Chapitre 24
Le lendemain matin, ce fut Mélétis qui frappa à l’atelier.
André, en le voyant, poussa une exclamation de surprise.
— Niko ! je ne t’aurais pas reconnu !
— Tu me trouves changé ? dit le voyageur d’une voix pleine qu’André n’avait jamais entendue.
— Quand je te dis que je ne t’aurais pas reconnu !
— C’est l’Égypte, mon ami, cette bonne Égypte ! J’ai respiré l’odeur de momie dans les Pyramides, c’est cela qui m’a fait du bien ; il paraît que cela conserve. Toi aussi, tu as changé… pas comme moi !
— Est-ce que j’ai l’air malade ? demanda André avec un coup d’œil vers un miroir.
— Malade… Non. Tu as l’air… de quelqu’un qui ne s’amuse guère.
Ils s’étaient assis vis-à-vis l’un de l’autre et se regardaient avec la joie de ceux qui s’aiment véritablement et qui se retrouvent après une longue séparation. André sentit tout à coup qu’il ne pouvait plus garder le secret de ces ennuis matériels.
— Je suis dans une passe épouvantable, dit-il ; je ne sais où donner de la tête. Tu m’avais sauvé à l’automne dernier ; eh bien, mon ami, c’est dix fois pis à présent ! Je ne sais pas comment je m’y prends, j’ai toujours dépensé d’avance l’argent que je dois recevoir et…
— Je sais comment cela se pratique, interrompit Mélétis. J’ai joué ce jeu-là pendant quelque temps, mais j’en ai eu bientôt assez. Voyons, sois franc et véridique. Raconte-moi tout cela par le menu. Tu penses bien que je ne viens pas te demander d’argent ! Je ne peux pas t’en prêter non plus, malheureusement, – sauf quelques dizaines de louis, qui sont à ton service, mais qui ne te tireront pas d’affaire, j’en ai bien peur…
— Je vais te montrer mes paperasses, dit André, ce sera plus court que des explications.
Pendant que son ami fouillait dans ses tiroirs, Mélétis continua.
— Je me croyais plus riche que je ne suis : depuis deux ou trois ans, comptant sur ma fin prochaine, j’avais un peu jeté l’argent par les fenêtres ; j’avais même eu l’intention de placer mon bien en viager. Pas tout entier, pourtant. Et puis, j’ai vu ma famille. J’ai une famille, délicieuse, André ! Une collection de neveux et de nièces de tous les âges ! depuis trois mois jusqu’à vingt ans ! J’ai renoncé au viager, ce serait leur faire tort. Et puis… Mais cela, pour plus tard ! Voyons un peu ce que tu m’apportes… Diable ! du papier timbré ? Tant que cela ?
— Comme tu le vois ! répondit André en s’efforçant de raffermir sa voix.
Mélétis parcourut les papiers et les classa en un clin d’œil, avec une sûreté dont André fut étonné.
— Tu t’y retrouves ? demanda-t-il. Moi, je m’y perds !
— L’habitude ! répliqua négligemment Mélétis.
Il se mit à examiner soigneusement les dossiers qu’il venait de réunir, prenant des notes à l’aide d’un bout de fusain sur un morceau de papier calque ; à mesure qu’il avançait dans le travail, son visage s’allongeait. Quand il eut fini, il rangea les papiers et regarda André d’un air grave.
— Tu m’épouvantes ! dit celui-ci en essayant de plaisanter. Ne me fais pas ces yeux de croquemitaine !
— Est-ce bien tout ? demanda Mélétis d’un ton sérieux. Tu ne dois rien ailleurs ?
— Quelque bagatelle chez mon marchand de couleurs…
— Combien ?
— Deux cents et quelques francs… Ah ! il y a encore l’encadreur… Je n’ai pas reçu la note du cadre pour mon envoi de cette année…
— Qu’est-ce que tu envoies ?
— Une étude de femme… grandeur nature, sur des rochers, grandeur nature aussi…
— Qui est-ce qui a posé ?
