Chapitre 28
André ne se sentait pas en état de retourner au palais des Champs-Élysées ce jour-là ; pour la première fois, l’idée de voir Raffaëlle lui inspirait, au lieu d’attente fiévreuse, une insurmontable crainte. Il ne savait que lui dire et redoutait ses questions. Son fidèle ami l’emmena hors de Paris, où ils dînèrent de bonne heure dans une complète solitude. À dix heures, Mélétis le quitta à la porte de l’atelier en lui donnant rendez-vous pour le lendemain.
Le public de ce jour d’ouverture fit un si bel accueil à la toile de Heurtey, que le jeune homme en fut tout ébloui. Tant de compliments, une si sincère admiration lui rendirent le courage et la confiance. Raffaëlle, qu’il rencontra accompagnée de Wueler, lui jeta d’un air gracieux une invitation à passer la soirée chez elle avec une douzaine d’amis. Il était devenu brusquement un des héros du jour, et s’il n’eût porté au fond de lui-même, comme une blessure, le souvenir des scènes de la veille, il se fût senti glorieux comme un jeune triomphateur.
Personne ne semblait avoir la moindre idée des bruits qui avaient couru ; Mlle Solvi allait et venait tranquillement dans les galeries, escortée par un groupe d’amis, ainsi qu’il arrive aux femmes très belles ou très connues ; elle arriva devant le tableau d’André, l’examina longuement, critiqua la longueur d’une jambe, déclara qu’en somme c’était très beau et qu’André était plein de talent, – puis passa outre.
Ceux qui l’accompagnaient savaient tous à quoi s’en tenir, les uns parce qu’ils étaient capables de juger, les autres parce qu’on le leur avait dit ; personne ne trahit son impression, et la jeune femme continua sa revue au milieu de l’admiration des badauds.
André vint le soir, et Niko, et Wueler, et une quantité d’autres ; on causa d’une façon brillante, comme à l’ordinaire, plus qu’à l’ordinaire. Raffaëlle, très en beauté, témoigna au peintre des attentions plus marquées : n’était-ce pas tout à fait naturel, puisqu’il était présentement à la mode ?
On se sépara sur le tard ; Niko voulut reconduire à pied jusque chez lui Wueler, qu’il n’aimait point, et requit André pour l’accompagner.
Le gros homme se montra ravi de l’aubaine, et pendant le court trajet ne cessa de louer le talent du peintre.
— Vous pouvez aspirer à tout, monsieur, lui dit-il ; bientôt je ne serai plus assez riche pour vous acheter de la peinture.
André protestait, le millionnaire insista.
— D’ailleurs, dit-il, je vais vendre ma galerie ; j’ai beaucoup aimé les tableaux, c’était un goût d’homme sédentaire. J’ai eu le malheur de perdre ma femme il y a peu de mois ; quelques semaines auparavant, ma fille s’était mariée ; je n’ai plus de raisons pour habiter uniquement Paris ; j’irai un peu partout… je serai un Parisien intermittent.
Il était devant sa porte ; il serra la main aux jeunes gens et rentra chez lui.
Quand ils eurent marché quelques instants, André fit le mouvement d’un homme qui se réveille brusquement.
— Tu ne crains donc plus l’air du soir ? dit-il à Niko.
— Presque plus. Je vais beaucoup mieux, tu le vois. Nous causerons de cela un de ces jours. Écoute, André, j’ai quelque chose à te dire. Il faut quitter Paris pendant un peu de temps.
— Pourquoi ?
— Tu le sais bien… On m’a demandé ce matin si tu consentirais à faire le portrait de deux jeunes garçons, deux jumeaux de quatorze ans, les plus beaux enfants qui se puissent voir. J’ai dit oui.
André allait le remercier ; il continua sans vouloir l’entendre.
— C’est en province ; il faut y aller tout de suite ; c’est une surprise qu’on veut faire pour une date fixée d’avance. Tu partiras après-demain, et tu resteras là-bas trois, quatre semaines… enfin le temps nécessaire. Les deux enfants sur la même toile, grandeur demi-nature. Tu as compris ?
— Oui. Où cela ?
— En Vendée. Impossible de revenir à Paris avant que ce soit fini.
— Je refuse, dit André.
Mélétis ne sourcilla pas.
