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Chapitre 22

Le grand tableau faisait des progrès. Comment Raffaëlle, si occupée l’hiver précédent, venait-elle à bout de poser deux ou trois fois par semaine ? C’est ce qu’André ne pouvait concevoir.
Elle était entrée dans son rôle de modèle au point d’oublier par instants qu’elle était aussi sa maîtresse. Ce tableau, qui était elle, devenait à ses yeux la chose la plus importante de l’univers, et elle inspirait à son amant des sentiments analogues. Entre une séance de pose et un rendez-vous, elle n’hésitait pas un instant à délaisser le rendez-vous, sûre de s’attacher ainsi André par des liens autrement forts que ceux de la passion.

Personne n’avait encore vu l’œuvre inachevée. Contrairement à ses anciennes habitudes, André recevait très peu de ses amis dans son nouvel atelier, et les plus favorisés n’avaient pas été admis à soulever le plus petit coin de la serge verte qui recouvrait la grande toile.

On le plaisantait sur ce mystère ; par taquinerie, les artistes de tout genre qui forment si facilement un cercle de camaraderie banale autour de tout talent grandissant, venaient sonner à sa porte, qu’ils savaient close ; on guetta le mystérieux modèle qui devait poser pour lui, on ne le vit jamais… pour une raison bien simple : Raffaëlle venait le matin, au saut du lit, à l’heure où tout le monde travaille.

Inquiet pourtant des efforts qui menaçaient son secret, Heurtey eut recours à un subterfuge, indiqué d’ailleurs par Mlle Solvi : il prit deux ou trois modèles féminins et fit, d’après eux, quelques études. Mais il n’apportait à ce travail que de l’ennui, alors qu’une fièvre d’acharnement s’emparait de tout son être lorsqu’il était en face de Raffaëlle.

Cependant, il lui fallait des cheveux d’un blond ardent ; il trouva une petite voisine, la fille d’une fruitière de son quartier, qui avait posé une ou deux fois pour la tête et qui consentit à lui prêter l’or roux de sa chevelure.

La petite vint avec sa mère, bonne grosse femme placide qui assista tranquillement aux deux ou trois séances nécessaires ; nul bavardage n’était à craindre de ce côté, car si la maman savait à peu près ce que représente un tableau de genre, elle n’avait pas la moindre idée du nu. La fillette fut payée, congédiée, et André resta mécontent.

— Qu’y a-t-il donc ? lui dit Raffaëlle le matin suivant.

Il était pensif devant son tableau, avec une mine qu’elle lui connaissait bien. Elle posa doucement la main sur l’épaule de « son peintre » et essaya de se faire regarder, mais sans y parvenir.

— Cela ne va donc pas du tout ? fit-elle avec une câlinerie insinuante.

— Pas du tout ! s’écria-t-il en repoussant du pied sa boîte à couleurs. C’est absurde, c’est impossible ! J’ai envie de tout détruire.

— Par exemple ! fit Raffaëlle, qui se jeta devant le tableau par un mouvement instinctif de protection. Et pourquoi ?

— Tu ne le vois pas ? Ça crève pourtant les yeux ! Ces cheveux roux sont ridicules. C’est un corps de femme brune, et jamais une rousse n’a eu de peau comme celle-là !

Raffaëlle ne répondit rien ; elle baissa les yeux et s’assit tranquillement sur un tabouret en face du tableau.

Il avait été convenu entre eux que l’ondine représentée par Mlle Solvi tournerait la tête de façon à n’apparaître qu’en profit perdu, ce qui ôtait toute possibilité de ressemblance ; de plus, pour ménager le soin de cette précieuse réputation, les cheveux seraient du blond le plus ardent qui se pût trouver.

— Pense donc ! avait dit Raffaëlle, si quelqu’un allait me reconnaître !

Mais pendant qu’André travaillait, les idées de la jeune femme avaient changé insensiblement, comme la couleur pénètre dans les belles agates de Bohême, jusqu’à rendre d’un rouge éclatant les cristallisations incolores.