À cette question directe, André se troubla. Mélétis connaissait à peu près tous les modèles de quelque valeur qu’on peut rencontrer dans les ateliers.
— Un peu tout le monde, répondit-il au hasard.
— Alors, ça ne vaudra rien. On ne fait pas une étude d’après tout le monde ! Tu sais ça mieux que moi !
— Et puis, reprit André, un modèle que tu ne connais pas… une jeune fille… qui ne veut pas qu’on le sache dans les ateliers…
— Ah ! fit Mélétis en regardant les papiers devant lui. C’est différent. Tu dois avoir des études, tu me les montreras ?
— Certainement ! fit André avec un peu d’hésitation.
— Alors, revenons à nos moutons. Le mouton, c’est toi. On t’a mangé non seulement la laine, mais la peau avec. Sais-tu combien tu dois ?
— Approximativement… fit le jeune homme en cherchant dans sa mémoire.
— Non, pas approximativement, exactement. Sais-tu le total ? Quarante et un mille deux cent soixante-trois francs.
— Ce n’est pas possible ! s’écria André en bondissant sur ses pieds.
— C’est positif.
— Mais je n’ai jamais dépensé tout cet argent-là !
— Qui te le dit ? Tu le dois, c’est bien différent. Tu t’es laissé faire des frais, mon pauvre ami ! et les frais, vois-tu, cela dépasse bien vite le principal ! De plus, on t’a volé ; il y aura peut-être moyen de rattraper quelque chose, mais ce sera bien peu.
— Quarante et un mille francs ? répéta l’artiste, cloué à sa place par la stupéfaction. Tu te trompes, Niko, cela ne se peut pas !
— Prends un siège et vérifie avec moi, répondit son ami sans s’émouvoir.
Patiemment il reprit l’un après l’autre les papiers qui constataient la profondeur du gouffre où André s’était laissé glisser. En deux ans de dépenses inconsidérées, le malheureux s’était créé un passif énorme, relativement à sa situation ; la note du tapissier, par exemple, mise dans les mains d’un homme de loi, et ornée de tous les frais accessoires, était arrivée, par suite de la négligence du jeune homme, au double de la somme primitive, déjà ridiculement exagérée.
André ne connaissait pas ce terrible engrenage, où les innocents se laissent prendre. Avec un peu d’habileté, et des acomptes payés à propos, il eût pu, comme bien d’autres, louvoyer et temporiser sans trop de dommage.
Mais il n’avait pas appris au lycée l’art de ne point payer ses dettes ; d’autre part, habitué à être traité avec considération, en homme qui paie comptant, la première réclamation d’un créancier insolent l’avait mis hors de lui.
Aux insinuations désobligeantes il avait répondu vertement ; l’homme en colère avait usé de rigueur. Et de même que les rats s’avertissent mutuellement du péril, de créancier en créancier le bruit s’étant répandu que le jeune Heurtey allait plus vite que les violons, tous avaient réclamé à la fois ; évincés, ils avaient mis leur notes entre les mains des agents d’affaires impitoyables par profession.
— S’il en est ainsi, dit André, après que l’exactitude des additions de Niko lui fut prouvée, je suis absolument perdu.
— Ne disons pas de bêtises, répliqua Mélétis ; la chose est trop sérieuse pour qu’on puisse faire des enfantillages. Tu dois quarante et un mille francs. Qu’as-tu à mettre en face de ce chiffre ?
— Rien ! répondit André.
— Mais tu as travaillé cet hiver ?
— J’ai fait un portrait. Il y en a deux autres de commandés, un pour l’été, le second pour l’automne.
— Tu n’as rien vendu cet hiver ?
— J’avais tout vendu avant…, excepté mon salon de l’an dernier… je vais peut-être le vendre.
— À qui ?
— À Wueler, répondit André sans y prendre garde.
Il se repentit d’avoir parlé, mais il était trop tard. Mélétis resta impassible et ne dit rien.
