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Chapitre 20

André ne s’était pas douté de la rencontre qu’il avait failli faire ; le coin de terre qu’ils habitaient, à peine indiqué sur les cartes, inconnu de tous les guides, lui semblait à l’abri des incursions dangereuses. Il n’existe plus guère de villages bretons où se puisse cacher une intrigue parisienne, mais celui-là, peut-être le dernier, leur offrait une hospitalité sûre.

Le plus souvent, ils se promenaient en bateau ; parfois, ils mettaient pied à terre, comme à Douarnic, pour escalader la falaise où ils ne rencontraient que des pêcheurs et des douaniers. Raffaëlle aimait ces promenades hardies, ces ascensions non dépourvues de péril, qui attiraient l’admiration des gens da mer.

L’apparition de Mélétis l’avait désagréablement surprise ; elle n’avait vu que lui, d’ailleurs, grâce au tournant du plateau qui lui avait masqué ses trois compagnes ; mais elle s’était bien gardée d’en parler à André. Tout mauvais cas est niable, dit-on : elle se promettait, à l’occasion, de nier celui-là. Qui pourrait prouver qu’elle eût été là avec André ? Le jeune peintre, lui-même, de la meilleure foi du monde, affirmerait qu’il n’avait jamais rencontré Mélétis sur le plateau de Douarnic ! Après le premier moment, Raffaëlle n’y pensa plus.

André vivait dans un état singulier qui tenait du rêve. Lorsque la jeune femme attendue par lui pendant plusieurs jours dans cet endroit désert où rien ne trompait la longueur des heures, tomba enfin dans ses bras, il éprouva une véritable ivresse ; la joie de tenir enfin cette insaisissable charmeresse lui monta au cerveau, sans métaphore.

Raffaëlle sut le maintenir avec un art infini dans cette demi-folie qu’elle n’était pas loin de partager elle-même. Pour la première fois, elle ne sentait presque pas le besoin de se garder, de se défendre contre les imprudences de l’intimité ; elle n’avait presque rien à cacher à André. En effet, sauf le passé qu’il devait ignorer, sauf l’avenir où il ne pouvait soupçonner le rôle qu’elle lui réservait, elle lui abandonnait toute sa vie, c’est-à-dire le présent. Grisée elle-même par le bonheur de se savoir si follement aimée, elle savourait cette magnifique éclosion d’amour comme un hommage qu’elle n’avait encore jamais reçu.

Plus fine, et surtout plus prévoyante que presque toutes les femmes aimées, elle ne cherchait pas à absorber uniquement André aux dépens de son art. Loin de voir un objet de jalousie dans la peinture, elle lui en parlait sans cesse, lui faisait remarquer, avec son œil de femme intelligente, des beautés de nature, de lumière et d’ombre qu’il n’aurait peut-être pas discernées tout seul.

Après les premiers jours donnés au bonheur d’être ensemble, elle lui fit prendre ses pinceaux et le conduisit devant un coin de paysage merveilleux qu’il pouvait rendre en une fougueuse esquisse, sans s’attarder aux détails, et depuis, tous les jours, elle exigea qu’il travaillât quelques heures.

— C’est pour votre gloire que je vous aime ! lui disait-elle avec un mélange d’ironie et de vérité, où il ne voulait voir qu’une coquetterie.

Elle s’inquiétait beaucoup de sa gloire, en effet ; ne fallait-il pas qu’il devint célèbre pour être son mari ? Elle n’eût pas voulu l’épouser pauvre et obscur : il lui fallait un homme dont le succès fût une justification de toutes les folies. Raffaëlle entendait que son mari fût considéré !

La lumière d’une splendide journée baignait, à marée basse, les roches revêtues d’un manteau d’algues veloutées d’une incomparable richesse de ton. Les verts foncés et glauques, les bruns dorés, les rouges sombres ou clairs dessinaient un prodigieux tapis au pied des blocs de granit amoncelés çà et là, qui formaient des contreforts aux puissantes assises du roc. La mer bleue, estampée par la molle vapeur des côtes de Bretagne, ondulait un peu plus bas, en attendant qu’elle vint noyer la plage et changer l’harmonie de ce décor ; lisse et droite, la falaise vertigineuse montait d’un seul jet à cent mètres de hauteur.

André et Raffaëlle cheminaient, cherchant un passage au travers des flaques d’eau, glissant sur les varechs, riant comme des écoliers en vacances, embarrassés qu’ils étaient d’une boîte à couleurs, d’un pliant et d’un chevalet de campagne. Vêtus sommairement de grosse laine bleue, les pieds nus dans des chaussures de bain assez fortes pour les défendre contre les angles des roches, ils ne craignaient aucun accident ; les chutes mêmes ne faisaient qu’augmenter leur gaieté.

