Chapitre 17
— André est parti, dit Mme Heurtey à sa fille ; si tu veux, nous irons passer cinq ou six semaines en Bretagne.
— À Cherbourg, maman ? Voilà si longtemps que tu promets de nous emmener à Cherbourg !
— Pas cette année, soupira la mère.
Éliette se reprocha son inconséquence. Ce voyage à Cherbourg avait été projeté bien des fois en famille ; mais André disait toujours qu’il n’irait pas avant d’avoir fait une œuvre vraiment sérieuse, afin de prouver à ses concitoyens qu’il avait bien mérité de leur confiance. Pour se faire pardonner, elle embrassa sa mère.
— Où irons-nous, alors ?
— Mme Forgeot m’a parlé d’un endroit très tranquille, où l’on vit à bon compte.
Éliette baissa la tête. Depuis qu’André les avait quittées, il avait cessé d’apporter de l’argent dans la maison, et, malgré l’aisance relative dont jouissaient les deux femmes, les frais principaux étant restés les mêmes, leur bien-être en était diminué.
— Nous irons à Brévalo, continua Mme Heurtey. Le voyage est un peu cher, mais le séjour compensera cette dépense-là. Et puis, il n’y aura pas un sou à perdre en toilettes.
— Tant mieux, répondit doucement la jeune fille. Est-ce que tu veux partir bientôt ?
En parlant, elle regarda les yeux cernés, les cheveux blanchis, les traits fatigués de sa mère, et se reprocha l’égoïste regret qui l’entraînait vers Mélétis. Entre ces deux soucis, ces deux tendresses, de combien celle-là n’était-elle pas la plus sacrée !
— Dans une huitaine de jours ; il faut le temps de ranger l’appartement pour notre absence.
Éliette s’appliqua consciencieusement à tous les travaux d’intérieur que nécessitait un déplacement pour une personne aussi méticuleuse dans ses habitudes que Mme Heurtey ; ces occupations étaient les bienvenues, car elles l’empêchaient de s’adonner uniquement au chagrin de quitter Mélétis. Une certaine consolation lui venait pourtant de la pensée qu’il n’irait point en Grèce ; il l’avait déclaré la dernière fois qu’il était venu, quinze jours auparavant. Mais on ne l’avait pas revu, il pouvait avoir changé d’avis…
Malgré tout, Éliette se disait qu’il ne serait pas parti sans leur dire adieu, bien sûr…
Il ne restait plus que quarante-huit heures avant le jour fixé pour le départ, et la jeune fille se sentait devenir de plus en plus mélancolique ; les robes qu’elle avait pliées dans sa petite malle en osier n’étaient pas sans avoir reçu quelques larmes… lorsqu’un coup de sonnette la fit tressaillir, un peu avant quatre heures.
Elle le connaissait bien, ce coup de sonnette ! Depuis deux ans il vibrait en elle, à chaque fois, comme si le petit battant de fer avait tinté sur son cœur. Pendant que la bonne ouvrait, elle gagna la porte du salon… Un froissement de soie dans l’antichambre l’arrêta. Était-il possible qu’elle se fût trompée ?
— Mme Heurtey est chez elle ? demanda la voix mélodieuse de Niko. Voulez-vous lui annoncer M. Mélétis avec sa sœur ?
Un flot de joie inonda la pauvre Éliette. Sa sœur était venue ! Il restait donc en France ? Elle ouvrit la porte toute grande et s’effaça pour laisser entrer l’ange gardien de son ami.
Mlle Xandra Mélétis était presque aussi grande que son frère, et avait dû être aussi belle qu’il était beau. Elle portait fort noblement ses cheveux noirs, à peine rayés de fils d’argent ; ses yeux étaient pareils de forme et d’expression, et une bonté exquise, tout à fait maternelle, se lisait sur son visage tant soit peu ridé. C’était bien la sœur aînée, mère de famille par force, à qui le devoir d’élever toute une nichée d’orphelins n’avait jamais laissé le temps de se marier et d’avoir des enfants pour son compte.
— Chère madame, ma sœur Alexandrine, fit Mélétis, éprouvant le besoin de traduire en français le joli nom grec. Oh ! pardon, mademoiselle, je croyais parler à madame votre mère ; Xandra, c’est Mlle Éliette.
Xandra fixa sur la rougissante Éliette ses beaux yeux noirs et lui sourit avec une telle cordialité, que la jeune fille en fut émue ; elle mit sa main dans celle qui lui était offerte et sentit avec joie une étreinte souple et franche qui lui alla au cœur.
