Chapitre 16
Le Salon allait fermer ses portes ; déjà la plus grande partie des quinze cents personnes qui composent « Tout Paris » s’était éparpillée à tous les vents d’été ; Mme Heurtey n’avait encore parlé d’aucun projet, et Éliette tremblait en pensant que toute villégiature la séparerait de Mélétis pour longtemps… pour toujours, peut-être.
Niko se plongeait délicieusement dans la joie de vivre au soleil, au lieu de s’enfermer dans des appartements surchauffés, comme il était contraint de le faire pendant les mois d’hiver. On le voyait l’après-midi, paresseusement assis à la terrasse d’un café à la mode, réjouir ses yeux par la vue des visiteurs exotiques, que juin ramène inévitablement sur les boulevards. La connaissance qu’il possédait de presque toutes les langues parlées en Europe lui procurait le plaisir de pénétrer au fond des conversations secrètes de ces oiseaux de passage, et il s’amusait prodigieusement, comblant ainsi les vides que le départ des mondaines et demi-mondaines creusait chaque jour dans l’emploi de ses heures.
Sa sœur aînée lui écrivait lettre sur lettre pour qu’il vint la rejoindre en Grèce chez une autre sœur mariée, mais il lui répondait avec une imperturbable douceur : « Pourquoi veux-tu que j’aille te retrouver dans un climat chaud pendant les ardeurs de l’été ? C’est toi qui devrais venir : nous irions au bord de la mer, dans un endroit frais. »
Mlle Xandra Mélétis ne se décidait pas à refaire le voyage accompli jadis par elle avec tant de courage, et son frère, nonchalamment attaché à ses habitudes parisiennes, ne se trouvait pas l’énergie suffisante pour les rompre, étant donné qu’il n’en voyait pas la nécessité.
— N’irez-vous donc jamais dans un endroit où l’on puisse respirer ? demanda-t-il à Mme Heurtey un soir, pendant qu’assis à la fenêtre du salon, ils essayaient de se figurer qu’ils prenaient l’air. Éliette arrosait une demi-douzaine de pots de fleurs à la fenêtre de la pièce voisine.
— Je n’ose pas, répondit à demi-voix la mère d’André.
Comme il la regardait avec quelque étonnement, elle ajouta plus bas :
— Je n’ose m’en aller ; il me semble que si je quitte Paris, j’abandonne André… Savez-vous quels sont ses projets ?
— Ma foi, non. En a-t-il, seulement ? Je ne le vois guère qu’en courant ; c’est-à-dire que c’est lui qui court ; moi, généralement, je suis assis. Il passe sur le boulevard, me serre la main et disparaît.
— Travaille-t-il ?
— Je crois que oui. J’ai tenté plusieurs fois de le voir à son atelier, mais la porte est toujours fermée.
Mme Heurtey poussa un soupir aussitôt contenu.
— S’il travaille, dit-elle, rien n’est perdu. Il est ambitieux… il l’était, du moins… Mais je ne sais plus ce qu’il fait…
— Il vient vous voir, pourtant ?
— Oui, il vient ! Il me voit comme il vous voit, en passant ; il m’embrasse tendrement et ne trouve rien à me dire… Que voulez-vous qu’il me dise, en effet ? Toute sa vie n’est-elle pas maintenant si bien mêlée avec celle de cette femme qu’il ne pourrait plus ouvrir la bouche sans en parler ? C’est pour cela qu’il ne vous voit guère, et moi non plus.
— Madame Heurtey, croyez-vous vraiment ce que vous dites ? Je vous déclare pour ma part que je n’en sais absolument rien, et pourtant, suivant une expression célèbre, si c’était arrivé, cela se saurait ! Ces choses-là se savent, à Paris… et même ailleurs.