— Tu iras, répliqua-t-il tranquillement. Trois ou quatre semaines ne sont rien, et pendant ce temps-là, bien des choses s’arrangeront. Et puis, tu reviendras les mains pleines d’argent. Ce sera très bien payé.
— Combien ?
— Six mille francs.
André se tut. Au bout d’un instant :
— Je ne peux pas partir si Raffaëlle me dit de rester. Ma présence peut être nécessaire ici.
— Pourquoi faire ?
— Pour la défendre.
Niko secoua gravement la tête.
— Tu n’as pas à la défendre ; ce serait l’accuser et t’accuser. Laisse-la s’arranger toute seule, elle est fine et forte… plus fine et plus forte que toi… et que moi…
— Parbleu, tu ne l’aimes pas ! fit André avec éclat.
— Je l’avoue, je ne l’aime pas. Mais qu’est-ce que ça fait ? Parlons d’autre chose : combien veux-tu vendre ton tableau ?
— Je ne sais pas…
— Mettons douze mille francs… Il vaut plus que cela, mais il est grand, et pas facile à caser. Tu iras demain l’inscrire au secrétariat. N’oublie pas. Nous irons ensemble, si tu veux.
André s’emporta.
— Je ne suis pas un enfant.
— Tu es bien pis que cela. Tu es un homme en puissance de femme. Il faut sauver l’honneur, André !
L’artiste ne dit plus rien, ils regagnèrent l’atelier en marchant plus vite.
— Si Raffaëlle me demande de rester, fit Heurtey en s’arrêtant, je resterai.
— Oui ! Eh bien… soit. Si elle te dit de rester, tu resteras, répliqua Niko. À demain.
Sur cette réponse énigmatique, il s’éloigna.
Le lendemain, André se présenta chez Mlle Solvi un peu après déjeuner et demanda à être reçu. Mademoiselle était dans le fumoir. Sur l’air étonné du visiteur, le domestique lui fit traverser le vestibule, ouvrit une porte et le laissa sur le seuil d’une vaste pièce où les murs neufs, encore revêtus de plâtre, encadraient une large baie vitrée, ouverte au nord.
— Ah ! c’est vous ? fit Raffaëlle en venant à lui avec un empressement un peu artificiel. Vous me prenez en flagrant délit de construction.
— Vous faites bâtir ? dit André surpris.
— Oui. Il n’y avait pas de fumoir ici, et c’était incommode. J’ai pris ceci sur le jardin, où personne ne va jamais. Quand ce sera arrangé, ce sera très gentil… Au besoin, cela ferait un atelier. Le jour est excellent.
André ne dit rien ; l’invite était par trop évidente, et il se sentit gêné.
— Eh bien, messieurs, c’est convenu, fit la jeune femme en s’adressant à deux hommes restés en conciliabule auprès de la grande cheminée Henri II qui faisait le fond du soi-disant fumoir. Vous avez vos indications.
Elle passa devant et rentra dans le salon, suivie d’André. La porte se ferma sur eux, contrairement aux anciennes habitudes ; elle indiqua une chaise à André et s’assit sur un grand pouf, en face de lui ; légèrement penchée en avant, elle l’étudiait, pendant que son visage à elle était à contre-jour.
— Eh bien, fit-elle, vous êtes content ?
À cette question, André perdit tout le calme factice dont il s’était armé.
— Raffaëlle, dit-il, on vous a reconnue !
Avec un petit mouvement d’orgueil plein d’irritante saveur :
— Je suis donc bien belle ? fit la jeune femme.
— Plus que vous ne le croyez, car je n’ai pu vous rendre telle que vous êtes ; mais on vous a reconnue… C’est un danger.
— S’il me plaît de le braver ? dit-elle en relevant fièrement la tête.
Il fut blessé qu’elle n’eût pas songé à lui.
— Le danger n’est pas pour vous seule, et vous semblez d’ailleurs ne pas y attacher d’importance, répondit-il. Il est surtout pour moi.
Elle leva les sourcils d’un air si candidement étonné, qu’il se crut obligé de lui expliquer la situation. Pendant qu’il parlait, le sang lui montait au visage, empourprant ses joues et son front.
— Pauvre André ! fit-elle quand il s’arrêta. Et vous faites attention à ces choses-là ?
— J’en conviens ! répliqua durement André. C’est la première fois, je n’y suis pas habitué !
