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Chapitre 27

Mme Heurtey n’avait pas dit un mot à sa fille, mais, en rentrant, elle l’avait serrée dans ses bras d’une étreinte si forte qu’Éliette en était demeurée pâle de frayeur.
Sans se parler, elles restaient assises, dans la salle à manger, devant leur déjeuner à peine touché, feignant l’une et l’autre de mordiller un morceau de pain pour se tromper réciproquement, lorsque la sonnette retentit.

Éliette courut ouvrir si promptement, que sa mère n’eut le temps de lui rien dire ; sans qu’une parole eût été prononcée, les deux jeunes gens entrèrent dans la salle à manger ; elle les suivit et referma la porte.

— Maman, dit André…

Mme Heurtey le regarda, et il comprit qu’elle l’avait irrémissiblement condamné. Involontairement, il recula. Il la savait sévère, mais pourquoi n’avait-elle pas de pitié ?

— Nous voici, chère madame, dit Mélétis de sa voix mélodieuse. Nous vous avons cherchée au Salon, et ne vous trouvant plus…

— Excusez-moi, monsieur, dit la mère avec un geste qui l’arrêta, j’ai à parler à mon fils.

Elle ouvrit le salon, fit passer André devant elle, puis entra après lui et referma la porte.

Éliette attacha sur Niko son regard plein de terreur.

— Courage ! dit-il à voix basse. Asseyez-vous.

Il lui offrit une chaise, elle s’assit, il resta debout, et tous deux, dans l’angoisse, jetèrent leurs yeux sur la porte. La voix de Mme Heurtey leur arrivait comme un murmure sourd et régulier ; ils ne pouvaient distinguer ses paroles.

— Mon fils, dit-elle.

André leva sur elle un regard triste, mais assuré. Elle se raidit dans son indignation maternelle contre ce regard qu’elle considérait comme une impudente manifestation d’audace. Il resta debout devant elle, dans une attitude respectueuse, mais sans humilité.

— Mon fils, reprit la mère, je t’ai donné, ou plutôt je t’ai laissé donner une belle éducation : j’ai eu tort. Ton père était un ouvrier, – un contremaître n’est qu’un ouvrier plus habile, – mais c’était un honnête homme. J’aurais dû faire de toi un ouvrier comme lui, et, toi aussi, tu aurais été un honnête homme.

— Ma mère ! fit André avec un frémissement de dignité blessée.

— Mieux aurait valu pour toi vivre pauvre et inconnu que de porter si haut le nom de ton père pour le faire ensuite tomber dans la boue…

— Ma mère ! répéta André d’un ton qui eût dû l’avertir. Mais elle était devenue, dans l’excès de sa douleur, aveugle et sourde à tout, hormis son mal.

— Ce n’était pas pour cela que j’ai tant travaillé, que j’ai quitté mon pays, que j’ai eu tant de peines et de chagrins… Ce n’était pas pour que mon fils fût publiquement déshonoré !

— Maman ! cria André, ne dis pas cela ! Tu ne sais pas ce que tu dis !

À ce cri, qui avait franchi la porte, Éliette se leva brusquement, tremblant de tout son corps. Mélétis lui saisit fortement la main, et ils restèrent immobiles, l’oreille tendue, les mains serrées à se faire mal, sans y penser, sans même s’en apercevoir, mais sentant confusément, elle, qu’elle avait confiance en lui ; lui, qu’il la protégeait.

— Déshonoré ! répéta impitoyablement Mme Heurtey. Elle aussi avait élevé là voix, et les jeunes gens distinguaient toutes ses paroles. Déshonoré ! amant payé d’une femme !

— C’est faux ! cria André. Sa voix s’éteignait dans sa gorge, dans l’excès de sa rage impuissante. Qui l’a dit ? fit-il en un râle.

— Tout le monde !

— C’est faux ! c’est faux ! Et tu l’as cru, toi, ma mère !

— Je l’ai vu ! dit la mère implacable.

Il recula, ne comprenant plus.

— J’ai été chez toi ! Oui, moi ! J’ai menti à ta concierge ; je me suis fait ouvrir la porte, et j’ai vu tout : ton atelier, ton luxe insensé, tes peaux d’ours, ta vaisselle d’argent, les draps de ton lit, tout ! Je ne pouvais pas croire que tu t’enrichissais du vice, et je l’ai vu…

— M’enrichir ! cria André en éclatant d’un rire sinistre. M’enrichir ! Ah ! c’est bien drôle ! M’enrichir ! Mélétis !

Avant qu’il eût achevé de le nommer, Mélétis était entré, laissant Éliette derrière lui.

— Dis donc à ma mère comment je me suis enrichi depuis un an ! Et moi qui avais la bêtise de m’en cacher, de peur de lui faire de la peine !