— Combien ? reprit-il après un instant.
— Je ne sais pas.
— Ne le vends pas, fit Niko après une courte hésitation. Tu pourras le vendre plus tard dans de meilleures conditions.
— C’est que je suis pressé…
— Cela ne fait rien.
— Mais, Niko, tu vois par toi-même…
— Je te dis de ne pas le vendre à présent ! répéta Mélétis avec cette autorité singulière qu’il savait prendre quelquefois.
— Pourquoi ? fit André, en devenant nerveux.
— Parce que je te le dis ! As-tu confiance en moi ?
— Certainement ! Mais tu peux te tromper !
Mélétis se leva avec un mouvement d’impatience.
— Si tu ne me crois pas capable de te donner un bon conseil, dit-il, il ne fallait pas me parler de tes affaires !
André sentit qu’il avait eu tort.
— Pardonne-moi, dit-il, je suis agacé ; il y a de quoi ! C’est ce pressant besoin d’argent qui me talonne…
— Eh bien, je t’avancerai l’argent du tableau, moi ; je te le ferai vendre plus tard. Que diable ! on n’achète pas un tableau comme une paire de gants ! Combien l’aurais-tu vendu ? deux mille ? disons deux mille cinq. C’est un petit tableau, et pas très bon, mais tu deviens connu… Je t’avancerai cent vingt-cinq louis, et si je puis le vendre plus cher, je te remettrai la différence. Mais c’est tout ce que je peux faire pour toi, en ce moment. Et puis… arranger tes affaires, s’il y a moyen. Ton loyer ?
— Je dois deux termes, avoua piteusement André.
— Patatras ! voilà mon argent bien placé ! Il n’entrera seulement pas dans ta poche ! Et ton autre atelier, tu l’as toujours ?
— Je crois bien, j’ai un bail de neuf ans ! Et je n’ai pas trouvé à le sous-louer.
— As-tu cherché ?
— … Non !… Le loyer de celui-là est payé six mois d’avance. Le propriétaire venait lui-même chercher son argent…
— Il a bien fait, puisque tu l’as payé ! Écoute, il faut donner congé d’ici.
André fit un haut-le-corps. Que dirait Raffaëlle ?
— Ici ? impossible ! Ce serait avouer que je suis ruiné ! Et mon tableau du Salon qui peut me faire avoir une première médaille !
— Il est si bien que ça ?
André releva la tête avec fierté.
— Oui ! Il est bien ! Cela, je peux le dire en toute vérité.
— Eh ! s’il est si bien, tu n’as pas besoin de ton atelier pour le faire valoir ! Tu en prendras un plus beau l’hiver prochain. Et le tapissier reprendra ses meubles. Je connais quelqu’un, un petit homme de loi, qui les lui fera reprendre… tu y perdras, mais moins que si tu les gardais.
— Niko, commençait André, ce que tu veux n’est pas faisable.
Mélétis se retourna et le regarda bien en face.
— André, dit-il, je t’ai proposé d’essayer de te tirer d’affaire. Tu es libre de ne pas accepter ; mais, en ce cas, je cesserai de te considérer comme mon ami, car tu auras voulu ta perte, et je n’en serai pas le complice.
Le regard de Niko intimida André.
— Tu es réduit aux expédients, continua-t-il sévèrement, et quand on en est là, on franchit bien vite une porte… qui est celle de l’enfer. Actuellement, il n’y a pour toi que deux moyens de sortir de la situation où tu t’es mis : la liquider honorablement, comme je veux essayer de le faire pour toi, et te livrer à un travail acharné pour payer tes dettes, ou bien… recourir à un riche… un très riche mariage…
André tressaillit ; Mélétis continua sans paraître s’en apercevoir.
— Un mariage qui te mettrait pieds et poings liés dans les mains de la femme que tu épouserais… Un mariage qui serait un contrat de vente… et qui serait un marché de dupe, car une famille honorable ne te prendrait pas actuellement, cousu de dettes et sans un tableau dans ton atelier.
