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Chapitre 18

Un matin, dans son courrier, qu’il recevait au lit, Mélétis trouva une lettre d’André, qu’il lut à deux fois et qui lui fit prendre une attitude sévère au milieu de ses innombrables oreillers.
— Qu’y a-t-il ? lui demanda sa sœur, attentive aux moindres mouvements de sa physionomie.

— Beaucoup de choses, répondit-il prudemment, en indiquant du regard la porte de la pièce voisine ; il continua sa conversation en grec moderne, sûr de n’être compris d’aucun indiscret s’il s’en trouvait là, et raconta succinctement à Mlle Xandra l’histoire des amours de son ami.

Elle l’écouta sans sourciller, car ce n’était pas une vieille fille prude, mais bien une vierge-matrone, qui connaissait les faiblesses de ce monde et pouvait entendre tout ce qui était dit honnêtement.

— C’est très fâcheux, dit-elle quand son frère s’arrêta, mais il y a beaucoup de gens à qui pareille aventure est arrivée et qui…

— Ne jette pas de pierres dans mon jardin, s’il te plaît, répondit Niko sans broncher ; je sais que je suis de ceux-là, et même avec récidive ; mais moi, au moins, je n’ai jamais dépensé que mon argent.

— Et ta santé, fit tristement sa sœur.

— Ma santé est hors de cause, répliqua le jeune homme, puisqu’elle était perdue d’avance. André est en train de dépenser tout ce qu’il a, et, de plus, ce qu’il n’a pas ; voilà ce qui est vraiment fâcheux.

Il donna alors connaissance à Mlle Xandra de la lettre de son ami, qui lui écrivait à Paris, où il le croyait encore, pour lui demander un prêt de cinq mille francs.

« Je sais, disait le jeune peintre, que la somme est considérable, et que je n’ai pas été avec toi en ces derniers temps sur un pied qui me permit de venir te demander un tel service ; mais je suis absent de Paris, je ne peux y rentrer en ce moment ; et quand je dis : « je ne peux », cela veut dire que c’est absolument impossible. Si ces cinq mille francs ne sont pas versés avant huit jours, mon atelier sera saisi avec tout ce qu’il contient. C’est non seulement le scandale, mais la ruine. Je te supplie, toi qui es mon meilleur ami, de faire ce que tu pourras pour éviter ce chagrin et cette honte, moins à moi qu’à ma mère. Et je sais que tu me comprendras. »

— Pauvre Mme Heurtey ! dit Mlle Xandra en rendant la lettre à son frère. Elle l’adore ; elle n’en parle qu’avec des réticences, et je m’étonnais qu’elle ne fût pas plus éloquente à son égard, mais cela s’explique à présent. Crois-tu que vraiment le danger soit si grand ?

Niko fut très affirmatif. Il connaissait le prêteur, pour avoir lui-même passé par ses griffes, et il se souvenait d’y avoir laissé quelques-unes de ses plumes. Sans faire cet aveu inutile à sa sœur, qui en eût été horrifiée, car son indulgence pour les erreurs de la jeunesse s’arrêtait au chapitre des usuriers, il lui assura qu’André ne s’en tirerait pas tout seul.

— Et sa lettre est datée du vingt-cinq ; elle a couru après moi à Paris, elle est revenue ici ; l’échéance est pour le trente et un… il n’y a plus que quatre jours. Où donc est-il ? Il donne une adresse que je ne connais pas du tout… C’est dans le Finistère… Ils se seront cachés dans quelque trou encore plus inconnu que celui-ci.

— Que vas-tu faire ? demanda la pratique Xandra.

— Que veux-tu que je fasse ? Ici, nous sommes en train de devenir capitalistes ; avec toutes nos exagérations de luxe, nous n’arrivons pas à dépenser plus de vingt-cinq francs par jour à nous deux ; en y restant six semaines de plus, j’aurai économisé la moitié de ce qu’il me demande et je prendrai le reste sur mes économies… oui, Xandra, depuis six mois, j’ai fait des économies… je me range ! Et, tu sais, on n’est pas malheureux ici !

Le banquier de la famille Mélétis, qui était aussi un vieil ami, fut autorisé à verser cinq mille francs en échange d’un certain billet signé A. Heurtey, qu’il devait envoyer à Niko. Mlle Xandra, pour sauvegarder ce qu’elle considérait comme une part de l’honneur de la maison, lui écrivit de son côté pour lui apprendre que c’était un service rendu à un ami, et que son frère n’avait point affaire aux prêteurs ; après quoi ils déjeunèrent ensemble et se rendirent chez Mme Heurtey, mus par un besoin irrationnel et irrésistible de voir son visage et celui d’Éliette, après le service rendu à André.

