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Chapitre 19

Après le dîner, les amis se retrouvèrent sur le sable, en face du couchant doré où le soleil se préparait à disparaître dans une gloire de rayons. Laissant Mme Heurtey avec Mlle Xandra, Niko posa une main fraternelle sur l’épaule d’Éliette et fit un pas pour s’écarter. La jeune fille comprit et suivit son mouvement ; guidée par cette main délicate et souple, elle eût été jusqu’au bout du monde.

— Mon enfant, dit gravement Mélétis à voix basse, quand ils se furent un peu éloignés, il faut que vous rendiez votre mère très heureuse !

Éliette leva sur lui des yeux pleins de soumission. Il retira sa main, attiédie par le contact de la jeune épaule ronde et qui se trouvait bien là, pourtant.

— Elle est très éprouvée, continua-t-il, en regardant le sable devant lui ; ses cheveux blanchissent, ses yeux se sont fatigués à pleurer… Il faut que pas une larme ne soit versée sur vous.

Éliette le regardait, étonnée. Pourquoi sa mère aurait-elle à souffrir par elle ? N’était-elle pas une enfant respectueuse et prévenante ?

Il ne voulait pas rencontrer le clair regard de ses yeux interrogateurs, mais il le voyait pourtant.

— Votre mère pleure maintenant sur les fautes d’André, reprit Niko, mais elle pleurera bien plus encore lorsqu’il lui reviendra triste, lassé, dégoûté de la vie… Ce sont les chagrins qu’elles ne peuvent consoler qui font le plus mal au cœur des mères. Il faut que vous soyez très brave, ma chère enfant.

Jusqu’alors Mélétis l’avait traitée en gamine ; maintenant il lui parlait comme un jeune père très tendre. Éliette sentit une mélancolie profonde, indicible, entrer dans son âme ; elle était heureuse et fière qu’il voulût bien la considérer comme une personne sérieuse, et en même temps elle sentait qu’un des grands charmes de sa vie s’en irait s’il ne devait plus jamais rire et plaisanter avec elle. Elle baissa la tête, mais c’était inutile, Niko ne la regardait pas.

— La vie est triste, reprit-il, malgré toutes les folies que l’on fait pour se persuader le contraire, – peut-être à cause de ces folies. Elle est méchante, puisqu’elle n’épargne pas les innocents. Vous n’auriez pas dû faire cette rencontre aujourd’hui.

Éliette rougit ; la sévérité de sa mère n’avait pas laissé pénétrer jusqu’à son oreille les libertés de langage qui accoutument l’esprit des jeunes filles à l’indulgence pour les fantaisies amoureuses des hommes ; la rencontre de la maîtresse de son frère était presque un outrage personnel pour elle.

— Cette femme est la pire ennemie d’André, reprit Mélétis en s’arrêtant ; j’aurais mieux aimé que vous n’eussiez pas connaissance de son existence. Heureusement, elle ne vous a pas vue.

Éliette avait relevé la tête avec une nouvelle surprise, ne comprenant pas.

— Cela m’aurait fait de la peine si elle avait attaché les yeux sur vous, fit-il avec un peu d’hésitation… et vous-même, vous ne pourriez pas la reconnaître, cela vaut mieux ainsi. N’y pensez plus ; il y a des choses qu’une âme comme la vôtre doit vouloir ignorer. Mais quand André vous reviendra, soyez bonne avec lui, soyez indulgente… ayez pitié de lui… ayez aussi pitié de votre mère. Elle boira alors l’amertume jusqu’au fond. Soyez patiente et généreuse… Cela ne vous sera pas difficile.

Elle écoutait, le cœur plein d’émotions confuses, prête à pleurer et se retenant parce qu’elle sentait l’heure très solennelle, unique dans sa jeune existence.

— Et vous, reprit-il, les yeux fixés sur l’horizon étincelant qui se réfléchissait dans une mer de pourpre, soyez vaillante pour vous-même, mon enfant. Quels que soient les chagrins que la vie vous prépare, que votre mère n’en soit point attristée. Je suis cruel, n’est-ce pas ? Il serait si naturel, quand vous aurez de la peine, d’aller à elle pour vous faire consoler ! Mais elle aura assez de son fardeau ; n’y ajoutez point le vôtre.

La voix de Mélétis tremblait légèrement en prononçant ces derniers mots. Il retourna lentement sur ses pas, Éliette marchant auprès de lui, silencieuse. La jeune épaule était à portée de son bras ; ne pouvant résister au plaisir de la sentir encore une fois sous sa main, il appuya légèrement ses doigts sur la robe rose de sa petite amie.

— Voyez, dit-il avec un faible sourire, vous êtes mon bâton de vieillesse… Je suis vieux, Éliette, très vieux… on est très vieux quand on n’a que peu de temps à vivre, et je vous ai donné des conseils de sage vieillard… Vous m’avez bien compris, n’est-ce pas ?

Puisant un courage inouï dans la pensée que ce moment ne reviendrait jamais, la jeune fille le regarda franchement, retenant la rosée des larmes par un violent effort.

— J’ai compris, répondit-elle ; ma mère ne me verra pas pleurer.

Il éprouvait un ardent désir de l’entourer de ses bras, elle si douce et si vaillante, et de reposer sur elle son front brûlant de fièvre ; mais c’était un homme de ferme volonté, quand il le voulait, et il sut empêcher ses doigts de serrer plus fort l’épaule délicate qui lui servait d’appui.

