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Chapitre 23

Le tableau fut enfin terminé et envoyé au palais des Champs-Élysées. Jusqu’à la dernière minute, André l’avait contemplé avec la cruelle indécision de l’artiste qui, vis-à-vis de son œuvre, ne sait plus du tout si elle est très bonne ou très mauvaise.

Quand la grande toile eut quitté l’atelier, le jeune homme se sentit dépaysé. Le chevalet vide faisait un trou dans l’horizon accoutumé, et la lassitude que laisse l’achèvement d’un travail considérable le dégoûtait pour quelque temps d’entreprendre une nouvelle étude.

Plus que jamais il avait besoin de la présence de la personne de Raffaëlle. Durant l’hiver il s’était habitué à l’avoir autour de lui, pendant les séances de pose, pendant les causeries qui suivaient, lors des courtes visites imprévues qu’elle venait souvent faire au tableau entre deux courses ; maintenant, il ne la voyait presque plus. L’hôtel du boulevard Pereire était toujours plein de monde ; on eût dit que la jeune femme avait depuis peu multiplié ses relations, peut-être un peu moins rigoureusement triées que précédemment. On parlait plus haut dans son salon ; on y voyait plus d’artistes et moins de graves personnages ; André rencontrait aux heures du soir, jadis réservées à quelques intimes, des camarades, des musiciens, des prix de Rome de toute espèce, et depuis le départ du tableau, il ne l’avait pas vue seule un instant.

— Elle m’en veut, pensait-il, et ce n’est pas étonnant.

Plus il se creusait la tête pour connaître la mystérieuse raison de son refus, moins il arrivait à la pénétrer. Il se croyait dénué de préjugés, et l’idée qu’avant lui Raffaëlle avait appartenu à un autre n’était pas, à ce qu’il se figurait, la raison qui lui faisait repousser le don magnifique de cette royale maîtresse ; il l’aimait, il en était certain, et cet amour purifiait tout. D’ailleurs, l’homme était mort, elle le lui avait affirmé, et il ne l’avait jamais vue mentir.

C’était donc la fortune ?

Eh bien, oui ! Il l’avait dit avec une entière sincérité : Raffaëlle était trop riche. Non seulement trop riche, mais trop luxueuse. Il sentait confusément, car plus il s’efforçait de les débrouiller, plus ses pensées devenaient obscures et enchevêtrées, que s’il entrait comme époux dans cette maison, lui qui ne possédait rien, – moins que rien, puisqu’il avait des dettes, – sa situation ne serait pas tenable.

— Pourquoi veut-elle m’épouser ? se disait-il avec une naïveté étonnante. Elle ne peut qu’y perdre, et elle n’y a rien à gagner ! Elle aurait pu épouser un homme riche ou titré, ou en vue de quelque façon, tandis que je ne suis encore qu’au début de ma carrière. C’est donc parce qu’elle m’aime ? Mais ne sommes-nous pas heureux ainsi ?

Ce qui embrouillait les pensées d’André, – quoique pour rien au monde il n’eût consenti à se l’avouer, – c’était la pensée de Mme Heurtey. Il sentait de quel implacable mépris sa mère eût écrasé la moindre allusion à un pareil mariage, et malgré son absence de préjugés, malgré son indépendance conquise à si haut prix, il ne pouvait songer à accueillir une idée qui eût attiré sur lui un regard qu’il devinait, un silence qu’il avait appris à connaître.

Et pourtant, de tous ses combats, de tous ses énergiques refus, surgissait le fait en lui-même : Raffaëlle avait voulu l’épouser ; il avait beau lutter, la lutte affirmait l’existence de l’ennemi. Rien ne pouvait empêcher qu’elle voulût une chose qu’il ne voulait pas ; il usait peu à peu, sans le savoir, les anneaux de la résistance, dont il s’enveloppait comme d’une cotte de mailles.

Un jour que, paresseusement allongé sur le divan de son atelier poudreux et solitaire, – car il en négligeait le soin depuis que Raffaëlle avait cessé d’y venir, – il méditait pour la centième fois sur les nouveaux ennuis de sa vie, ennuis d’amour, ennuis d’argent, il entendit dans la serrure le bruit de la clef.

