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Chapitre 26

L’air effaré, les yeux inquiets, André descendit en courant, aussi vite que le lui permettait le flot des arrivants, l’escalier du palais des Champs-Élysées. Il faillit tomber sur Mélétis qui montait lentement.

— As-tu vu ma mère ? lui demanda-t-il d’une voix altérée. Elle était en haut avec ma sœur, il y a une heure. J’ai été forcé de les quitter, et en revenant, je ne les ai plus retrouvées nulle part.

— Une charmante personne comme ta sœur se retrouve sûrement, commençait Mélétis en souriant : l’aspect insolite de son ami le retint. Qu’est-il arrivé ? demanda-t-il plus bas.

André lui saisit le bras et l’emmena dans le passage sombre du rez-de-chaussée qui conduit directement de l’entrée au jardin de la sculpture ; il s’arrêta, tournant le dos aux rares allants et venants.

— Il y a que…

Sa voix mourut dans sa gorge ; il ne pouvait répéter les paroles saisies au vol, il ne pouvait exprimer les regards aussitôt détournés, ni les sourires sur des visages inconnus, ni la curiosité hostile et malsaine, devinée autour de lui. Il prit les mains de Mélétis et les broya dans les siennes, puis les laissa retomber.

— Je suis fou, dit-il avec une sorte de découragement. Je ne sais pas ce qu’il y a ; je ne sais pas s’il y a quelque chose, mais…

Niko devint très grave. Le péril suspendu depuis longtemps sur la tête de son ami venait donc de se manifester sous une forme visible ? Le gouffre était-il ouvert déjà, ou bien pouvait-on encore en détourner le malheureux André ?

— Pourquoi cherches-tu ta mère ? demanda Mélétis. As-tu une raison particulière ?

Le jeune peintre fit un geste d’inexprimable angoisse et de douloureuse impuissance.

— Je ne sais pas, te dis-je, répondit-il. Elles étaient devant mon tableau, je les ai quittées, et quand je suis revenu, elles étaient parties.

— Il faut retourner là-haut, répliqua Niko avec fermeté ; elles ont pu s’écarter, mais une fois ou l’autre tu les retrouveras à la même place. Il est onze heures, on va aller déjeuner, et la foule s’éclaircira. Allons, viens !

André résista au mouvement amical qui l’invitait.

— Non, dit-il à voix basse, je ne peux pas.

— Pourquoi ?

André répéta son geste d’angoisse :

— Va, va tout seul, dit-il avec un profond découragement, pareil à de la terreur.

— Ton tableau est donc bien mauvais ? suggéra Mélétis, essayant de se raccrocher à une dernière espérance.

— Mon tableau ? C’est un chef-d’œuvre ! fit André d’une voix plus forte, en relevant la tête. C’est un chef-d’œuvre ! Je le sens, je le sais ! Il n’y a pas quatre toiles dans tout ce grand bazar qui vaillent celle-là.

— Eh bien ! alors ?

— Et dans toute cette… je ne peux pas trouver le mot… dans toute cette boue qu’on remue, il y a autant de jalousie que d’autre chose, va ! Monte, regarde, écoute… tu penseras ensuite ce que tu voudras, mais mon tableau est une œuvre, l’œuvre d’un homme et non plus d’un enfant. Va le voir. Tu me retrouveras dans le jardin à gauche.

Il s’éloigna ; Mélétis, sans le regarder, prit le chemin de l’escalier et, peu d’instants après, se trouva devant l’Ondine.

Décidément, le tableau faisait scandale. Quelques hommes sérieux, surpris d’entendre des propos si étrangers à l’art devant une œuvre aussi éminemment artistique, haussaient les épaules et s’attachaient à le regarder, pleins de respect pour cette manifestation d’un talent qui touchait au génie. Mais ceux-là ne parlaient pas. En revanche, les femmes de rien, les hommes de peu, toute cette écume qui fait tant de bruit et se donne tant de mouvement à la surface des choses artistiques, ce bas public qui, à de certains moments, prête au vernissage l’aspect d’un lieu où les honnêtes femmes ne devraient pas se laisser voir, – faisaient devant la toile d’André une petite manifestation vertueuse.

Malgré le trouble qui l’envahissait, Mélétis resta saisi d’admiration. Son ami avait eu raison de le dire : peu de toiles valaient celle-là, et ces toiles étaient signées de noms vouer à l’immortalité. Toutes les craintes qu’il avait pu concevoir durant une année où André avait semblé ne plus rien produire, s’évanouissaient devant cette affirmation d’un travail aussi consciencieux, aussi désintéressé qu’il en fut jamais, et il fut fier d’être si sincèrement l’ami de l’artiste.

Mais cette joie fut aussi brève qu’intense : son sens très fin des choses parisiennes lui révéla sur-le-champ la profondeur du danger. Que les êtres quelconques dont il était environné pussent dire d’André des choses odieuses, peu importait ; nulle personnalité glorieuse n’échappe aux injures venues d’en bas. L’essentiel était d’abord d’éviter que ce bruit ne se répercutât dans des sphères plus élevées, et ensuite d’agir de façon à anéantir, s’il se pouvait, tout ce qui pourrait prêter à des suppositions calomnieuses.