— Je ne me trompe pas, monsieur Mélétis. Voyez-vous, cet enfant-là, je l’ai couvé trop longtemps pour ne pas deviner tout ce qui se passe en lui… C’est comme un grain de musc enfermé dans un tiroir, cela se sent sans qu’on le voie ; je sais tout ce qui s’est passé dans l’esprit de mon fils. Il s’est donné corps et âme.
— En ce cas, reprit Niko, resté un moment pensif, ils sont joliment malins, car personne n’en sait rien.
— Ni ne s’en doute ?
— Oh ! il y a toujours quelqu’un qui se doute de quelque chose, et ce quelqu’un-là, c’est tout le monde ; mais il n’y a pas moyen de les prendre, et pourtant…
— Quoi ? fit avidement Mme Heurtey en se penchant pour mieux entendre.
— Rien, chère madame, fit Mélétis en s’apercevant qu’il allait parler comme si elle n’était pas la mère d’André, rien du tout : je veux dire que la personne dont vous parlez ne manque pas d’admirateurs, par conséquent d’ennemis, et que si quelque chose pouvait entamer sa réputation…
— Elle a donc une réputation ? fit Mme Heurtey avec l’expression d’un incommensurable mépris.
— Intacte, chère madame, intacte !
Les yeux de Mélétis s’étaient prodigieusement allongés entre ses cils pendant qu’il savourait la savante ironie de cette réponse, indéchiffrable pour la provinciale.
— Cela ne me trompe pas, moi, dit-elle avec amertume.
Niko pensa à part lui qu’en cela elle ne différait pas de la majorité. Personne, en effet, n’attaquait la réputation de Mlle Solvi, parce que cette réputation était au nombre des choses qui, en réalité, n’intéressent personne ; elle n’avait pas de famille, pas de mari, elle ne faisait pas parler d’elle dans les journaux ; on ne l’attaquait pas, nul n’avait à la défendre ; mais s’il s’était agi de la vertu de Raffaëlle, sa réponse eût été tout autre : on ne lui connaissait pas d’amant, et nul ne croyait qu’elle fût une demoiselle honnête. Dans le monde cosmopolite, si proche parent de celui où l’on s’amuse, on trouve de ces tolérances silencieuses, jusqu’au jour où s’élève une formidable clameur ; alors, ces gens qui ne demandaient qu’à jouir d’une vie sans entraves réelles deviennent plus collet monté que les vrais rigoristes.
Deux jours après cet entretien, André, qui avait vainement essayé de travailler, déposa sa palette et alla se promener sur le boulevard extérieur, près des fortifications : c’était un endroit déplaisant et désert, tout à fait approprié à son genre de méditation.
La veille, tout l’après-midi, il avait attendu Raffaëlle, qui n’était pas venue. À cinq heures, il avait sonné à sa porte, pour apprendre qu’elle était sortie, ce qui n’était pas vrai, car il avait vu deux hommes de sa connaissance entrer dix minutes plus tard, dix minutes passées à faire les cent pas de l’autre côté du boulevard Pereire.
Elle l’avait consigné. Pourquoi ? Il se posa cent fois cette question pendant la nuit, sans pouvoir la résoudre. Pendant la matinée, il avait attendu un mot d’elle expliquant le mystère, mais il n’avait rien reçu. Après son déjeuner, apporté d’un restaurant des environs, il s’était senti extraordinairement nerveux et incapable de travail.
Raffaëlle continuait à ne pas lui appartenir, pendant qu’elle s’emparait de lui chaque jour davantage. Deux ou trois fois de suite, elle lui promettait de l’aller trouver chez lui, et il l’attendait vainement ; lorsqu’il la voyait enfin dans le tête-à-tête, elle savait se dérober à toute explication ; s’il insistait, elle le toisait froidement de telle façon qu’il ne songeait plus qu’à se faire pardonner. La crainte de sembler mesquinement bourgeois à cette princesse des contes de fées lui faisait oublier même les blessures de son amour-propre d’amant.