Ce tableau qui était elle, où elle demeurerait dans l’éclat de sa triomphante jeunesse, quand les années lui auraient enlevé sa beauté, pourquoi ne serait-il pas elle tout entière, moins le visage seulement ?

Après tout, qui pourrait affirmer que c’était elle ? Nul ne l’avait vue ainsi ; que savait-on de son corps, toujours étroitement renfermé dans de sévères robes montantes ? Car les robes montantes étaient une des particularités de cette femme singulière. Toujours entourée d’hommes, et voulant être respectée, au moins dans les apparences extérieures, elle ne se montrait jamais décolletée ; peut-être était-ce cette réserve qui lui avait attiré le plus d’hommages mystérieux.

— Alors, fit-elle en continuant à regarder à terre, il faudrait des cheveux noirs…

— Il faudrait tes cheveux à toi, répliqua brutalement André. Tout cela va ensemble ! On ne fait pas une femme de pièces et de morceaux… Telle qu’elle est, cette toile-là ne vaut rien, et j’ai perdu mon temps.

Silencieusement, Raffaëlle se dégagea du peignoir qu’elle portait pour ses séances matinales, et secoua sur ses épaules la masse lustrée et mousseuse de sa magnifique chevelure.

— Me voici, dit-elle en prenant la pose.

André poussa un cri de joie et se jeta à genoux devant elle en lui tendant les bras. Elle l’écarta d’un geste fier.

— Travaillez, fit-elle, le temps presse.

Il obéit sur-le-champ.

Heurtey avait raison ; les cheveux noirs de Raffaëlle donnaient une justesse, une harmonie parfaites aux tons d’ivoire de ce beau corps qui semblait maintenant s’éclairer sur la toile ; quand l’effet général fut suffisamment indiqué, il respira profondément en regardant son tableau.

— À présent, dit-il, je m’y retrouve. J’étais véritablement perdu, je vous assure.

Il lui parlait avec une reconnaissance où perçait un peu de confusion, comme s’il eût été honteux de l’avoir contrainte. Elle sourit, reprit ses vêtements et vint s’asseoir auprès de lui.

— Moi aussi, je m’y retrouve, dit-elle. J’aime mieux cela. Savez-vous que c’est très beau ?

Il s’était remis à contempler son tableau ; tout à coup il se tourna vers elle et l’entoura de ses bras, avec une tendresse profonde.

— Je vous dois tout ! lui dit-il à voix basse, avec une ferveur émue. Depuis que vous m’aimez, je me sens un autre homme, et en consentant à vous laisser peindre là, vous m’avez révélé des choses dont je ne me doutais pas… Si je deviens quelqu’un, c’est à vous que je le devrai !

Elle avait fermé les yeux pour mieux l’entendre. Une joie intense la remplissait, faisant vibrer en elle toutes les cordes de l’orgueil satisfait, de la vanité contente, et aussi de l’amour triomphant.

— Vous êtes là tout entière, reprit-il, en indiquant la grande toile, et il me semble que j’y ai mis quelque chose de vous ! Je voudrais tant que ce fût beau, afin que vous en fussiez fière !

— C’est beau ! dit-elle avec un frisson de joie et un élan de sincère admiration.

Appuyés à l’épaule l’un de l’autre, ils regardèrent l’œuvre dans un silence respectueux. Après un temps, il se tourna vers Raffaëlle et lui donna un baiser.

— Je m’en vais, dit-elle, en se dégageant lentement.

— Déjà !

Une tristesse singulière envahit André pendant qu’il prononçait ce mot. Plus d’une fois, il avait senti la même impression désolée quand Raffaëlle le laissait seul dans son atelier après des heures si délicieuses pour son sentiment d’artiste et son orgueil d’amant. Elle le regarda attentivement pendant qu’il n’y prenait pas garde et se dit que peut-être l’heure était venue…

— Oui, déjà ! fit-elle avec le même accent de regret.

