Chapitre 25
Quoiqu’il fût à peine dix heures du matin, le palais des Champs-Élysées regorgeait de monde. Dans le vestibule, sur l’escalier, où des décorateurs attardés, perchés sur de hautes échelles, attachaient encore des tentures, où des jardiniers bourrus groupaient les longues palmes ou les larges feuilles des plantes vertes, une foule élégante se pressait en deux parties bien distinctes : ceux qui se dépêchaient de courir vers un but, et ceux qui flânaient à l’aventure. Le vernissage commençait.
Le public de cette heure matinale n’était pas celui qui vient pour se faire voir ; il était composé presque uniquement de ceux que l’art intéresse pour eux-mêmes, ou pour leurs proches. Quelques critiques en retard achevaient de prendre des notes, entourés d’une curiosité craintive.
Chacun courait à sa toile d’abord, puis revenait instinctivement vers le salon carré, en examinant celles des autres ; des groupes se formaient devant les tableaux faits pour attirer l’attention, et les opinions s’y exprimaient avec une liberté qui ne se retrouverait plus aux heures élégantes de l’après-midi.
Mme Heurtey monta l’escalier au bras de son fils, Éliette à côté d’elle. André, pâle d’émotion, tâchait de faire bonne figure, mais un mouvement nerveux retroussait de temps en temps ses lèvres sous sa moustache ; il avait horriblement peur. De quoi ? Il n’eût pu le dire. Mais, assurément, ce n’était pas le succès artistique de son tableau qui le préoccupait le plus.
Sur l’escalier, un camarade pressé le croisa :
— Mes compliments, Heurtey, dit-il sans s’arrêter. Ton tableau est un événement.
L’Ondine était dans le salon carré, sur la cimaise : honneur inespéré qui faisait par instants monter au visage du jeune peintre une bouffée de sang, vite disparue ; devant la toile, si grande dans l’atelier, à peine de dimension moyenne dans cette salle immense, une vingtaine de personnes s’étaient groupées.
André s’approcha ; le cœur lui battait à coups redoublés, et il en entendait les battements dans ses tempes, comme les coups de piston d’une machine à vapeur.
— Voilà, maman, dit-il à voix basse.
Mme Heurtey ne dit rien. Son instinct puritain lui inspirait une sorte d’abomination pour ce qu’elle appelait avec un indicible mépris « les femmes nues », et le charme voluptueux de celle-ci n’était pas pour lui plaire particulièrement. Elle regarda le tableau du haut en bas, puis la foule qui l’admirait, et fit un signe de tête d’approbation hautaine.
— Maman, lui dit Éliette à l’oreille, en la tirant par sa manche, maman, c’est très beau !
Un second signe de tête fut toute la réponse ; Mme Heurtey scrutait l’œuvre de son fils avec une sorte de désir pervers de la trouver mauvaise. Elle, si jalouse autrefois de lui recueillir des éloges, n’éprouvait aujourd’hui qu’un étonnement presque encoléré de voir admirer cette chose non pas laide, mais vilaine, – vilaine dans le sens cherbourgeois qu’elle donnait à ce mot.
— Le directeur des beaux-arts a vu ton Ondine, il a demandé si tu étais là, fit un ami essoufflé, mais bienveillant, en prenant André par le bras ; voilà un quart d’heure que je te cherche, viens vite recevoir ses compliments ; il est enchanté.
Avec un peu de fièvre, André conduisit sa mère et sa sœur vers un divan, où se trouvaient encore deux places vacantes, et les quitta, en disant : « Attendez-moi » ; puis il suivit son ami.
Éliette était aussi très émue. Son sens artistique instinctif s’était développé à entendre son frère causer avec Mélétis et les quelques autres rares amis qu’il amenait autrefois chez sa mère. Elle avait appris à reconnaître le bon du mauvais, et même – chose plus difficile – du médiocre ; non que son jugement fût infaillible, mais elle ne se trompait guère en ce qui concernait les œuvres tout à fait supérieures, et elle sentait qu’André s’était affirmé comme un maître.
Les observations échangées à voix haute arrivaient à elle par fragments tronqués, incompréhensibles ; cependant, elle devinait qu’à travers quelques critiques on admirait beaucoup. Le visage tendu, l’oreille aux aguets, elle eût fait la plus charmante statue de l’Attention pour quiconque l’eût regardée, mais tout le monde lui tournait le dos.
— Eh ! parbleu ! c’est Mlle Solvi, dit un gros homme en se retournant vers le divan ; il n’y a pas deux femmes à Paris pour avoir ce torse-là. On n’a pas besoin de la voir déshabillée. C’est son corps, son teint, ses cheveux ; il n’y a que le visage qui n’est pas à elle, et encore, en cherchant bien…
— Il n’y a pas de visage du tout ! dit en riant un interlocuteur.
— Précisément ! Je ne plains pas le petit Heurtey, il n’a pas dû s’ennuyer !
Mme Heurtey se leva. Éliette terrifiée, car elle avait compris, voulait la suivre ; un geste bref lui ordonna de rester à sa place ; elle obéit, accompagnant sa mère d’un regard éperdu.