Mme Heurtey, en entrant, lui épargna la peine de tenir des discours auxquels elle était mal préparée. Très flattée de cette visite, la mère d’André la reçut avec la dignité un peu froide qui remplaçait chez elle, sans qu’elle y perdit rien, l’usage du monde.
Éliette, silencieuse, contemplait la sœur de Mélétis avec une sorte de vénération. Cette demoiselle de cinquante ans, qui avait si grand air, c’était celle qui avait traversé la France sous les neiges de l’hiver de 1870, au milieu des terreurs et des dangers de toute espèce ? Cette héroïne de l’amour fraternel était là, assise en face d’elle, et la regardait avec de bons yeux ? L’âme de la sensible Éliette en était tout émue de joie et de respect.
— Qu’est-ce que vous faites cet été, chère madame ? demanda Mélétis à Mme Heurtey quand il eut repris haleine, car l’ascension de l’escalier lui devenait très pénible en temps chaud.
— Nous partons après-demain pour Brévalo.
— Où ça ? Cette plage ne figure point au nombre de celles dont une réclame bien organisée nous rebat tous les jours les yeux et les oreilles ?
Mme Heurtey donna les explications nécessaires. Un hôtel convenable, quoique modeste, des chambres facilement obtenues chez les habitants du bourg, la vie à bon marché, etc.
— Xandra, fit Mélétis sans remuer autre chose que ses beaux yeux languissants, si nous allions passer là une quinzaine ou davantage ?
— Vous ? fit la mère d’André en le regardant d’un air surpris. Mais ce n’est pas assez…
Elle cherchait le mot, Niko le lui souffla :
— Assez chic pour nous ? Il m’arrive d’être chic, chère madame, et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus drôle dans ma vie ; mais ma sœur n’est pas chic du tout ! Ma sœur porte des robes faites à Éphèse et des chapeaux construits à Olympie ! Ma sœur est vêtue mi-partie ordre dorique et l’autre moitié ordre ionien. Je parle en rébus, n’est-ce pas ? N’y faites pas attention, c’est dans ma joie d’avoir retrouvé une famille. Mais nous ne sommes pas chic quand nous sommes en famille, nous nous bornons à être heureux ! Si vous y tenez absolument, d’ailleurs, pour aller vivre dans ce petit trou, je puis faire emplette d’un complet à la Belle Jardinière !
Il riait, ses dents blanches brillaient à travers ses fines moustaches noires, dans sa belle barbe soyeuse et soignée. Éliette le contemplait avec le mélange d’admiration et de pitié qui était le fond de sa tendresse.
— Mon frère ne sait pas être sérieux quand il est content, dit Mlle Xandra en souriant. Mais nous avons résolu d’aller passer ensemble quelque temps dans un endroit paisible ; et si vous vouliez nous le permettre, nous irions où vous allez : nous serions moins seuls…
— Bien volontiers, fit à contrecœur Mme Heurtey.
Son rêve de tranquillité lui échappait ; et sans son habitude invétérée de toujours faire ce qu’elle avait projeté, elle eût renoncé à son voyage plutôt que de voir ces riches étrangers partager la vie qu’elle se proposait de mener dans la plus parfaite médiocrité. Elle se résigna pourtant à donner les indications nécessaires, et l’on se sépara avec promesse de se retrouver là-bas.
Quelques jours plus tard, en effet, Mélétis et sa sœur apparurent sur la grève de sable fin où le beau monde de Brévalo se donnait rendez-vous. À l’inénarrable stupéfaction des rares baigneurs, ils étaient suivis par le propriétaire de l’unique hôtel, en personne, qui portait, avec l’aide du garçon de l’établissement, un paquet bizarre et embarrassant. Le paquet fut déroulé au milieu d’une attention si profonde qu’elle en était muette ; et après nombre de faux mouvements qui provoquèrent plus d’un incident baroque, il se transforma en une jolie petite tente de coutil rayé contenant une table et deux fauteuils pliants.
— C’est extrêmement ingénieux, déclara Mélétis, qui avait assisté assis à tout ce travail, avec une tranquillité remarquable ; je ne sais pas trop comment on pourra y entrer, mais le fait est qu’après y être entré, on trouvera difficilement le moyen d’en sortir. N’est-ce pas, ma sœur ?