Quelques amicales taquineries de Niko à sa petite amie, acceptées avec la bonne humeur souriante qu’elle apportait en toute chose, le mirent en si belle disposition qu’il décréta une promenade en voiture.

— En voiture ! fit Mlle Xandra ; mais il n’y a ici de voiture que l’omnibus de l’hôtel, qui va à la station du chemin de fer, et pour une partie de plaisir, vraiment…

— Il y a une voiture ! déclara Niko ; une belle voiture énorme, une voiture du Sacre ! Elle doit avoir appartenu, avant la Révolution, à une famille d’émigrés ; on en a même fait un drame : ça s’appelait la Berline de l’émigré.

— Où donc est-elle, cette berline ? demanda Mme Heurtey, qui n’entendait la plaisanterie que de la moitié d’une oreille.

— Sous un hangar, dans un terrain vague. Je doute même qu’elle ait un propriétaire. Seulement, elle n’a pas de chevaux.

— Mais alors !

— Nous prendrons ceux de l’omnibus.

— Et l’omnibus, avec quoi ira-t-il au chemin de fer ? demanda Éliette, qui commençait à avoir envie de rire.

— Il n’ira pas au chemin de fer ! déclara Mélétis d’un ton péremptoire. C’est aujourd’hui vendredi ; de mémoire de Breton, personne n’est jamais parti ni arrivé un vendredi ; je ne sais pas pourquoi l’omnibus irait au chemin de fer, puisqu’il n’y aura pas de voyageurs !

— Mais s’il y en avait, par impossible ? suggéra Éliette, qui riait pour tout de bon.

— On enverra un homme à pied pour s’en assurer. S’il y a un voyageur, car d’aucune façon il ne saurait y en avoir deux, l’homme louera une carriole à la station. Et nous, nous promènerons les chevaux. Nous irons au Nez de Douarnic ; on dit que de là, il y a une vue merveilleuse.

Ce beau plan faillit ne pas recevoir d’exécution, par suite de l’opposition du propriétaire de l’hôtel, qui, tout en convenant que jamais personne n’était arrivé ni parti un vendredi, ne pouvait admettre que l’omnibus ne fit pas la course obligatoire, pour le principe.

Avec de l’or, et même de l’argent, on aplanit de bien autres difficultés ; finalement les quatre amis se trouvèrent installés dans le grand landau découvert, qui sentait un peu le moisi, mais qui n’en semblait que plus délicieux à Éliette. Mollement balancés sur des ressorts à courroies, tels qu’on n’en voit plus qu’aux voitures d’enterrement, ils s’en allèrent par les rampes montueuses qui dessinent des lacets au flanc des falaises, découvrant à chaque détour un horizon plus vaste, une mer plus ensoleillée.

On ne sait pas, sans l’avoir éprouvée, quelle attraction puissante, mélancolique, presque passionnée, exerce l’Océan quand on le voit, de très haut, se creuser comme une coupe où frémit une vie mystérieuse. Quittée, puis revue, et perdue encore pour reparaître, pendant que les chevaux gravissent d’un pas lent la montée que borde le précipice, cette coupe apparaît de plus en plus profonde, de plus en plus inaccessible, et en même temps l’attrait qu’elle inspire va jusqu’au vertige, jusqu’à la souffrance.

Celui qui, un beau jour d’été, après une longue route à travers la campagne, n’a pas vu soudain s’ouvrir devant lui l’horizon embrasé, réfléchi dans une mer de lapis, ne sait pas quelle joie triomphante peut envahir le cœur de l’homme, au spectacle des choses. Celui qui ne s’est pas avancé jusqu’à l’extrême bord de la falaise et là, agenouillé, cramponné au gazon qui glisse, aux rochers qui échappent à la main, n’a pas plongé son regard dans le gouffre où s’agite éternellement la gronde charmeuse, ne peut connaître l’intensité absolue de désir et d’aspiration inspirés par les choses matérielles qu’on ne peut saisir ni posséder.