— Ce n’est pas assez, reprit-il. Les larmes laissent des traces, elles détruisent la fraîcheur et la santé ; il ne faudra pas pleurer, Éliette.

Elle réprima un grand sanglot qui lui montait à la gorge ; il le sentit sous sa main, qu’il retira.

— Il ne faudra pas pleurer, Éliette, répéta Mélétis avec une douceur infinie. Si peu de choses valent qu’on les pleure ! Les fautes seules inspirent des larmes utiles, les larmes du repentir, et vous ne verserez jamais de celles-là, vous !

Il poussa un profond soupir en songeant à sa vie et revint vers sa sœur qui l’avait suivi des yeux avec anxiété. D’un regard, il la rassura.

— Rentrons, lui dit-il, l’air devient frais pour moi. Pendant que tout le monde est dehors, viens me faire un peu de musique.

Mlle Xandra se leva et le suivit à l’intérieur de l’hôtel, tout proche. Les rares baigneurs étaient disséminés au loin, attirés par la beauté de la soirée ; le salon était désert ; elle se mit au piano et joua deux ou trois vieilles mélodies, chants de nourrice, qui avaient bercé l’enfance du jeune homme. Involontairement, Éliette s’approcha de la fenêtre ouverte.

— Le Vallon, dit Niko à sa sœur.

Les premiers accords de la mélodie de Gounod firent tressaillir la jeune fille, qui ne les avait jamais entendus. Soudain, une voix de ténor, faible, mais exquise, résonna dans l’air tranquille.

Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,

N’ira plus de ses vœux importuner le sort.

Prêtez-moi seulement, vallons de mon enfance,

Un asile d’un jour pour attendre la mort !

— Niko, fit Mlle Xandra, ne chante pas, je t’en supplie !

— Cette fois seulement, ma sœur ; il le faut ; c’est un caprice de malade, ne me refuse pas cela !

Les sombres accords plaqués retentirent de nouveau, et la voix de Mélétis reprit :

Mes jours sombres et courts, pareils aux jours

/ d’automne,

Déclinent comme l’ombre au penchant des

/ coteaux…

Éliette n’y put tenir : les larmes défendues roulèrent sur ses joues pâlies par une volupté poignante, et elle écouta la voix adorée qui lui semblait chanter son propre hymne funéraire.

Mélétis possédait un de ces timbres merveilleux, presque surnaturels, qu’on rencontre dans quelques affections de la poitrine, mais seulement à un certain degré de maladie : sans force, mais avec des sonorités délicates et pures qui font songer à des roses effeuillées, à du cristal mouillé, à toutes les choses délicates et fragiles.

— C’est monsieur Mélétis qui chante ? demanda Mme Heurtey, qui s’était approchée aussi.

Le crépuscule permit à Éliette de dérober son visage ; elle répondit d’un signe de tête et cessa de pleurer, pour obéir à celui qui était le maître de sa vie.

Et le même soleil se lève sur tes jours !

chanta Mélétis avec une ardeur passionnée.

Éliette entra dans le salon presque malgré elle, attirée comme par un aimant.

Le jeune homme était tombé sur le canapé, respirant à petits coups ; sa sœur, penchée sur lui, l’examinait avec une sollicitude douloureuse.

— Ce n’est rien, dit-il ; j’avais trop envie de chanter : il y a longtemps que cela ne m’était arrivé. C’est si beau, ce Vallon ! N’est-ce pas que c’est beau, mademoiselle Éliette ?

— Quelle voix vous avez ! dit Mme Heurtey. Je me figurais que… Enfin, je m’étais imaginé…

— Qu’on ne peut pas chanter avec la maladie que j’ai ? Mais si ! mais si ! Seulement… on n’a pas autant de force… Et je dirai même que cela ne me fait pas de mal… pas beaucoup de mal. Vous aimez cela, mademoiselle Éliette ?

Qu’il était méchant de vouloir l’obliger à répondre lorsqu’elle ne pouvait pas parler !

— Joue-nous quelque chose, Xandra, dit-il sans insister ; pas trop mélancolique, pas trop gai non plus.

Mlle Mélétis se remit au piano, et Éliette, assise à contre-jour, put contempler à son aise la belle tête de Niko, appuyée sur le dossier du canapé, à la clarté décroissante du crépuscule d’août. Les yeux fermés, il semblait dormir ; elle pensa que mort il serait ainsi et emplit son âme, avec son regard, de cette vision qui lui serait refusée lorsque le jour fatal serait venu.

Il savait qu’elle le regardait, il savait ce qu’elle pensait, et par une coquetterie qui eût été impitoyable si Éliette ne lui avait pas été si chère, il se plaisait à savoir qu’elle pleurerait seule, toute la nuit. Il lui avait défendu de pleurer, mais plus tard… pour aujourd’hui, il éprouvait une joie intense, intime, mystérieuse, à savoir que ces pures larmes de jeune fille tomberaient sur lui jusqu’au matin, comme un précieux parfum, épanché aux pieds d’un dieu… Que c’eût été cruel de sa part, à lui, s’il ne l’avait pas tant aimée !

Ce jour avait été un de ces jours uniques, qui valent des années ; il ne pouvait pas avoir de lendemain. Au réveil, Éliette et Niko reprirent leurs façons habituelles ; il examina pourtant les yeux de sa petite amie et s’assura qu’ils portaient la trace d’une veille douloureuse. Cet examen l’ayant satisfait, il recommença à la traiter en camarade, et ni l’un ni l’autre ne firent jamais allusion à leur entretien sur la grève.

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