Chapitre 21
— Comment, c’est toi que voilà ? dit Mme Heurtey d’un ton froid, en ouvrant la porte à son fils.
André connaissait bien cette phrase cherbourgeoise qui sert de formule d’accueil pour ceux qu’on n’a pas vus depuis longtemps, et qui n’a rien d’encourageant. Se disant qu’au fond il ne méritait pas mieux, il ne se laissa pas décontenancer et entra en embrassant sa mère sur les deux joues.
Une bonne odeur de pot-au-feu flottait dans l’air ; il s’en sentit réjoui ; pendant son idylle bretonne, il avait vécu principalement de mouton local et de conserves truffées venues de loin, bizarrement entremêlées de pommes de terre et de homards ; cet ordinaire le rendait sensible aux charmes de la savoureuse cuisine maternelle.
— Tu ne m’invites pas à dîner, maman ? dit-il après qu’ils eurent échangé quelques protocoles diplomatiques.
— Tu es toujours invité, mon fils, répondit-elle avec une gravité qui n’était pas faite pour le mettre à l’aise.
Heureusement, Éliette entra, et son sourire rasséréna André.
C’était le même sourire qu’autrefois, mais ce n’était plus la même bouche, ni les mêmes yeux. Éliette avait grandi et maigri ; sa bonne grâce presque enfantine avait fait place à une expression de bonté aussi touchante, mais plus réfléchie ; personne à présent n’aurait plus l’idée de la traiter en gamine.
— Tu es devenue une vraie demoiselle, lui dit son frère en l’examinant, non sans un peu de trouble à la voir si changée, car de tels changements ne sont pas l’œuvre d’une ou deux semaines. C’est pour le coup qu’il va falloir te marier.
Elle répondit d’un signe négatif, sans cesser de sourire, bien qu’elle eût un peu pâli, et dit à sa mère que le dîner était servi.
Le repas fut silencieux ; chacun avait à cacher trop de choses pour que l’entretien pût devenir aisé ; à mesure qu’il approchait du dessert, André s’affermissait davantage dans l’idée qu’il ne pourrait aucunement demander à sa mère de lui prêter le billet de cent francs dont il avait un besoin urgent. Jadis, ils puisaient réciproquement dans la bourse l’un de l’autre ; mais à présent avouer sa gêne momentanée, c’était avouer bien autre chose, et André sentait qu’il lui serait impossible de se soumettre à cette humiliation.
Mme Heurtey ayant été appelée par sa bonne pour une question d’intérieur, André demeura seul avec sa sœur. Ce fut un rayon de lumière dans les ténèbres de son esprit.
— Dis-moi, petite sœur, fit-il, tu as bien quelques économies ?
Le visage de la jeune fille s’empourpra de honte pour lui.
— Certainement, fit-elle avec un empressement mêlé d’embarras. Je ne suis pas bien riche, mais j’ai quelques louis…
— Je suis à sec…, tu comprends, j’arrive de la campagne…
La rougeur d’Éliette augmenta ; il s’en aperçut et coupa court.
— Peux-tu me prêter cent francs ? dit-il brièvement.
Elle courut à sa chambre et revint.
— Les voici, dit-elle, en lui mettant les cinq pièces d’or dans la main.
— Merci, fit-il en pressant les doigts qui le tiraient si facilement de peine. Je te les rendrai un de ces jours, la première fois que je viendrai…
— Quand tu voudras ! fit Éliette pour l’interrompre.
Un silence de gêne régna entre eux. Tout à coup André s’avisa d’une idée.
— Vous avez vu Mélétis avant son départ ? dit-il.
Pour le coup, Éliette ne sut plus où se mettre ; elle avait tant lutté pour faire bonne contenance quand on parlerait de l’absent, et voici qu’André demandait une réponse, au moment où elle était déjà troublée par autre chose !
— Il est venu vous dire adieu, je pense ? continua le jeune peintre, surpris.
— Oui, avec sa sœur. Elle est charmante, Mlle Xandra !
— Tu la connais ?
— Nous avons été à Brévalo ensemble, murmura Éliette éperdue, en tournant le dos à son frère.
— Brévalo ? où ça ?
— En Bretagne.
— Vous étiez en Bretagne ? Tu ne me l’as jamais dit !
— Je croyais que tu le savais.
— Avec Mlle… comment dis-tu ?
— Mlle Alexandrine.
— Et Mélétis ?
— Naturellement !
André tombait des nues. Il avait écrit à sa mère, à Paris ; quand elle lui avait répondu, il n’avait pas seulement regardé le nom de l’endroit inconnu d’où elle datait ses courtes réponses.
— Vous y êtes restés longtemps ? reprit-il en continuant son interrogatoire.
— Six semaines.
— Six semaines ! dans un trou ! Car c’est un trou ! Mélétis dans un trou ! A-t-il dû soupirer après son boulevard !
Éliette ne savait pas ce que c’est que ce boulevard après lequel on soupire, et elle ne dit rien.
— Et sa sœur l’a emmené ? Où ça ?
— En Grèce, d’abord, et puis en Égypte, je crois.
C’était très grave. André en fut abasourdi.
— Et il n’a rien laissé pour moi, pas une lettre, pas un mot ?
— Si, il a dit qu’il t’écrirait.
— Comment était-il quand il est parti ?
— Mal.
Sur cette réponse brève, Éliette chercha longtemps dans sa boîte à ouvrage ; Mme Heurtey rentra. Peu après, prétextant la fatigue, André se retira.
L’absence de Mélétis mettait le jeune peintre dans un cruel embarras en le privant du banquier auquel il croyait pouvoir s’adresser ; d’autre part, l’attitude de Niko l’ayant toujours gêné vis-à-vis de Raffaëlle, il trouvait là une sorte de soulagement. Mais la grande, l’urgente question était de se procurer de l’argent. Dès le lendemain, il se mit en campagne, et il en trouva ; seulement, il le paya extrêmement cher.
Quinze jours après, un des amis de Raffaëlle vint lui demander de faire le portrait de sa femme. On convint du prix, qui était élevé, et le portrait fut commencé avec beaucoup de verve ; deux autres commandes relevèrent le moral d’André et lui permirent de reprendre le train de l’année précédente. Il rendit à sa sœur les cinq louis qu’elle lui avait prêtés ; mais en fait de dettes, c’est tout ce qu’il paya. La vie courante et les fleurs qu’il envoyait à Raffaëlle ne lui laissaient pas un centime. Il avait fait des billets à ordre, il les renouvela pour trois mois et n’y pensa plus. D’ici trois mois, il lui viendrait infailliblement quelques nouvelles commandes !
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