Deux ou trois amis, rencontrés là, furent réunis par Mélétis en un petit groupe dont les appréciations élogieuses, proférées à haute voix, réunirent des suffrages parmi les peintres présents ; les incontestables qualités de cette maîtresse peinture sautaient aux yeux, quoi que l’on pût penser de celui qui l’avait faite ; peu à peu les femmes s’en allèrent, l’heure du déjeuner sonnant, s’attabler chez Ledoyen ou ailleurs, et les salles presque désertes reprirent un aspect convenable.

Mélétis, resté devant l’Ondine avec quelques-uns de ses amis qui étaient venus là pour voir et pour juger, les mit en peu de mots vagues au courant de l’aventure. Des envieux, dit-il, voulaient écraser le mérite de Heurtey sous une prétendue histoire scandaleuse ; ce serait par trop naïf de faire leur jeu. Non seulement André ne s’était pas enrichi, mais il s’était au contraire ruiné par les efforts qu’il avait faits depuis un an pour arriver à produire une œuvre aussi considérable. Pris par son travail, il n’avait rien livré aux marchands, et si ce tableau ne se vendait pas très cher, l’artiste serait condamné pendant longtemps à la gêne.

Ce mélange habile de vérité et de silences qui cachaient la vérité, présenté par Mélétis, dont l’honorabilité était depuis longtemps proclamée, fit son effet. Les auditeurs se séparèrent en jurant de défendre André contre ses calomniateurs, et Niko put enfin chercher à rejoindre son ami.

Il le retrouva, non sans peine, sur un banc écarté, tournant le dos au public, à cette heure clairsemé ; André ne semblait pas avoir fait un mouvement depuis qu’il s’était assis là. Les bras croisés, les lèvres comprimées, le regard fixé au mur avec une expression de menace contenue, il paraissait méditer silencieusement un plan d’implacable revanche.

— Eh bien ? dit-il en attachant sur Mélétis un regard clair et dur.

— Viens déjeuner, répondit le jeune homme avec un geste engageant.

André répondit d’un signe de tête négatif rude comme un coup de poing.

— Qu’est-ce qu’on dit là-haut ? qu’est-ce qu’on fait ? On me déchire ? fit-il entre ses dents.

Mélétis vit qu’il n’en obtiendrait rien à moins de céder.

— On t’a déchiré, répliqua-t-il en s’asseyant auprès de lui. Pour l’heure, on t’acclame ; c’est toujours comme ça.

— Il y a donc encore des gens qui me croient un honnête homme ? demanda André avec une hautaine ironie.

— Ne faisons pas de tragique, pour l’amour de Dieu ! répondit Mélétis avec une dignité ferme qui troubla un peu son ami. Pas d’enfantillages, n’est-ce pas ? C’est bien convenu. Ceux qui t’insultent n’existent pas ; ce n’est pas eux qui t’empêcheront d’avoir ta médaille. Les gens de bien et les vrais artistes admirent ton tableau, je t’en donne ma parole, et si c’était nécessaire, ceux-là te défendraient.

— Et voilà justement ce qui me blesse, ce qui m’insulte, ce qui me tue ! s’écria André en se levant. Je ne veux pas qu’on me défende ! Il n’y a rien à défendre dans ma vie, ni dans ma personne !

Il était superbe dans son indignation. Niko ne put s’empêcher d’admirer l’expression de force et de noblesse que sa juste colère donnait à son visage.

— Ne parle pas si haut, fit-il, ramené toujours à sa sagesse de conseiller désabusé. Il ne suffit pas de n’avoir rien à se reprocher, il faut encore avoir pour soi les apparences.

— En quoi ai-je mis contre moi les apparences ? fit l’artiste révolté.

— Tu les as mises contre toi tout le temps, répondit tranquillement Mélétis. Tu dépenses beaucoup plus que tes moyens ne te permettent.

— Cela me regarde ! riposta André, les bras croisés, les yeux pleins de défi.

— Tu as pris pour maîtresse…

André fit un brusque mouvement pour interrompre, mais son ami n’y prit point garde.

— Une femme très riche, ce qui est une très, très grande faute quand on n’est pas plus riche qu’elle, et ensuite tu as fait un tableau qui est un chef-d’œuvre, d’après cette femme, que tout Paris connaît, admire et jalouse.

André avait décroisé ses bras ; ses yeux toujours chargés de fureur avaient quitté le visage de Mélétis.

— Je ne sais pas, fit-il plus posément que celui-ci ne s’y attendait, pourquoi l’on se permet de supposer que j’ai eu pour modèle…

— Voyons, André, c’est convenu, pas d’enfantillages, fit Niko d’un ton sévère. La maison brûle, n’engage pas avec moi une partie d’écarté, ce serait ridicule ! Tu as commis, stratégiquement, une faute énorme, et si je ne craignais de t’affliger trop, je dirais irréparable. En affichant Raffaëlle…

— Ce n’est pas moi ! fit vivement André. C’est elle qui me l’a proposé…

— Ah ! fit lentement Mélétis, c’est elle ?… Je n’en suis pas très surpris…

— Pourquoi ?