Mlle Xandra, toujours paisiblement souriante, fit relever le côté de la tente qui regardait la mer, Niko baissa sa haute taille et s’introduisit dans un des fauteuils, où il s’étendit avec délices.
— Je passerai ici des journées exquises, dit-il ; cette mer et ce soleil suffiraient au bonheur d’un million d’habitants, et je les ai pour moi tout seul, ou à peu près… Xandra !
— Mon frère ?
— Comment me trouves-tu, mais vraiment, sans compliment ?
La sœur aînée attacha sur lui son regard lumineux et tendre :
— Mieux que je ne croyais, moins bien que je ne voudrais.
— Tu parles comme un oracle ! Voilà ce que c’est que de venir de Grèce ! Crois-tu que je puisse vivre encore… trois ans ?
— Je l’espère, répondit-elle d’une voix profonde qui faisait reproche à la légèreté du ton de son frère.
— Au fond, tu sais, je me porterais très bien, s’il n’y avait pas cette terrible toux, ces points de côté et la fièvre… la maudite fièvre la nuit, avec tout ce qui s’ensuit !
Il ébaucha un geste d’humeur et laissa retomber languissamment sa belle main blanche et mince.
— Et puis, je suis trop maigre ! On est laid quand on est si maigre !
— Tu n’es pas laid, Niko ! fit Mlle Xandra avec un doux reproche en arrêtant ses yeux sur le beau visage de son frère.
— Je te dis que je suis laid ! fit-il avec autorité ; plus laid qu’autrefois, ajouta-t-il comme s’il faisait une concession.
Xandra ne put se défendre de sourire, malgré la terrible idée, toujours présente, qu’elle ne conserverait plus longtemps ce frère adoré.
— Tu viendras avec nous passer l’hiver en Égypte, dit-elle, et tu t’en trouveras à merveille. J’ai la persuasion que si tu consentais à vivre pendant six mois dans un pays chaud, tu serais guéri au printemps.
— Grand merci ! fit-il. J’en ai essayé, de ton pays chaud, et j’en suis revenu plus malade que jamais ; je ne puis pas supporter la chaleur, tu le sais bien !
Xandra ne répondit pas. Elle savait que la vie fiévreuse de l’hiver parisien faisait beaucoup plus de mal à Niko que la plus intense chaleur, mais elle savait aussi que rien ni personne ne pouvait empêcher le doux despote de faire ce qu’il voulait, ni le contraindre à faire ce qu’il ne voulait pas.
— Reste cet hiver à Paris, lui dit-il au bout d’un moment en l’appelant auprès de lui, par un geste d’enfant gâté.
Xandra se pencha sur lui, releva les cheveux noirs qui ombrageaient le front toujours jeune et pur, et baisa la place restée blanche en dessous ; une tendresse vraiment maternelle, une douceur lente, une harmonie délicieuse accompagnaient tous ses mouvements.
— Je ne peux pas, dit-elle ; notre sœur Marie attend son troisième bébé pour décembre, le mari de notre sœur Hélène s’en va aux Indes avec son fils aîné, notre nièce Anaïs se mariera en février…
— Que le bon Dieu bénisse les nombreuses familles ! grommela Niko. Je ne crois pas qu’il y ait un homme au monde plus orné de frères, de sœurs, de beaux-frères et de belles-sœurs, de neveux et de nièces, que moi ! Et je ne peux pas, sur la quantité, en trouver un ou une, pour me donner six mois de sa société !
— Donne-nous six mois de la tienne ! fit doucement Xandra, et tu auras tant de gens pour te tenir compagnie, que tu demanderas la grâce d’une heure de solitude.
Niko sourit et pressa la main de sa sœur.
— Tu n’as pas de… raisons… bien fortes, pour tenir à rester à Paris ? fit-elle sans hésitation, mais avec un temps d’arrêt volontaire.
— On a toujours des raisons… fortes – quand on n’est pas marié, répliqua Niko évasivement, avec la philosophie pratique qui lui était familière.
— J’aurais voulu te voir marié, dit Xandra sans appuyer sur les mots.
— Tu n’as encore pas assez de sœurs et de belles-sœurs ? fit-il avec sa brusquerie de frère adoré. Je vois ça, ta galerie n’est pas complète ; il te faut une veuve dans ton musée… Pardon, Xandra, je suis méchant ! pardonne-moi !
Il saisit la main de sa sœur et la porta à ses lèvres avec ferveur.
— N’en parlons plus, dit-il d’un ton languissant ; j’aurais dû me marier quand je n’étais pas encore très malade ; à présent, il est trop tard.