— Madame, fit Niko avec son exquise politesse que ne pouvaient troubler ni le regard sévère de Mme Heurtey ni la bizarrerie de la situation, on ne saurait, je vous l’affirme, accuser sans injustice André de s’être enrichi d’une manière répréhensible…

— J’ai vu, monsieur ! répondit-elle d’un ton bref.

— Vous avez vu, assurément, madame ; mais ce que vous n’avez pas vu, c’est le papier timbré que représentent les objets qui ont causé votre méprise… André a des dettes, chère madame, énormément de dettes !

Niko parlait de sa voix douce, lentement, avec une visible satisfaction, qui eût été comique en d’autres circonstances ; le mot « dettes » répété par lui avec tant de complaisance frappait l’oreille de Mme Heurtey sans pénétrer jusqu’à son entendement.

— Il a acheté des bibelots, chère madame, et les a payés, ce qui est excusable ; il en a acheté d’autres et ne les a pas payés, il les doit ! Il doit à son tailleur, à son encadreur, à son chemisier, à son tapissier, à son propriétaire ; il doit à des filous qui lui ont prêté de l’argent… Il est perdu de dettes, André, chère madame !

— Je ne comprends pas ! fit Mme Heurtey.

Les jambes lui manquaient, elle s’assit. André, debout, la main appuyée sur le dos d’une chaise, écoutait Mélétis.

— C’est pourtant bien simple ! Il avait besoin d’argent pour des choses que je n’ai pas besoin de détailler.

— Dites-les, monsieur, fit Mme Heurtey.

Avec un regard du côté de la salle à manger, où Éliette était restée, Niko répondit :

— Plus tard, si vous voulez bien le permettre. Un exemple suffira : les notes du fleuriste se montent, au total, à la bagatelle de trois mille quatre cents francs, chiffre rond… C’est cher, les orchidées…

— Niko ! fit André d’un ton suppliant.

— Mon fils doit donc beaucoup d’argent ? demanda la mère, passant insensiblement d’une colère à une autre.

— Énormément.

— Combien ?

— Je n’ose pas vous le dire.

Mme Heurtey fit un geste de brusque impatience ; les deux jeunes gens échangèrent un regard.

— Vous saurez la vérité, reprit Niko. Toutes factures réglées, tous usuriers mis à la raison, le compte net s’élève à trente et un mille francs.

Mme Heurtey resta pétrifiée d’horreur, promenant ses regards de l’un à l’autre.

— J’ai fini par obtenir une réduction de cinq cents louis, dit modestement Mélétis, sous condition que ce serait promptement payé, plus on tardera, plus ce sera cher, naturellement.

— C’est vrai ? demanda la vieille femme à son fils.

— Oui, répondit-il d’un ton ferme. De plus, Mélétis n’a pas parlé de cinq mille francs que je lui dois.

Niko fit un geste qui écartait la question.

— C’est vrai, monsieur ? demanda Mme Heurtey.

Il s’inclina en silence. Elle réfléchit un moment, les yeux baissés.

— Alors, reprit-elle, cette femme n’a rien payé dans l’atelier ?

— Rien, dit fièrement André.

Elle médita encore un instant, puis leva les yeux sur son fils.

— Je me suis trompée, dit-elle. Je t’ai accusé injustement ; je le regrette.

Il s’élançait vers elle, avec un grand mouvement d’amour et de respect, mais elle l’arrêta en étendant la main.

— Je me suis trompée, dit-elle d’une voix profonde, parce que les choses que j’ai vues étaient d’accord avec celles que j’ai entendues. D’autres s’y sont trompés aussi, ceux qui ont mal parlé ; ta faute est moins grande que je ne pensais, mon fils, mais elle est grande… « Malheur à celui qui cause le scandale… »

— Je suis puni ! dit André gravement.

— Moi aussi ! répliqua-t-elle avec beaucoup de noblesse.

Il baissa la tête, ému.

— Ces dettes, il faut les payer…

— Je les paierai, dit André, avant deux ans.

— Avec quoi ?

— Avec mon travail ! Je gagnerai beaucoup d’argent, à présent. J’ai conquis une place parmi les premiers.

— Toi ? avec ce qu’on dit de toi à présent ? Eh ! qui voudrait te connaître ?

— Chère madame, fit Mélétis, l’incident regrettable qui vous a alarmée ne peut entraver en rien la carrière d’André ; son tableau lui a fait une réputation de grand artiste, et il le vendra très cher.

Mme Heurtey se détourna avec dégoût.

— Ce n’est pas l’argent de cette… chose qui paiera les dettes de mon fils. Ce sera moi.

— Maman ! s’écria André, en tombant à genoux devant elle pour l’enserrer de ses bras, je ne veux pas, je ne veux pas ! C’est impossible.