— C’est ici, dit Raffaëlle en s’arrêtant ; je reconnais l’endroit… j’y suis venue autrefois avec maman… Attendez ! il faut tourner le coin de ce rocher-là, et puis, vous vous laisserez placer ; ne regardez pas avant que je vous le dise, surtout !

Il obéit, amusé par ce semblant de mystère. Elle le conduisit à sa guise, à travers les galets roulants ; puis, tout à coup :

— Retournez-vous, dit-elle.

La falaise semblait avoir été fendue en deux par l’épée d’un Titan ; en haut, les rochers s’étaient rejoints, et la verdure qui les couronnait tombait en longues lianes flexibles, imperceptiblement balancées par la faible brise de mer ; à quarante mètres environ de hauteur la fissure s’élargissait ; au niveau des galets elle formait une grotte dont le fond était obscur, dont l’entrée décrivait une sorte d’ogive colossale. Le granit poli se marbrait çà et là de larges taches d’un rouge de sang ou d’un vert pâle qui lui donnaient l’aspect du jaspe.

— Que c’est beau ! fit André, eu mesurant de l’œil la parfaite proportion de cette architecture grandiose. Quelle forme ! Et quelle couleur !

— Il faut peindre cela, et vite, dit Raffaëlle en installant le pliant avec le chevalet. Nous n’avons guère plus de deux heures à rester ici ; la marée les en chassera… mais on peut revenir.

André cherchait déjà un panneau dans sa boîte. Il fut bientôt à l’œuvre. Très absorbé par le travail, il sifflotait entre ses dents une voluptueuse mélodie tzigane ; Raffaëlle, assise derrière lui sur un rocher, s’amusait à voir la grotte sombre apparaître peu à peu sur l’acajou brillant du panneau. Tout à coup, André s’arrêta avec un geste d’ennui :

— Sais-tu ce qu’il faudrait là ? Une nymphe, une fée, une ondine, tout ce qu’on voudra… une femme enfin, vivante, qui sortirait de là… une carnation laiteuse sur ce fond si riche… vois-tu ce que cela donnerait ? Quel tableau ! Voilà ce qu’il me faudrait pour mon prochain Salon !

— Eh bien ? fit Raffaëlle qui l’écoutait avidement.

— Eh bien, il n’y a pas moyen ! Impossible de trouver dans cet imbécile de pays une fille qui consente à ôter seulement son jupon, sans parler de sa chemise. Elles vous montrent tout ce qu’on veut de leurs jambes, en pêchant la crevette ; mais dès qu’il est question des bras, il n’en faut plus parler.

— Un jeune garçon ? suggéra Mlle Solvi.

— Ce n’est pas le même ton de peau… et puis, ce serait affreux. Ça aurait l’air d’un noyé qui s’est repêché lui-même. Non, il faudrait une femme. Si ce n’est pas un malheur ! continua-t-il avec l’exagération d’humeur fréquente chez les artistes contrariés, je trouve un sujet de tableau, je trouve ce paysage, et pas moyen de se procurer un modèle ! Il faudrait en faire venir un de Paris !

Découragé, il posa ses pinceaux sur la boîte et laissa tomber ses mains sur ses genoux.

— Écoute, dit Raffaëlle en le tutoyant pour le consoler, fais une cigarette et promène-toi un peu ; il nous viendra peut-être une idée pendant ce temps-là ! Regarde la mer, comme elle est bleue ! Est-il rien de plus beau ?

Machinalement, avec l’obéissance qui lui venait peu à peu, il se tourna vers l’Océan en roulant une cigarette entre ses doigts et laissa errer ses yeux sur les nuages légers qui flottaient au ciel, pareils à des plumes d’or pâle.

— André ! fit derrière lui la voix de Raffaëlle.

Brusquement, il se retourna. Sur le fond riche et sombre de la grotte mystérieuse, son rêve d’artiste lui souriait dans la blancheur ambrée d’un admirable corps de femme. Presque trop mince dans ses vêtements ordinaires, Raffaëlle paraissait ici plus grande : les lignes de ses membres fins et souples prenaient de l’ampleur, le ton extraordinaire de sa peau délicate se dorait par contraste avec la roche d’un pourpre riche et sombre comme un porphyre. Ses cheveux noirs, qu’elle avait déroulés, retombaient presque jusqu’aux genoux, couvrant une partie de son épaule et de son sein ; un souffle insensible les soulevait légèrement, les éparpillant sur sa chair d’ivoire.

— Ah ! que tu es belle ! cria le jeune homme ébloui en tendant les bras vers elle. Lève un peu la tête. C’est cela… ne bouge pas !

Ils restèrent un instant silencieux : lui, pénétré d’admiration au fond même de son âme d’artiste par le spectacle de cette beauté révélée ainsi à lui pour la première fois ; elle, glorieuse de sa superbe nudité, et se sentant désormais pour lui au-dessus de toutes les femmes.