Dans l’après-midi, Éliette et Mme Heurtey furent admises aux honneurs de la tente, pendant que le propriétaire, suivant son expression, « cuisait » dans le sable, avec un simple parasol au-dessus de sa tête. Mme Heurtey en sortit sur-le-champ en déclarant qu’on étouffait là-dedans.
— C’était parfait contre les courants d’air ! déclara Niko, dont la voix semblait sortir de dessous terre ; autrement, c’est une étuve ; mais ça fait bien dans le paysage ; il faut voir cela d’un peu loin.
Mme Heurtey s’aperçut, au bout de deux ou trois jours, que Mlle Mélétis était aussi simple de goûts qu’elle pouvait l’être elle-même ; jamais la mère d’André ne se fût imaginé qu’on pût penser comme elle sur tant de points d’économie domestique en possédant quarante mille livres de rente ; et ce chiffre, tombé par hasard des lèvres de Xandra, la bouleversa.
— Vous avez quarante mille livres de rente… à vous deux, vous et votre frère ? demanda-t-elle.
— Non…, chacun, rectifia la soigneuse demoiselle.
— Grand Dieu ! que pouvez-vous faire de tout cela, avec vos habitudes de vous servir vous-même ?
Xandra sourit.
— C’est bien vite dépensé quand on a une nombreuse famille ! Cela s’en va en voyages, en baptêmes, en premières communions, en cadeaux de noces…
— Et votre frère en a autant ?
— Un peu plus ; il avait un oncle qui l’a avantagé. Il n’en a pas de trop, je vous assure, avec sa santé délicate, et pourtant…
Mme Heurtey attendait la fin de la phrase, et Xandra comprit qu’elle devait lui donner satisfaction.
— Pourtant, je vois qu’ici nous dépensons vraiment très peu de chose, et il a l’air de se porter beaucoup mieux… C’est une vie simple qu’il lui faudrait, au lieu de ces plaisirs fatigants, le monde, les théâtres, les dîners… Car il est horriblement mondain, et je ne sais pas pourquoi, car il prétend que ça l’ennuie !
— Enfant gâté ! dit sévèrement Mme Heurtey.
Éliette jeta un regard de reproche à sa mère qui n’y prit garde.
— Oui, gâté, c’est vrai, répondit tristement Xandra ; mais si vous saviez combien il était irrésistible, étant petit ! C’était le dernier-né, le Benjamin ; les sœurs étaient toutes jeunes filles, elles s’en amusaient comme d’un petit chat. Il possédait un charme tel qu’on ne pouvait rien lui refuser. Et encore à présent, quand il veut me faire faire quelque chose, il n’a qu’à me regarder d’une certaine façon, et je lui obéis tout de suite !
Les yeux d’Éliette exprimaient une si complète adhésion à ce sentiment, que Mlle Xandra s’en aperçut.
Elle n’était pas arrivée à l’âge de cinquante ans sans connaître bien la vie et ses embûches ; malgré la gentillesse de la jeune fille, le soupçon d’un calcul lui effleura l’esprit, et elle se mit à la surveiller.
Au bout de huit jours, elle avait acquis la conviction de la parfaite innocence de la pauvre petite. Son dévouement canin, sa tendresse admirative, son abnégation poussée à l’extrême, excluaient toute idée d’intérêt et même d’espoir matrimonial. Éliette aimait Niko parce qu’il devait mourir, et elle lui versait toute son âme candide comme jadis on versait les vins généreux aux condamnés à mort.
— C’est la femme qu’il lui aurait fallu, se dit la sœur aînée. Sans une ombre d’égoïsme, avec une soumission attendrissante à ses caprices, elle aurait trouvé moyen d’être heureuse en lui laissant faire tout ce qu’il aurait voulu… Mais à présent… il a raison, ce ne serait pas bien de se marier ; la pauvre enfant resterait veuve de trop bonne heure… et si elle se remariait, je ne pourrais pas le lui pardonner, ce qui serait injuste…
Les larmes de Mlle Xandra coulèrent une fois de plus sur ce frère prédestiné, qui n’aurait passé sur la terre que pour s’y faire aimer et regretter. Et lorsque Éliette vit ses yeux rougis une heure plus tard, et, devinant que Niko en était la cause, vint apporter sa fraîche et timide sympathie à celle qui avait le droit de pleurer, elle était loin de se douter qu’elle avait eu part à cette douleur généreuse.
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