— Vous ne pouvez pas rester, dites ? insista André du ton de la prière, en la retenant par la main.

Il osait parfois la brusquer lorsqu’elle était son modèle ; mais quand elle redevenait sa maîtresse, il retombait dans la soumission et dans la crainte de lui déplaire.

— Impossible… que penserait-on chez moi ! Il m’en coûte, je vous assure… J’aimerais bien à rester… à rester toujours…

Elle parlait à demi-voix, avec une émotion qui n’avait rien de joué. C’était le nœud de sa vie qu’elle attachait ainsi, un peu à l’aventure.

— Vous le voudriez ? Pourquoi pas, alors ? dit André en l’attirant à lui.

Tout son être se fondait de tendresse en pensant qu’elle pourrait lui sacrifier le reste. Qu’était ce reste ? Il n’en savait rien et ne voulait pas le savoir.

— Pourquoi ? Mais, mon ami, cela ne se pourrait que si… si vous étiez…

Elle hésitait, n’osant prononcer le mot décisif.

— Illustre ? dit André, le visage illuminé de joie ; je le serai ! Vous verrez ! On a dit la Béatrice de Dante ; on dira la Raffaëlle d’André Heurtey !

Elle secoua la tête, un peu troublée, touchée par ce cri d’amour et décontenancée dans ses projets.

— Illustre, reprit-elle, c’est comme si vous l’étiez. Pour moi, vous l’êtes ; mais cela ne suffit pas… il faudrait être…

— Quoi donc ? répliqua André, instinctivement blessé par le suspens où elle le laissait.

— Mon mari, murmura-t-elle très bas, pendant que ses yeux fouillaient hardiment jusqu’au fond de ceux d’André.

Il recula, sans le savoir.

— Votre mari ? Moi ? moi ?

— Pourquoi pas ? dit-elle en redressant la tête avec un mouvement plein de noblesse.

L’image de sa mère traversa le cerveau d’André en même temps que mille autres, confuses, brouillées : le salon de Raffaëlle avec son luxe royal, sa table somptueuse, ses toilettes exquises et ruineuses ; son ancien atelier aux murs nus ; la salle à manger de Mme Heurtey, toutes ces visions parurent et disparurent dans l’intervalle d’un éclair, comme dans l’esprit d’un homme qui se noie.

— Pourquoi pas ? répéta machinalement le jeune homme, cherchant à se reprendre au milieu de ce tourbillon de pensées. Parce que vous êtes trop riche ! fit-il soudain avec énergie.

— La belle affaire ! fit Raffaëlle en levant dédaigneusement les épaules. Vous serez riche aussi, plus riche que moi ! Est-ce que déjà vous ne gagnez pas tout l’argent que vous voulez ?

À cette question d’une si amère ironie dans son inconscience, la tête du pauvre garçon redevint le théâtre d’une nouvelle sarabande d’images, celles-ci toutes fâcheuses : les cinq mille francs de Mélétis, les billets à ordre qui allaient échoir, la note du tapissier, la facture impayée du tailleur, du chemisier, du bottier, le loyer des deux ateliers qu’il faudrait payer dans cinq semaines… et du papier timbré qu’il n’avait même pas lu…

— Non, fit-il en passant la main sur ses yeux pour chasser ces fantômes importuns ; non, je n’en suis pas là. Et, quand même, ne vous y trompez pas, Raffaëlle, ce que peut gagner annuellement un peintre qui n’a pas trente ans ne saurait se comparer à votre fortune.

Il se tut, repris par les pensées incohérentes que la brusque proposition de Raffaëlle venait d’évoquer en lui. Un secret instinct, dont il ne se rendait même pas compte, mais qui demeurait en lui au milieu de son trouble, lui disait qu’il ne pouvait songer à épouser cette femme adorable et merveilleuse qui s’offrait à lui de si bonne grâce ; et il en souffrait comme d’une blessure.