En revanche, il la voyait entrer au moment où il l’attendait le moins. Sous prétexte qu’elle ne pouvait pas attendre à sa porte qu’il lui eût ouvert, elle s’était fait donner une clef de l’atelier, et cette clef la rendait maîtresse absolue de la vie d’André ; absent ou présent, elle entrait chez lui selon son bon plaisir, sans être vue des concierges, habitués d’ailleurs à fermer les yeux.
Ces surprises perpétuelles, mêlées de désappointements, donnaient à l’amour du jeune homme un éternel renouveau ; l’insaisissable de cette liaison, l’agitation où elle le maintenait l’empêchaient de goûter cette plénitude de la passion partagée, qui conduit facilement à la satiété ; mais il en était arrivé au point où la chaîne trop tendue peut casser, et en marchant rageusement sur le boulevard poussiéreux, André se disait qu’après tout si sa maîtresse continuait à se moquer de lui, c’est lui qui pourrait bien se détacher d’elle.
Fortifié et même enorgueilli par cette pensée, il reprit le chemin de chez lui, monta son escalier, ouvrit sa porte et… trouva Raffaëlle assise devant son bureau qui écrivait une lettre, penchée sur le papier avec beaucoup d’application. Elle avait ôté son chapeau, et ses cheveux noirs brillaient sur sa tête inclinée comme une coulée de marbre poli.
— Raffaëlle ! fit André, cloué sur place.
Il ne pouvait se blaser sur le plaisir imprévu de la voir chez lui, et c’était la première fois qu’elle s’y laissait surprendre ainsi.
Elle leva la tête, lui jeta un regard pareil à un philtre, et se remit à écrire. Il s’approcha et se pencha sur le cou incliné qu’il effleura de ses lèvres. Cette femme extraordinaire avait su exciter en lui la plus violente passion sans qu’il pût jamais la traiter familièrement. Avec l’art le plus consommé, elle avait su bannir de leurs relations la moindre trace de trivialité, et c’est bien pour cela qu’il demeurait son esclave, la sentant toujours si fort au-dessus de lui.
— C’est fini, dit-elle en fermant sa lettre, qu’elle jeta sur la table ; l’adresse était celle de sa couturière. André, bonjour. N’êtes-vous pas content de me voir aujourd’hui ?
— J’aurais mieux aimé vous voir aujourd’hui et hier ! fit-il avec un mélange de crainte et de bouderie qui lui seyait fort bien.
— Ne parlons pas d’hier ; hier, j’étais très ennuyée.
— Il est arrivé quelque chose ? demanda André avec un peu d’inquiétude.
— Oui… oui et non ; je vous conterai cela plus tard. Aujourd’hui, j’ai eu une idée : je la crois bonne ; reste à savoir si vous l’approuverez.
Raffaëlle avait une manière de se faire obéir, composée presque entièrement de suggestions hésitantes ; c’est une manière excellente, quoiqu’elle soit vieille comme le monde.
Sur un geste d’elle, André prit une chaise, pendant qu’elle s’installait dans un fauteuil bas, sa robe arrangée autour d’elle avec autant de soin que si elle eût fait une visite de cérémonie.
— Voici ce que c’est : Paris est désert, tous mes amis s’en vont, Niko va en Grèce, je crois, Wueler est parti ce matin pour Odessa et reviendra, Dieu sait quand ! Je pourrais vous en nommer une douzaine d’autres qui ont pris le train hier ou qui le prendront demain ; personne n’a souci de ce que je deviens, et pourvu que je sois prête à leur donner à dîner en octobre, quand ils reparaîtront, tous mes bons habitués vont m’oublier le mieux du monde pendant trois mois… J’ai donc trois mois à moi, à moi toute seule…
Elle le regardait à le faire damner, et il n’osait l’interrompre, ni même presque respirer, de peur de l’arrêter.
Un sourire triomphant éclaira son beau visage ambré.
— Voulez-vous que je vous les donne ?
Il poussa un cri étouffé et tomba à genoux aux pieds de cette robe si savamment arrangée.