Ces sentiments encore naissants et très confus rendaient pensif le visage d’Éliette pendant qu’elle embrassait des yeux le paysage infini de la mer. Une mélancolie profonde lui semblait être le fond de cette gloire ; elle était trop jeune et trop humble pour savoir que la mélancolie est le fond de toutes les gloires, et elle se demandait comment il se peut que tant de tristesse vienne du soleil et de l’azur.

Niko, qui suivait sa pensée, eut pitié de cette souffrance inconsciente ; pour rappeler le sourire sur le gentil minois de la jeune fille, il lui dit avec sa grâce extrême :

— Eh bien, mademoiselle Éliette, est-ce beau ?

Elle répondit par un signe de tête, car son cœur était trop plein pour qu’elle pût parler. En présence de cette vie éclatante, la mort de Mélétis était soudain apparue à son âme, jusque-là résignée, comme une effroyable cruauté. La voix qu’elle aimait, en frappant son oreille, lui avait rappelé que bientôt elle ne l’entendrait plus, et cette idée, avec laquelle elle s’était pourtant familiarisée, venait de la heurter comme un choc inattendu.

Il le comprit peut-être, car un instant il attacha sur elle un regard profond, qui allait interroger cette jeune âme jusque dans ses replis les plus secrets.

Mélétis s’était aperçu bien avant ce jour de l’affection discrète et dévouée de sa petite amie ; sans y attacher d’importance, il y prenait le plaisir très naturel qu’on éprouve à respirer des violettes en passant le long d’un sentier. C’était, pensait-il, une de ces petites passions romanesques qui amusent l’imagination des jeunes filles en attendant l’amour, le vrai, qui les noie dans sa splendeur.

Et voici que ce n’était pas une passion de poupée, mais un amour véritable, fait non plus des larmes faciles de l’extrême jeunesse, mais de souffrance silencieuse et contenue. Il avait pensé qu’Éliette était devenue amoureuse de lui parce qu’il était beau, bien élevé, venu de l’Orient, comme les rois mages ; et voici qu’il lisait dans ses yeux une autre destinée : elle l’aimait parce qu’il allait mourir, et pour le sauver, il le voyait, elle fût morte sans regret.

Une joie grave, mêlée de mélancolie, pénétra Mélétis, réveillant en lui une chaleur de souvenirs et d’impressions qu’il ne se croyait plus appelé à ressentir. Depuis qu’il pensait connaître le nombre de ses jours, il avait cherché le plaisir ; c’est l’amour méconnu qui lui montrait à présent tout ce qu’il avait dédaigné. Il aurait pu cueillir non seulement les violettes dont le parfum embaumait le chemin de sa tombe, mais toutes les fleurs exquises que le printemps met sur le front des fiancées.

Elle l’aimait, cette enfant douce et simple, au cœur pur, qui le laissait lire en son âme, sans même soupçonner qu’il songeât à elle ; il aurait pu, il pourrait encore, appuyer son front fiévreux sur cette épaule chaste ; il pourrait donner du bonheur et en recevoir, au lieu d’achever follement de brûler la lampe de sa vie à tous les vents de ce qu’on nomme le plaisir.

Il la regardait, examinant pour la première fois les yeux tristes, si jolis, si bleus, fixés maintenant sur l’horizon, si tendres et confiants, surtout quand ils se tournaient vers lui ; le teint frais et délicat, que le grand soleil avait à peine bruni, la bouche pleine de bonté, aux lèvres souples, qu’une expression douloureuse ne pouvait défigurer, et il se disait que tout ce charme, cette jeunesse, cette innocence, s’en venaient à lui…

Pourquoi ne les prendrait-il pas ? Pourquoi, sans plus attendre, n’ouvrirait-il point les bras, en l’appelant : Éliette ? Il était bien sûr que sans hésiter elle fût tombée sur son cœur.

Une secousse de la voiture rompit cette sorte d’extase, et il regarda autour de lui. Les chevaux avaient repris le trot au haut de la montée ; la route s’enfonçait dans les terres, et, tout près, une église de village dressait son clocher en dentelle de pierre. Le cimetière peuplé de croix noires dormait au pied, fleuri de buissons de roses.

Mélétis se ressaisit avec une sorte de violence. Osait-il bien penser à créer une douleur, lui qui était si proche de sa fin ? Par une délicatesse digne de son âme charmante, il eut peur pour Éliette de ce que la vue du cimetière pouvait lui inspirer, et avant qu’elle eût regardé de ce côté, il lui adressa la parole. Fidèle à son amour, elle ne vit que lui, et le cimetière resta derrière eux, dans sa robe de lierre qui débordait des vieux murs.