— Vous y repenserez, lui dit-elle, et nous en reparlerons.

Elle avait pris son chapeau et piquait tranquillement une épingle dans ses cheveux ramassés sur le sommet de sa tête. Il la regarda soudain avec des yeux tristes et profonds.

— Non, dit-il, je vous en supplie, n’en reparlons pas. Vous m’avez troublé tout à l’heure à un point que je ne puis vous dire ; je ne sais pas ce que je vous ai répondu ; il me semble que je ne vous ai même pas remerciée… Et pourtant, de quoi pourrais-je vous remercier plus que de cela ? Mais nous n’en reparlerons pas. Pardonnez-moi… je ne voudrais pas vous fâcher… je ne le mérite pas. Je suis encore trop obscur, et je ne serai jamais assez riche pour être… votre mari…

Il avait pris timidement la main de Raffaëlle pour mieux la convaincre. Elle ne la retira pas, comme il avait grand-peur qu’elle ne le fit ; elle pressa légèrement, au contraire, les doigts qui retenaient les siens, et lui sourit avec douceur.

— Vous êtes fatigué, j’ai tort de vous parler de choses pareilles pendant que vous êtes absorbé par le travail. Ne songeons qu’à notre tableau. Voulez-vous que je revienne demain, pour les cheveux ?

Elle parlait avec une si entière liberté d’esprit, au moins dans ce qu’André pouvait voir, qu’il en fut abasourdi.

— Demain ! Oh ! oui ! je vous en prie ! Demain.

Elle lui fit un petit signe de tête amical et se dirigea vers la porte.

Il eut l’impression qu’il l’avait mortellement blessée et qu’il ne la reverrait jamais ; il se précipita vers elle et la retint avant qu’elle eût franchi le seuil.

— Raffaëlle, dit-il, tu ne m’en veux pas ? Tu m’aimes toujours ? Ah ! si tu savais ! tu viens de me rendre bien malheureux !…

Il couvrit de ses mains son visage décomposé et, sans s’en douter lui-même, fondit en larmes violentes.

La jeune femme le saisit par les mains et le ramena vers le divan où ils s’asseyaient d’ordinaire pour causer.

— André, fit-elle, émue elle-même, je t’en supplie, ne pleure pas… tu me fais du mal…

Il releva la tête avec beaucoup de courage, essuya ses yeux du revers de sa main et la prit dans ses bras.

— Je t’aime, dit-il, plus que ma vie, plus que mon art même, si tu le veux, ou plutôt l’art et toi vous ne faites qu’un… Est-ce que cela ne te suffit pas ?

Elle le baisa au front, en se dégageant sans affectation, et, pour mieux indiquer ce mouvement de tendresse, elle lui reprit les deux mains dans les siennes.

— Je t’aime au moins autant que tu m’aimes ; au moins, répéta Raffaëlle en appuyant sur le mot. Tu ne dois songer qu’à une seule chose en ce moment : terminer ton tableau et l’envoyer au Salon. Nous avons encore huit jours ; c’est juste ce qu’il faut. As-tu le cadre ?

— Je l’aurai tantôt, répondit André, mal remis de sa secousse nerveuse et peu en état de s’intéresser à des détails matériels.

— Il faudra le faire placer sur-le-champ, et demain, nous verrons l’effet que cela produit. À demain, mon cher, cher André !

Avec un nouveau baiser sur le front brûlant de l’artiste, elle se leva et sortit, avant qu’il eût fait seulement la moitié du chemin qui le séparait de la porte.

Il retomba sur le divan dans un état d’indicible souffrance, où le sentiment de l’impossible se mêlait au regret des paroles irréparables, brisé, tourmenté, inquiet et, comme il l’avait dit, franchement malheureux.

— Ce ne sera pas facile ! pensait Raffaëlle en regagnant son hôtel ; mais depuis longtemps, je sais que ce ne sera pas facile.

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