— Ah ! dit-il en faisant un pas en avant, quel malheur que je ne puisse pas te peindre comme cela !

— Pourquoi pas ? répondit-elle en écartant le voile transparent de ses cheveux qu’une bouffée de vent lui jetait ou visage.

— Tu aurais froid !

— Moi ? Je vis sous la douche ! Et ne passons-nous pas la moitié de notre existence ici, dans l’eau, tant sur les roches que dans la barque ! Dis, veux-tu ?

— Si je veux !

Il allait prendre ses pinceaux, un dernier remords l’arrêta.

— Tu te fatigueras, tu ne pourras jamais garder la pose ! C’est long à faire, sais-tu, une bonne étude de nu ?

— Nous la continuerons à Paris ! fit-elle avec son sourire triomphant. À l’œuvre, mon peintre ; et faites de celle que vous aimez une figure immortelle !

Les séances étaient forcément très courtes ; si bien aguerrie qu’elle se crût, au bout de quelques minutes Raffaëlle sentait un frisson la parcourir, et force lui était de quitter la pose. Le temps devint gris, la mer mauvaise, mais André avait pu fixer exactement les rapports de valeurs entre les rochers et les tons de la peau ; il fit à tête reposée une excellente étude de la grotte et se sentit capable avec cela d’aborder une grande toile pour laquelle la jeune femme poserait dans l’atelier.

Ils passèrent encore quelques semaines dans leur retraite, puis, un jour de septembre, Raffaëlle déclara subitement qu’il fallait rentrer à Paris ; André ne se plaignait pas de leur solitude où il l’avait toute à lui ; mais d’autres soucis le pressaient, et il fut bien aise de regagner son atelier, afin d’y faire face de son mieux.

On n’organise pas pour rien une demeure confortable dans une masure située au fond de la Bretagne. André avait offert à Raffaëlle une existence coûteuse dans son apparente simplicité, et comme lui-même, depuis qu’il vivait seul, ne savait rien se refuser, il avait dévoré en un clin d’œil ses économies. Au moment du départ, les toiles de son atelier, vendues en bloc à un marchand de tableaux, lui avaient procuré une somme assez ronde dont il ne restait presque plus rien. On lui avait vaguement parlé de portraits à faire, mais ce ne pouvait être que pour l’hiver ; en attendant, la nécessité de vivre s’imposait.

Lorsque Raffaëlle l’eut quitté, il éprouva dans leur maison un si grand vide, une si terrible impression d’abandon, que la solitude lui devint intolérable. Ne pouvant rentrer à Paris en même temps qu’elle, il avait projeté une excursion en Vendée ; faute d’argent, il dut y renoncer, et les quelques jours qu’il passa enfermé par le mauvais temps dans la demeure où ils avaient été si heureux ensemble, lui donnèrent un avant-goût de l’avenir… Mais il ne voulait envisager aucune espèce d’avenir : il tenait son tableau du prochain Salon, Raffaëlle l’aimait, il avait plus que du talent, elle avait dit : du génie ! Il vaincrait tous les obstacles.

En attendant, il reprit ses études de rochers, et, grâce à quelques éclaircies, put les compléter ; huit jours après, il arriva à Paris avec un louis dans sa poche.

En touchant du pied le quai de la gare Saint-Lazare, il se rappela comment, sept ans auparavant, il était venu de Cherbourg avec la même somme dans son gousset, et ce rapprochement le fit sourire. Qu’il était loin de l’adolescent timide, boursier de sa ville natale, inconnu, gauche et naïf ! À présent, ce serait bien différent.

Après un coup d’œil à son atelier, poussiéreux et mal rangé, il se convainquit de la nécessité de trouver sur-le-champ un peu d’or, en attendant qu’il pût négocier un emprunt sérieux. Mélétis était à Paris, sans doute. L’ayant congrûment remercié du service rendu, il pouvait sans crainte lui en demander un autre, tout petit, cette fois.

Il prit le chemin de la maison de son ami.

M. Mélétis était parti quinze jours auparavant avec sa sœur. Pour longtemps ? Pour tout l’hiver.

Un peu ébranlé par le choc, André passa la main sur son front. Parti, sans lui écrire !

Tout à coup il se souvint qu’il n’avait eu de nouvelles d’aucun de ses amis depuis trois mois ; seul, Niko avait fait exception, et encore à cause des cinq mille francs… En cherchant dans sa mémoire, il fut stupéfait de constater que sa mère aussi était restée sans nouvelles de lui pendant plusieurs semaines.

Comment serait-il reçu quand il irait la voir ? Bah ! elle devait en savoir assez long maintenant pour s’être faite aux circonstances ; et puis, c’était sa mère, et Éliette était trop gentille pour ne pas avoir plaidé sa cause ! Il se dirigea vers la place Vintimille.

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