— Je te le dirai plus tard. C’est elle… Alors, je comprends…

— Mais, dis-moi…

— Mon ami, je te dirais les plus grandes vérités du monde, que tu ne me croirais pas en ce moment. D’ailleurs, il n’y a pas à nous inquiéter du passé, c’est au présent qu’il faut songer.

— Oh ! fit André, revenant à sa colère, les misérables ! Tantôt j’étais troublé, je cherchais ma mère, j’avais peur qu’elle eût entendu… Mais, j’en tuerai un, n’importe lequel, je le tuerai !

Niko jeta un regard autour de lui ; malgré la prestesse de leurs ripostes engagées comme deux lames d’épée, ils n’avaient pas élevé la voix, et personne ne songeait à eux dans le grand jardin à peine semé par-ci par-là d’amateurs dispersés, leur livret à la main.

— Tu ne tueras rien du tout, dit-il en mettant une main persuasive sur le bras d’André ; un duel en ce moment ferait à tes ennemis un plaisir énorme, et même si tu avais la chance de tuer quelqu’un au lieu d’être tué toi-même, ça ne ferait qu’augmenter le tapage. Prends garde que les journaux ne s’en mêlent : ce serait la fin de tout, et tu ne t’en relèverais pas. Vois-tu, André, si grave que soit une affaire, tant que la chronique ne s’en est pas emparée, on peut en sortir sain et sauf ; une fois qu’un ami imbécile a mis quelque part une note pour démentir un bruit calomnieux, on est perdu, car, – Basile l’a dit, – il en reste toujours quelque chose.

André baissa la tête. La main virile et persuasive qui tenait son bras le subjuguait autant que les sages paroles de son ami.

— Donc, pas de bruit, continua Mélétis. Garde tes colères pour ceux qui les mériteront. Tu en trouveras, sois tranquille ! Et voici ce qu’il faut faire : vendre le tableau.

— Pour cela, non ! interrompit André en cherchant à dégager son bras ; mais il était solidement tenu et n’osa violenter la main d’un ami faible et malade.

— Tu le vendras : seulement, tu le vendras très cher. En l’état actuel des choses, André, aucune promesse, aucun engagement ne doit prévaloir. Il faut que ce tableau soit vendu. Il faudrait qu’il disparût de France, qu’il allât en Amérique ; on n’y songerait plus.

— Le vendre ! fit douloureusement André. Mais c’est ma vie qui est dedans !

— Tu en feras un autre pareil, et meilleur encore. Je n’ai plus peur pour toi, va ! tu en feras, de la bonne peinture !

Ému, reconnaissant au point de sentir ses yeux s’emplir de larmes, André serra fiévreusement la main de son ami, qui l’entraîna doucement vers la porte.

— Donc, nous disons, vendre le tableau très cher, payer tes dettes avec un peu d’éclat, rentrer dans ton ancien atelier…

Pendant qu’ils discutaient les facilités d’exécution de ce plan, ils étaient sortis et se trouvaient en plein air. L’odeur des marronniers fleuris flottait avec un peu de poussière sous les quinconces ; les jets d’eau retombaient avec un petit bruit de pluie reposant et bucolique ; chez Ledoyen, on entendait des rires ; le fracas joyeux de l’argenterie et de la vaisselle remuée arrivait par les fenêtres ouvertes des cuisines.

— Allons-nous-en, fit André écœuré. Je m’étais promis une telle joie, un tel triomphe de ce jour, et je sens que je n’y pourrai plus jamais repenser sans que le rouge me monte au visage !

Ils firent quelques pas dans la direction de la place de la Concorde ; tout à coup, André s’arrêta :

— Maman ! dit-il d’une voix étouffée. Ma pauvre maman ! Elle n’est pas dans l’exposition, n’est-ce pas ?

— Non… fit Mélétis, confondu de n’y avoir plus songé.

— Elle aura entendu, bien sûr ! Et elle se sera sauvée ! Oh ! ma pauvre maman !

André cacha dans ses deux mains ses yeux éperdus. Les voitures roulaient en tous sens devant et derrière eux, avec l’intensité de mouvement des grandes journées parisiennes ; des groupes s’avançaient par escouades vers le palais, causant à voix haute, riant, gesticulant ; la vie brillante montait vers eux comme une marée prête à les saisir, à les rouler, à les broyer peut-être. Mélétis eut le cœur serré.

— Viens chez ta mère, dit-il à son ami. Viens tout de suite. Si elle a entendu, elle doit souffrir une agonie… Allons.

— Je n’ose pas ! répondit André en le regardant avec des yeux hagards.

— J’irai avec toi. Dépêchons-nous.

Il faisait signe au cocher d’une voiture découverte.

— Non, murmura André, une voiture fermée…

J’ai peur de rencontrer du monde…

Mélétis obéit.

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