Le charme était rompu. Mélétis ne se laissait jamais aller au-delà de ce qu’il croyait pouvoir se permettre, en fait d’impressions tristes, – car il considérait la tristesse comme une volupté dont on ne doit pas abuser, – et, moins d’une minute après, Éliette riait d’une de ses remarques comiques. Comme il arrive souvent quand on est sous le coup d’une émotion trop forte, il devint si extraordinairement gai, que sa sœur en fut étonnée ; Mme Heurtey elle-même ne pouvait s’empêcher de rire de ses réflexions saugrenues.

Ils touchèrent enfin au but de leur promenade. Douarnic est un promontoire élevé, d’où le regard embrasse une immense étendue de baies et de rochers ; l’eau bleue et la roche noire dessinaient des arabesques merveilleuses au bord de la vieille falaise rongée par les tempêtes.

— Il faut descendre de voiture ? demanda Mélétis. Pas moyen de paresser encore un peu dans cette surprenante guimbarde ? Tu l’exiges, Xandra, pour ma santé ? C’est incroyable, la quantité de choses ennuyeuses qu’on me fait faire sous le prétexte fallacieux de ma santé ! Enfin, puisqu’il le faut, je descends… mais ce sera pour m’étendre sur le gazon, je t’en préviens !

On lui fit un lit de châles, on piqua un parasol au-dessus de sa tête, et il se déclara content, en conseillant aux dames d’aller se promener un peu plus loin.

— Le cocher et ses deux chevaux suffiront à ma garde, dit-il pour les encourager.

Il vit leurs ombrelles décroître au bout du sentier qui conduisait à un autre point de vue, et fut satisfait de se trouver seul pour réfléchir.

Sa méditation ne fut pas bien concentrée. L’odeur miellée du gazon d’Olympe autour de lui, la senteur pénétrante du serpolet qu’il froissait de son corps, flottaient dans l’air chauffé comme au sortir d’une cassolette et le grisaient un peu. Ses yeux s’emplissaient de la lumière dorée si douce sur les plages bretonnes, et le chant d’une cigale égarée sur cette falaise bruissait à ses oreilles avec le charme des souvenirs anciens.

Que de fois il avait entendu chanter les cigales, au haut d’un rocher couleur d’ambre, pendant qu’il contemplait la mer de Grèce ou d’Ionie !

Il était jeune, et sa vie future se déroulait devant lui comme un long enchantement. Riche, bien né, fait pour être aimé, plein de tendresse et de passion lui-même, que pouvait-il souhaiter qui ne vint s’offrir à sa main ?

Un jour d’héroïsme, il avait sauté à pieds joints dans le gouffre. Il avait, sans y penser, donné à sa patrie d’origine tout ce qu’il possédait, en se donnant lui-même. Elle avait tout pris… même sa vie.

Eh bien, il ne le regrettait pas ! Les émotions ardentes de ce temps-là avaient fait de lui, un homme et un Français. Cela valait le prix qu’il l’avait payé.

Il appuya son coude sur cette terre de France qui l’avait mortellement frappé, et, sous le ciel breton, au milieu de la lande, il pressa avec une mâle tendresse le sol pour lequel il s’était battu ; une fierté singulière le fit frissonner quand il pensa qu’en tombant, blessé par une balle étrangère, atteint par le froid meurtrier, il avait payé la dette du sang. Non, ce n’était pas en pure perte qu’il était tombé, perdu dans le nombre : c’est ce nombre, fût-il de vaincus, qui avait sauvé l’honneur de nos armes.

Une joie ardente coula dans son sang et battit avec ses artères. Bien des fois il s’était dit avec amertume qu’il aurait passé inutile sur la terre ; il sentait aujourd’hui qu’il n’avait pas été inutile, que l’exemple est une force, et qu’un soldat qui meurt inconnu ne fait pas moins partie d’une armée de héros.

La silhouette fine d’Éliette passa à quelque distance, amoindrie, réduite aux proportions d’un petit tableau de genre ; la robe rose, l’ombrelle écrue, le grand chapeau garni de blanc, s’estompaient avec une douceur infinie sur le fond gris de la falaise ; elle revenait vers lui, avec Xandra et sa mère, mais elle marchait un peu en avant, comme impatiente de le rejoindre.