Tremblant, il se dressa sur ses pieds… Ce n’était pas elle ?…

Si, c’était elle ; elle entra avec la grâce féline de ses mouvements, avec le charme de son sourire, de son regard, avec une odeur de violettes de Parme répandue sur toute sa personne radieuse.

— Oh ! fit-il en lui tendant les bras, j’avais cru que vous ne m’aimiez plus !

— Fi, le méchant ! dit-elle en allant s’asseoir à la place habituelle de leurs causeries.

Il s’était approché d’elle, un peu effrayé encore, mais frémissant de passion contenue, car la présence de Raffaëlle avait évoqué soudain tous les souvenirs de leur liaison ; elle lui fit place auprès d’elle en rangeant gentiment les plis de sa robe ; derrière sa voilette à pois, ses yeux souriaient d’une façon charmante. Maté, il s’assit tout près d’elle, et elle ne se recula pas.

— Dix jours, fit-il, dix jours sans vous voir ! Avez-vous été assez cruelle ? Savez-vous que j’ai failli partir pour l’Afrique…

— Rejoindre votre ami Mélétis ? fit-elle avec un petit rire d’enfant. C’est inutile, il est revenu.

— Ah ! fit André, le cœur un peu serré à la pensée qu’il avait singulièrement délaissé cet ami malade, dont jadis il s’était fait un frère. Vous l’avez vu ? Comment va-t-il ?

— Pas mal, à ce qu’il m’a paru. Maigre, vous savez ; il sera toujours maigre. Mais il a bonne mine – pour un poitrinaire, s’entend. Et vous, qu’est-ce que vous faites quand vous ne partez pas pour l’Afrique ?

— Je vous aime, répondit-il ; je t’aime… M’as-tu assez fait souffrir ! Est-ce possible de…

— Oh ! je vous en prie, ne me faites pas de scène, fit-elle en s’écartant un peu. Ce n’est pas pour cela que je suis venue. Êtes-vous libre demain ?

André, froissé, ne répondit pas ; elle posa sur son bras sa main gantée et l’attira vers elle.

— M’entendez-vous ? Êtes-vous libre demain ?

— Quand ?

— Pour le dîner ?

Il se leva avec un mouvement de colère.

— Dîner, avec vos nouveaux amis, vos peintres, vos musiciens, vos sculpteurs, tous vos prix de Rome !

— Eh ! mais, André, ces amis-là, ce sont les vôtres !

— Je ne dis pas le contraire, mais chez vous, je ne les aime point.

Elle sourit et montra ses dents blanches.

— Vous êtes jaloux ! fit-elle avec une bonne humeur séduisante. Voilà ce que c’est ! On est jaloux ! André ?

Il restait là, à demi détourné ; elle l’appela encore une fois.

— André ! Vous ne m’avez pas laissé achever. Voulez-vous venir dîner avec Wueler, qui a envie de vous acheter un tableau ?

— Ah ! fit l’artiste en se retournant.

Sa détresse était devenue extrême en ces derniers temps, et il venait de renouveler encore des billets dont il avait déjà payé une fois ou deux le capital en intérêt.

— Un tableau, André ; votre tableau du dernier Salon… pas mon portrait, puisque vous me l’avez donné, l’autre… Allons, viendrez-vous ?

Une sorte de honte à se rendre à cet argument le retenait ; elle le comprit, et, se rapprochant de lui, par un mouvement onduleux, sans quitter le divan où elle était assise, elle continua :

— Et puis, tout le monde s’en ira, le soir ; et vous… vous reviendrez dix minutes après, quand les gens seront couchés ; je rouvrirai la porte… vous viendrez ?

Elle avait coulé sa main dans la manchette empesée d’André ; il sentait les doigts, qui l’effleuraient à peine, pénétrer dans la chair de son poignet comme une brûlure.