Lentement la mère d’André marcha vers le tableau : non sans être un peu poussée à droite et à gauche, elle passa entre les groupes, prêtant l’oreille. Elle n’entendait que des bouts de phrases, mais c’en était assez pour lui révéler des profondeurs d’abîme dont elle n’avait jamais eu le soupçon.
On parlait de Raffaëlle à demi-voix, parfois en chuchotant, mais avec un sans-gêne étonnant. Les causeries d’atelier ne sont pas faites en général d’indulgente discrétion, et Mlle Solvi devait moins que toute autre se trouver ménagée. Elle n’appartenait ni au monde des honnêtes femmes, ni à celui des autres ; elle était trop belle et trop riche pour n’avoir pas une quantité d’ennemis, et surtout d’ennemies. De plus, le mystère dont elle avait prétendu entourer son amour semblait un défi aux mœurs faciles de certains ateliers. Autant une liaison avouée hautement eut pu inspirer de miséricorde, autant la tendresse secrète d’une femme très riche et très indépendante pour un peintre jeune et encore sans fortune, excitait d’outrageants commentaires.
En toute saison, ce tableau, l’un des meilleurs du Salon, eût provoqué d’amères jalousies ; venant comme l’aveu, involontaire ou non, d’une situation fausse, ce n’était plus des critiques qu’il provoquait, c’était un déchaînement de basse méchanceté. Les femmes surtout, modèles qui n’avaient pas été appelés à poser, chercheuses de plaisir ou d’argent, dédaignées par André, répandaient un flot de boue venimeuse sur l’ondine et sur son peintre.
Mme Heurtey ne comprenait guère ce langage pittoresque et peu classique, mais elle saisissait l’intonation, le regard, le ricanement, par-ci par-là un mot plus grossier, plus net ; le tableau, admiré pour son incontestable valeur artistique par le directeur des beaux-arts, faisait scandale dans les bas-fonds des ateliers. Or, la mère d’André n’entendait rien à l’art, mais elle connaissait les mauvaises paroles…
Pendant ce quart d’heure, elle but assez de honte pour anéantir à ses yeux l’honneur d’une vie tout entière.
— Elle se ruine pour lui, fit une voix aigre de femme. Elle aura voulu économiser les séances de modèle !
— Tais-toi donc ! répliqua vivement un homme qui l’accompagnait. Vraies ou non, on ne dit pas ces choses-là !
Mme Heurtey en savait assez. Du même pas lent elle revint vers sa fille.
— Allons-nous-en, dit-elle.
Éliette avait entendu les petits rires, les exclamations de feinte indignation ; elle avait vu tout le manège des conversations dénigrantes. Sans que ses oreilles eussent été outragées d’un seul propos, elle savait que son frère venait d’être mortellement atteint dans sa dignité d’homme ; elle avait hâte de fuir l’endroit où de pareils crimes pouvaient être commis en plein jour sans qu’aucun pouvoir public vint s’y opposer ; elle suivit sa mère.
Toutes deux muettes, les yeux baissés, elles fendirent le flot des arrivants et descendirent le grand escalier sans savoir comment ; au bas, elles rencontrèrent le maître préféré d’André et détournèrent de lui leurs visages empourprés de honte, afin qu’il ne fût point tenté de les saluer.
L’air velouté du dehors, qui sentait les lilas, sembla toucher leur figure d’un gant de défi ; une voiture leur offrait son asile, elles y montèrent et rentrèrent au logis sans avoir prononcé une parole.
À peine Mme Heurtey avait-elle refermé la porte de l’appartement, qu’elle fit un brusque mouvement, comme une personne qui vient de trouver une idée.
— Je sors, dit-elle à sa fille.
Avant qu’Éliette eût pu l’interroger, elle était déjà à l’étage inférieur. La pauvre enfant resta penchée sur la rampe, écoutant les pas décroissants, qui lui semblaient descendre dans l’abîme infini.
Mme Heurtey s’en alla à grands pas du côté du boulevard Malesherbes.
Elle connaissait la maison où se trouvait l’atelier de son fils ; bien des fois, sans que personne en sût rien, elle était allée regarder du dehors la grande baie vitrée ; c’est derrière cette frêle et transparente clôture que se passaient les abominations qui mettaient en péril le talent et le bonheur d’André ! Elle attachait alors sur les vitres un regard chargé de haine ; mais au plus fort de ses profondes et muettes colères, elle n’avait jamais soupçonné que le péril atteignit aussi l’honneur. Maintenant, elle voulait savoir la vérité tout entière, et elle la saurait.
Franchissant la porte, elle appela la concierge :
— Ouvrez-moi l’atelier de mon fils, dit-elle d’une voix brève.
La femme, hésitante, la regardait sans dire oui ni non.
— Ouvrez, répéta la mère ; je viens chercher les cartes d’entrée au Salon. S’il ne les a pas oubliées ici, c’est qu’il les a perdues.
Elle mentait avec une facilité dont elle était aussi surprise qu’indignée. Devant son regard assuré, la femme prit une clef et passa devant.