— Tiens ! regarde ! s’écria André en ouvrant avec colère l’armoire où il avait caché ses études faites d’après Raffaëlle.
Les panneaux, les toiles, clouées et non clouées sur châssis, volèrent sur le divan, et, tout à coup, l’image de Raffaëlle, répétée vingt fois dans diverses poses, éclaira l’atelier de sa splendeur ambrée.
Nulle part la tête ne portait un caractère suffisant de ressemblance, mais son corps merveilleux était parfaitement reconnaissante pour quiconque l’avait examiné avec des yeux d’artiste sous les robes collantes dont la mode actuelle revêt les femmes. Si Mélétis avait eu le moindre doute sur l’identité du modèle de son ami, il eût été convaincu sur le coup.
— C’est très beau, dit-il après en avoir regardé quelques-unes en connaisseur. Mais tu ne peux pas vendre ça… à présent, du moins.
André leva vivement la tête ; Niko feignit de ne pas s’en apercevoir et continua :
— Tu ferais tort à l’effet de ton tableau en le vendant pour ainsi dire en détail. Allons, c’est entendu, je vais m’occuper de tes affaires. Et, dis-moi, y a-t-il longtemps que tu n’as vu ta mère ?
André demeura effaré. Oui, il y avait longtemps ! Il ne se rappelait plus quand il avait été chez elle pour la dernière fois. Deux, trois semaines… plus d’un mois !
— Et toi, fit-il d’un ton gêné, l’as-tu vue depuis ton retour ?
— Non. Si nous y allions ensemble ?
André accepta avec joie, heureux que la présence de Mélétis lui évitât la froideur méritée de l’accueil maternel.
Mme Heurtey n’avait pas cessé de correspondre pendant tout l’hiver avec Mlle Xandra, ou, pour mieux dire, Éliette avait écrit plusieurs fois à la sœur de son ami sous le nom de sa mère, mal préparée par son éducation à tenir la plume. Elles savaient toutes les deux qu’un mieux sensible s’était manifesté dans la santé de Niko, mais, en le voyant, leur surprise fut pourtant très vive.
Non que le voyageur présentât les apparences d’un changement complet : il était toujours maigre et s’essoufflait facilement ; une petite toux creuse le secouait encore à de fréquents intervalles, mais une certaine élasticité avait succédé à la langueur nonchalante de ses mouvements, sa voix était plus forte, et quelque chose d’indéfinissable, qui était la vie, se dégageait de toute son élégante personne.
Mme Heurtey adressa au jeune homme quelques bonnes paroles au sujet de cet heureux changement ; Éliette ne dit rien, mais une buée légère sembla assombrir ses claires prunelles pendant que sa mère parlait ; elle s’était assise un peu loin, en face de lui, et le regardait de temps en temps pendant la durée d’un clin d’œil. Elle semblait, d’ailleurs, parfaitement satisfaite, et son joli visage respirait une joie mystérieuse.
La visite des deux jeunes gens fut courte ; prétextant le désir d’accaparer son ami et de revoir avec lui son cher Paris, en réalité pour le soustraire aux regards clairvoyants de Mme Heurtey, Mélétis l’emmena au bout d’une demi-heure.
Quand ils furent sortis, Mme Heurtey reprit son tricot, compagnon de ses méditations silencieuses ; sa fille s’en alla doucement dans sa chambrette, dont elle referma la porte. Un instant elle resta debout, au milieu des objets familiers, incertaine, troublée par un sentiment qu’elle ne pouvait s’expliquer, et dont l’intensité lui faisait mal ; et tout à coup, dans un sanglot de joie, arraché aux profondeurs de son être, elle tomba à genoux devant son lit, les mains jointes.
— Mon Dieu ! dit-elle à voix basse, est-ce qu’il pourrait guérir ? Est-ce qu’il serait guéri ? Ah ! que je vous remercie !
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