— Je croyais, dit-il avec la mauvaise grâce de ceux qui ne veulent pas revenir après une querelle, je croyais que vous ne vouliez plus me voir ! Vous m’avez laissé pendant dix jours sans une parole, sans un billet…

— Je n’écris jamais ! fit-elle brièvement.

Pour tempérer la sécheresse de sa réponse, elle ajouta :

— Je vous ai reçu toutes les fois que vous êtes venu !

— Avec le reste de votre ménagerie ! Grand merci !

— Je fais ce que je peux, mon ami, répliqua-t-elle avec une douceur caressante qui enveloppa André comme une étreinte de ses bras souples. Vous savez que j’ai des ménagements à garder ; ma réputation est la base de ma situation ; si je la perdais, je vous demande à quel rang je tomberais ! Vous-même cesseriez de me voir avec les mêmes yeux !

C’était si vrai, elle l’avait dit si simplement, qu’André en fut ému. Il se laissa tomber près d’elle, en lui prenant les mains.

— Je cours un gros risque en vous disant de venir demain…, reprit-elle en le baignant du regard tendre et passionné de ses yeux énigmatiques, devenus doux et purs comme ceux d’une jeune fille. Il faut que je vous aime, André, mon André !

— Mais, fit-il, en s’avisant tout à coup d’une nouvelle idée, il y a donc quelque chose de changé ? Vous n’étiez pas inquiète, pendant que nous faisions le tableau !

Le coup portait juste ; Raffaëlle ne put s’empêcher de tressaillir. Elle ne l’avait pas cru si clairvoyant !

Il ne l’était pas ; cette question n’était que le produit du hasard, aidé peut-être par une vague intuition. En le regardant bien, elle s’en aperçut et répara le mouvement imprudent qui avait failli la livrer.

— Sans doute, répondit-elle avec une parfaite candeur, il y a bien des choses de changées : le retour de Mélétis et celui de Wueler, qui sont partis tous deux l’été dernier, doit nous mettre sur nos gardes ; ils nous connaissent bien tous les deux et pourraient se douter – ou s’apercevoir de quelque chose. Vous êtes parfois imprudent, mon cher André ; vous avez des bouderies qui pourraient fort donner à penser à des hommes aussi perspicaces ; sous son épaisse enveloppe, Wueler est très fin…

— Je n’aime pas ce monsieur, mâtiné de toutes les nations d’Europe, interrompit André.

— Il vous a cependant acheté de la peinture, fit doucement Raffaëlle ; mais on n’est pas forcé d’aimer tous ceux qui vous achètent un tableau. Quant à Mélétis, il est fin comme l’ambre, aussi, celui-là, et de plus, je vous l’ai dit, mauvaise langue.

André fronça le sourcil ; Mélétis était, il le savait, incapable de tenir un propos oiseux ; très disposé, en échange, à porter un jugement solidement basé. Raffaëlle, mal informée, avait pu s’y tromper. Ce n’était d’ailleurs pas le moment de discuter ce point avec elle.

— Dîne-t-il demain ? demanda André.

— Non, répondit brièvement la jeune femme.

Il comprit qu’il ne pouvait plus demander d’explications ; tout son être frémissait d’impatience à la pensée que le lendemain rouvrirait pour lui une ère qu’il avait craint de s’être imprudemment fermée.

— Raffaëlle, dit-il à voix basse, est-ce bien sûr que tu m’aimes toujours ?

— Plus que jamais ! répondit-elle en lui jetant les bras autour du cou.

Il sentit un instant ce corps merveilleux appuyé contre lui, et ne demanda qu’à la croire ; elle se leva sur-le-champ, arrangea sa voilette sur ses joues mates, sur ses yeux brillants, et redevint Mlle Solvi des pieds à la tête.

— À demain, alors, dit-elle en lui tendant la main avec la franche camaraderie qui faisait d’elle une si délicieuse compagne pour l’artiste.

Elle sortit, le laissant à la fois ébloui et troublé. Son souci d’amour avait disparu, pour le moment, au moins ; il l’avait retrouvée, reconquise, pensait-il…

C’était elle qui venait de le garrotter plus sûrement.

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