La patriotique folie de Niko lui coûtait la vie…, plus que la vie…, elle lui coûtait Éliette, la fraîche et douce Éliette, qui eût pu être sa femme !

Avec une sorte de triomphe, Mélétis sentit tout à coup qu’il se trompait : indifférent, pareil aux autres, bien portant et sans souci, Éliette ne l’eût pas remarqué, et s’il ne lui était point apparu comme un héros, comme une sorte de martyr, Éliette ne l’eût point aimé.

— Allons, se dit-il, tout est pour le mieux ! Quand je partirai, je serai pleuré…, et quelqu’un de très prétentieux fera un discours sur ma tombe… Ils sont capables de le mettre dans les journaux ! Ça me serait égal si ça ne devait pas faire de peine à cette fille délicieuse. Et pour qu’elle pleure moins, il ne faut pas qu’elle sache ce que je pense d’elle. Mieux vaut lui laisser croire que je la traite en enfant. Après, quand ce sera fini, Xandra pourra peut-être lui dire… Lorsque les gens sont morts, on se console plus vite. Je voudrais pourtant bien savoir combien de temps je puis encore avoir à vivre : ces médecins sont têtus comme des mules ; impossible de leur rien soutirer ! Au fond, c’est probablement qu’ils n’en savent rien.

Tout en philosophant, il s’était levé et arpentait lentement le plateau ; pendant qu’il tournait le dos aux trois femmes qui venaient le retrouver, il aperçut soudain, se dirigeant vers lui du côté opposé, un groupe qui attira son attention. C’étaient des amoureux à n’en pas douter : ivres de leur présence, ils marchaient nonchalamment, penchés l’un vers l’autre ; le sentier s’étant rétréci, ils se séparèrent, la femme prit les devants, et Mélétis resta stupéfait.

Le chemin qu’ils suivaient tous deux passait à quelques mètres au-dessous du plateau en le contournant. Avec une inquiétude violente, Niko mesura la distance qui le séparait encore des dames qu’il attendait ; elles étaient tout proches.

Éliette accourut, la première, vers son ami ; le voyant immobile, elle regarda ce qu’il regardait et demeura extrêmement surprise.

— Mais c’est André ! dit-elle, et elle l’appela : André !

— Taisez-vous, fit Mélétis, en appuyant avec force sa main sur le bras de la jeune fille.

Ses yeux l’avaient avertie aussi bien que son geste ; elle devint toute rouge, honteuse d’avoir compris, et recula insensiblement.

Essoufflées par l’ascension un peu rude, les deux dames atteignaient en ce moment le plateau. Mélétis se dirigea vers elles et les fit monter en voiture avec plus de précipitation qu’il n’en témoignait d’ordinaire. Éliette ramassait les châles et ployait le parasol ; elle vit les amants disparaître au détour du chemin et poussa un profond soupir.

— Ma pauvre maman ! dit-elle à demi-voix, en se reprochant de n’avoir songé qu’à Niko depuis tant de jours.

Elle s’assit dans le landau en face de Mme Heurtey et la regarda longtemps sans s’apercevoir que Mélétis, feignant la fatigue, l’observait entre ses longs cils. Tout le poème de détresse morale écrit depuis quelques mois sur les traits de cette mère douloureuse, lui apparut maintenant si facile à déchiffrer qu’elle s’étonna de ne pas l’avoir lu plus tôt. Elle avait vu sa mère absorbée, triste ; elle l’avait crue malade. Mme Heurtey avait pris tant de peines pour laisser ignorer à sa fille la véritable cause de ses soucis, qu’Éliette avait soupçonné des embarras d’argent et s’était bien gardée de témoigner la moindre curiosité pour des choses qu’on ne jugeait pas à propos de lui dire.

Elle comprenait maintenant pourquoi on l’écartait des entretiens lorsque André restait avec sa mère ; mille petits mystères lui étaient dévoilés d’un seul coup ; l’impression de cette surprise fut si pénible et si forte que le côté « inconvenant » de la rencontre lui échappa complètement pendant quelques instants.

Ce n’est qu’en regardant Mélétis, par coutume de tendre sollicitude, qu’elle se rendit compte de sa découverte, et la rougeur envahit à nouveau son aimable visage. Le jeune homme sentit que c’était le moment d’intervenir ; rouvrant les yeux, il adressa à sa sœur une question quelconque, et la conversation devint générale.

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