Elle sut s’empêcher de tressaillir ; lentement elle releva la tête et le regarda. Il boudait et n’avait évidemment mis aucune intention dans sa réponse.
— Ah ! dit-elle, si vous saviez comme il faut mépriser les propos ! Mais je vous aime, André, précisément parce que vous avez une âme trop droite pour tolérer l’ombre du doute. Et que comptez-vous faire ?
Il lui raconta les projets de Mélétis ; contrairement à ce qu’il attendait, elle ne fit aucune objection ; elle écoutait avec une attention profonde, cherchant à pénétrer des dessous de pensée qu’elle soupçonnait et qui n’existaient pas.
— Cela vous est égal que je m’en aille ? dit André au bout d’un instant en se levant.
— Égal ? Non, certes ! Mais je crois qu’il a raison. Une absence en ce moment serait peut-être très utile.
— Ce n’est pas tout, fit-il, agacé, vexé de ne pas se voir retenir ; il faut bien que je quitte mon atelier pour retourner à l’ancien.
— Oh ! fit-elle d’un ton apitoyé. Et pourquoi ?
— Parce qu’il faut que je sois pauvre, répliqua André avec une sorte de rage intérieure ; il faut que tout le monde sache que vous ne m’avez pas donné d’argent…
— Oh ! répéta Raffaëlle avec une tendre indignation.
— Et aussi parce que je suis pauvre, en réalité. J’ai voulu avoir l’air riche ou tout au moins à l’aise… je me suis endetté… Ma mère paie mes dettes… elle les paie hautement, ouvertement… Comprenez-vous ?
Elle s’était levée d’un air agité. S’approchant d’André, elle le prit par le bras et posa d’une façon câline sa tête sur la poitrine du jeune homme.
— André, dit-elle tout bas, ces dettes, c’est à cause de moi que vous les avez faites, c’était à moi…
Il se dégagea avec tant de violence, qu’elle faillit tomber. Il la retint, mais la laissa aller aussitôt.
— Vous n’y songez pas ! fit-il avec un accent de colère qui fit peur à Raffaëlle.
— Pardonnez-moi, dit-elle en joignant les mains, pendant que de vraies larmes, larmes sincères de frayeur et de chagrin, coulaient lentement sur ses joues. Je vous aime tant que j’ai parlé sans penser… Vous avez raison… on n’accepte que de sa mère… ou de sa femme…
Ils restèrent muets tous deux et tête basse, lui, honteux de l’avoir brusquée ; elle, vaincue et humiliée. Ce fut lui qui parla le premier.
— Je t’adore ! dit-il en la prenant dans ses bras ; ne dis plus jamais rien de semblable, n’est-ce pas ? Si tu savais ce que j’ai souffert hier !… Je voulais tuer quelqu’un, n’importe qui… Tu ne m’en parleras plus ?
— Plus jamais, dit-elle. Mais si tu savais, toi, combien c’est cruel de ne pouvoir rien faire pour l’être qu’on aime le plus au monde !
Il l’embrassa follement, puis s’écarta, les yeux pleins d’eau, la gorge pleine d’amertume.
— Mélétis a raison, fit-elle humblement. Il faut que tu t’en ailles, pour quelque temps au moins… Et que tu reviennes avec l’argent gagné, tout le monde saura où. Donne-moi des détails ?
Ils reprirent leurs sièges et causèrent amicalement de l’avenir. André reviendrait aux approches du Grand Prix, ou mieux, un peu après, au moment de la clôture du Salon ; tout serait oublié, ils pourraient s’en aller ensemble n’importe où…
— Alors, dit André, nous nous reverrons encore avant mon départ… cette nuit… ou demain…
Raffaëlle prit un air désolé.
— Ce soir… demain… Impossible ! toutes mes heures sont prises…
— Pas la nuit ! fit brutalement André.
— J’ai du monde à dîner, puis-je savoir quand ils s’en iront ? Demain… peut-être. Attends-moi demain soir vers neuf heures, chez toi… Je ne promets rien… mais je tâcherai… et maintenant va-t’en !
Le lendemain soir, à neuf heures et demie, au moment où André, furieux, désespérait de la voir, Raffaëlle entra emmitouflée dans une dentelle noire, souriante, belle, désirable, irritante…
Et André partit le jour suivant, plus ensorcelé que jamais.
q