une sorte de crainte à l’égard de la maison maternelle, où il ne se trouvait pas à son aise.

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