Elle avait bien préparé son effet, depuis deux mois qu’elle le faisait souffrir. Son excuse était que, l’adorant, elle souffrait presque autant que lui ; mais Raffaëlle était une femme qui savait se gouverner.
Avec une véritable joie, une tendresse profonde et passionnée, elle posa sa main dégantée sur le front de l’homme qui s’était si complètement donné à elle, le renversa un peu en arrière et lut sa victoire dans des yeux qui ne se défendaient pas.
— Alors, tu veux bien ? dit-elle, employant le tutoiement auquel elle se refusait presque toujours.
— Si je veux ! Demande-moi si je veux… être de l’Institut ! fit André en bondissant sur ses pieds avec la fougue de gaminerie qui traduisait souvent en lui les grandes émotions lorsqu’il voulait les cacher.
Il fit le tour de l’atelier en cabriolant comme un cheval échappé. Des larmes étaient montées dans ses yeux malgré lui, larmes d’énervement plus que de joie, peut-être.
— Quand partons-nous ? demanda-t-il en revenant près d’elle. Il s’assit à califourchon sur une chaise, le menton appuyé contre ses bras croisés sur le dossier. Il semblait maintenant en parfaite possession de lui-même et voulait le faire constater par Raffaëlle. – Ce soir, n’est-ce pas ? ou bien tout de suite ?
— Pas du tout, si vous embrouillez mes affaires ! répliqua la jeune femme en souriant. Demain, je pars pour une plage très connue, disons Paramé, si vous voulez, ou toute autre. J’y reste huit jours et je ne m’y sens pas bien, l’air étant trop vif. Alors, je vais faire un tour en Bretagne… Il y a un petit trou délicieux, où l’on ne peut pas aller en chemin de fer : je vous expliquerai cela. Vous y êtes, à faire des études, je vous y rejoins… Vous aurez dit là que vous attendiez votre femme… et voilà. C’est d’une simplicité enfantine !
André comptait sur ses doigts.
— Demain, ça fait un jour ; huit à Paramé, ça fait neuf ; un pour venir, ça fait dix… Impossible. Partir demain, deux jours à Paramé…
— Cinq jours, insista Raffaëlle d’un air sérieux, pas un de moins, ou j’en mets quinze ! Pour les convenances, André, vous pouvez bien sacrifier quinze jours aux convenances !
— Jamais de la vie ! s’écria-t-il en recommençant ses enfantillages au travers de l’atelier. Quatre jours !
— Cinq ; et maintenant, je m’en vais.
— Pas encore ! implora André en s’arrêtant net.
— Je m’en vais ; j’ai des milliers de choses à arranger. Vous pouvez venir me demander une tasse de thé ce soir, mais je vous mettrai à la porte à onze heures, je vous en préviens. Mélétis sera là, et deux ou trois autres… le thé de l’étrier. Et à ce propos, méfiez-vous de Mélétis ; c’est un bon garçon, mais je lui crois mauvaise langue.
— Lui ! fit chaleureusement André. Oh ! pour cela, vous vous trompez !
— Je peux me tromper, dit négligemment la jeune femme ; mais s’il n’est pas mauvaise langue, il est bavard, et c’est presque aussi dangereux.
— Bavard ! répéta André perplexe en cherchant dans ses souvenirs les bavardages du silencieux Oriental. Enfin, on a bien raison de dire que l’on vit cent ans avec ses amis sans les connaître ! Si Niko est bavard, il est encore plus cachottier, car je ne m’en suis jamais aperçu !
— C’est que vous parlez tout le temps vous-même, répliqua Raffaëlle avec malice. À ce soir, et vous serez très, très sage. Pensez donc, si on allait se douter que nous nous enfuyons ensemble pour trois mois ! Demain, vous recevrez votre itinéraire.
Sur le seuil, elle lui donna un long et tendre baiser, et s’en alla d’un pas tranquille.
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