— Cela sera pourtant. Il faut que tu sois puni. Éliette… où est ma fille ?

Éliette apparut sur la porte, le visage inondé de larmes, ses mains suppliantes jointes vers sa mère.

— Éliette, continua Mme Heurtey, sans se défendre des caresses de son fils, sans même paraître s’en apercevoir, André a fait des dettes, il faut les payer sur-le-champ. Nous allons vendre des valeurs pour trente et un mille francs. Cela va nous appauvrir beaucoup.

— Oh ! maman, cela ne fait rien du tout ! dit la pauvre enfant avec une sincérité qui amena un brouillard dans les yeux de Niko.

— Et vous direz, monsieur, reprit la vieille femme, vous direz à tout le monde que c’est sa mère qui a payé ses dettes. Nous irons à Cherbourg, nous recommencerons à travailler, pour refaire une petite dot à ma fille… il faut qu’on le sache, monsieur, que c’est sa mère et sa sœur qui souffrent de ses folies. Il le faut, vous m’entendez bien ? Une vieille mère, une sœur, ruinées par un jeune homme, pour une femme, c’est affreux, mais ce n’est pas déshonorant ! Comme cela, on ne pourra pas dire que c’est la femme qui s’est ruinée pour lui !

Accroupi sur le parquet, André pleurait, la tête sur les genoux de sa mère.

— À ma mort, reprit-elle, cet argent sera pris sur sa part. Il n’est pas juste, Éliette, que tu aies à en souffrir plus tard.

— Je l’aurai rendu avant deux ans, avant dix-huit mois, peut-être ! dit André en sanglotant.

Sa mère n’y croyait pas. Elle fit un geste qui exprimait son incrédulité.

— Maman, dit Éliette, pardonne à André, embrasse André… il est si malheureux !

Mme Heurtey regarda son fils affaissé sur ses genoux et se pencha à demi vers lui. Tout à coup l’image odieuse de Raffaëlle s’interposa entre elle et le pardon.

— Je l’embrasserai, répondit-elle, et je lui pardonnerai, mais à une condition…

André, qui déjà tendait son visage vers les lèvres maternelles, s’arrêta en route.

— C’est qu’il rompra immédiatement avec celle qui a causé tout le mal.

André se trouva debout, glacé, hostile.

— Ah ! madame Heurtey, fit Mélétis, voilà une bien dangereuse parole !

— Pourquoi donc, monsieur ? Au moment où je sauve son honneur, n’ai-je pas le droit d’exiger en échange…

— Je paierai mes dettes, ma mère, dit André avec une froideur apparente, mais les yeux étincelants ; il ne faut plus en parler.

— Tu refuses ce que je te demande ? fit Mme Heurtey.

— Pardonne-moi, ma mère, je ne puis.

Elle se leva à son tour.

— Monsieur Mélétis, dit-elle, vous aurez l’obligeance de m’apporter tous les papiers nécessaires pour le règlement de la somme en question. Aujourd’hui même, je vais écrire à mon notaire ; prévenez les créanciers qu’ils seront payés ici, chez moi, avant dix jours.

— Je refuse, dit brièvement André.

Elle se tourna vers lui, droite et raide, dans sa dignité maternelle.

— Et moi, je l’exige ! dit-elle. Tu peux refuser de donner une satisfaction à ta mère, mais tu ne peux pas l’empêcher de sauver ton honneur, qui est le sien et celui de sa fille. Vous ferez comme j’ai dit, monsieur Mélétis.

Niko répondit par un geste de respectueux acquiescement. André restait muet.

— Viens, dit-il en lui touchant légèrement le bras.

— Adieu, mon fils, dit Mme Heurtey.

— Adieu, ma mère, répondit-il.

Tout à coup il s’élança, la prit dans ses bras et la couvrit de baisers passionnés.

— Maman, maman, ma pauvre chère maman ! Je te prends ton argent, et je ne te donne rien en échange. Oh ! maman, sois raisonnable ! si tu savais…

Elle baisa le front de son fils avec une sorte de pitié amère.

— Un jour, dit-elle, tu comprendras… En ce moment, tu es fou… Tu auras regret, André ! Dieu veuille qu’il ne soit pas trop tard et que je vive encore !

Elle le serra sur son cœur avec une tristesse insondable et l’embrassa une dernière fois.

— Va, mon pauvre enfant, puisque tu le veux, dit-elle en ouvrant les bras.

Il baisa le front d’Éliette et sortit chancelant, soutenu par Mélétis.

— Pourquoi maman a-t-elle dit cela ? fit-il d’une voix brisée, quand ils se trouvèrent dans la rue. Si elle avait voulu, tout aurait si bien été !

Mélétis ne répondit rien.

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