Mme Heurtey monta l’escalier, foulant le tapis « véritable Orient » comme si elle avait marché sur le corps de Raffaëlle. La porte du lieu de perdition s’ouvrit devant elle, et elle entra.
Ni les salons de la sous-préfecture, à Cherbourg, ni les modestes demeures de quelques amies parisiennes ne lui avaient rien révélé de semblable à ce qu’elle vit alors. Le tapissier avait bien fait les choses ; le vélum tendu au-dessus du divan et porté sur des lances était d’une étoffe orientale, chatoyante et soyeuse, et les coussins sentaient le Maroc d’une lieue ; mais ce qui frappa surtout la mère d’André, ce furent les bibelots coûteux dont il n’avait su résister au plaisir d’enrichir sa demeure et qu’il avait achetés à crédit chez un marchand bien au fait de la puissance du mot : « Vous me paierez cela quand vous voudrez. »
Une peau d’ours, de grands vases japonais, un cabinet de marqueterie italienne donnaient à l’atelier un aspect de luxe exotique auquel un véritable connaisseur ne se fût pas trompé, mais qui éblouit complètement les yeux de la bourgeoise provinciale.
Sentant la nécessité de cacher son impression à la concierge qui l’examinait curieusement, Mme Heurtey éparpilla quelques papiers, entrouvrit et referma le tiroir sans clef de la table où André écrivait ses lettres, feignant de chercher les cartes oubliées ; puis elle passa dans la chambre à coucher dont la porte restée ouverte était à demi masquée par une verdure flamande fort bien ravagée, de façon à sembler authentique ; la concierge encore un peu méfiante la suivit.
Le lit était défait. Les draps d’une toile fine, dont Mme Heurtey n’eût pas osé se faire des chemises, recouvraient à moitié le couvre-pied piqué de soie de Chine, curieusement broché ; la toilette de marbre où Raffaëlle avait parfois trempé ses mains dans l’eau, étalait une garniture de cristal, avec des flacons montés en argent. La commode, style Louis XV, dont les tiroirs n’étaient pas complètement poussés, laissait déborder une chemise de soie, à moitié dépliée, dont les cordelières à houppes traînaient jusqu’à terre. La mère embrassa d’un coup d’œil cet ensemble où la négligence se mariait au confortable ; le cristal, les bouchons d’argent, la chemise de soie, et surtout les draps, les draps dont on eût fait des nappes d’autel achevèrent d’imprimer dans sa pensée l’idée d’une vie de criminels désordres. Cependant, elle garda son sang-froid.
— Je vois, dit-elle, que mon fils les aura perdues.
— Il y a encore la salle à manger, suggéra la concierge, rassurée en voyant que cette étrange visiteuse ne touchait à rien.
Mme Heurtey, sans mot dire, passa dans la pièce voisine. Sur l’élégante petite étagère, style Henri II, s’étalaient deux ou trois menues pièces d’orfèvrerie ancienne ou soi-disant telles, un sucrier, une cafetière, une petite théière, quelques tasses de Chine, quelques assiettes de Saxe.
Mme Heurtey leur jeta un regard de mépris écrasant et quitta la pièce.
— Je vous remercie, madame, dit-elle à la concierge. Mon fils se sera trompé.
Elle sortit d’un pas tranquille, d’un air indifférent. Mais elle n’avait pas fait dix pas qu’elle sentit ses jambes se dérober sous elle. Un banc se trouvait là, elle s’assit, assommée sous un coup qu’elle n’avait pu prévoir et qui la laissait sans défense.
Ses yeux se brouillaient, les passants du boulevard lui semblaient des ombres ; elle avait l’impression qu’elle n’aurait pas dû être là ; qu’ailleurs, là-bas, bien loin, elle ne savait pas où, elle avait quelque chose d’urgent à faire, elle ne savait pas quoi.
Le cri strident de la corne d’un tramway la fit tressaillir ; elle ouvrit les yeux tout grands et se rappela. La scène du Salon lui revint dans son horrible netteté. Les paroles entendues sifflèrent à ses oreilles ; elle se mit sur ses pieds, avec un prodigieux effort, comme si son poids fût devenu tout à coup formidable, et, chancelante encore, elle redressa la tête, en disant à demi-voix :
— Mon Dieu ! est-il donc possible que ce soit vrai ?
Un homme qui passait la regarda avec étonnement. Elle était si pâle et si visiblement éperdue, qu’il eut pitié d’elle. C’était un petit employé, un ouvrier bien mis peut-être ; il s’approcha poliment en touchant son chapeau.
— Peut-on vous aider, madame ? Voulez-vous que je vous appelle une voiture ?
Elle fit un signe de tête d’un air égaré. Il s’éloigna de quelques pas seulement et héla un cocher, qui passait au pas. Avec une politesse un peu embarrassée, il l’aida à monter, et lui demanda son adresse qu’il répéta au cocher.
La voiture s’éloigna, et l’homme, resté au bord du trottoir, se dit à lui-même :
— Paraît qu’elle a reçu un fort coup tout de même, la pauvre dame !
Il fit un geste de compassion vague, et continua son chemin en pensant à ses affaires.
q