Chapitre 29
Comme elle l’avait dit, Mme Heurtey fut prête à payer les créanciers d’André au bout d’une dizaine de jours ; cette cérémonie s’accomplit sous la présidence de Mélétis, qui tremblait par instants en voyant les lèvres de la vieille femme se comprimer avec un mépris par trop évident.
La note du fleuriste lui causa une des plus violentes émotions de sa vie, ainsi qu’il l’avoua plus tard ; Mme Heurtey semblait rendre responsable des fautes d’André, ou tout au moins complice de Raffaëlle, celui qui vendait aux jeunes gens des fleurs si horriblement chères, pour les offrir à des femmes aussi peu respectables.
Cette liquidation spéciale se termina pourtant sans paroles, comme les autres, et Niko recouvra son calme. Pour se donner un repos bien mérité, quand tout fut fini, il s’allongea à demi sur le canapé du salon, en poussant un soupir de satisfaction.
Éliette le regardait avec une tendre compassion ; que de peines n’avait-il pas prises pour André, ce pauvre Niko, si faible, si las… moins faible et moins las qu’autrefois, pourtant…
Depuis qu’il était revenu, elle se prenait à espérer. La science fait des miracles, dit-on ; est-ce qu’elle en aurait fait un pour elle, cette fois ? Elle brûlait d’interroger le cher malade ; mais comment poser des questions à un jeune homme sur l’état de sa santé ? À cette seule idée, Éliette rougissait de toute sa peau fine et délicate, en détournant la tête quoiqu’elle fût seule, comme si elle voulait se dérober à elle-même le spectacle de sa propre confusion.
Pendant qu’il feignait de fermer les yeux, Mélétis, sous ses longs cils, la regardait tendrement. Sous l’apparente immobilité de ses traits, un observateur plus fin qu’Éliette eût vu courir de temps en temps les frémissements d’un sourire contenu ; il buvait avec délices cette sollicitude craintive, cette compassion virginale qui ne pouvait s’exprimer que par le regard, – et encore lorsqu’elle se croyait sûre qu’il ne la voyait pas.
Le cœur de Mélétis lui chantait ainsi une chanson délicieuse pendant que Mme Heurtey vérifiait, lentement et à plusieurs reprises, les factures acquittées qui représentaient à peu près le tiers de son avoir. Enfin, elle les réunit dans une enveloppe et les posa sur la table, puis leva les yeux sur l’ami de son fils.
— Vous êtes fatigué, monsieur, lui dit-elle ; je vous ai donné beaucoup de mal…
— Mais non, chère madame ! dit-il en ouvrant tout à fait les yeux. Je suis fatigué, j’en conviens, – c’est par habitude, je crois… J’aime beaucoup ce genre de travail.
Mme Heurtey le regarda avec un tel étonnement, qu’il se remit sur son séant.
— Je veux dire, chère madame, reprit-il, que j’aime infiniment à débrouiller les affaires de mes amis…
— Et à leur rendre service, ajouta doucement Éliette, qui ne le regardait plus.
— Quand je peux ! Et, dites-moi, chère madame, avez-vous pris quelque décision en ce qui vous concerne ?
— Nous partons pour Cherbourg dans une quinzaine, dit lentement Mme Heurtey. Cet appartement est loué pour juillet ; j’ai pu me débarrasser de mon bail…
— Et moi de l’atelier d’André, interrompit Mélétis ; j’avais oublié de vous le dire. J’ai trouvé un Américain qui le lui prend tout meublé et qui paie comptant. Il va rentrer là dans une somme ronde… J’espère bien qu’elle vous sera versée sur-le-champ.
— Il en sera ce que mon fils voudra, dit Mme Heurtey sans témoigner d’émotion. Mon sacrifice est fait, mes décisions sont arrêtées… Nous quittons Paris dans quinze jours…
— Pour revenir ? fit Mélétis avec un mouvement brusque qui fit tressaillir Éliette.
— Je ne sais pas. Je ne forme point de projets pour l’avenir. Mes meubles seront dans l’ancien atelier d’André, qui ne sert à rien, et, pour l’été, nous irons à Gruchy.
— Gruchy ? Où ça ? demanda Niko en ouvrant tout à fait les yeux.
— Près de Cherbourg, un peu plus loin que Landemer.
— Landemer ! s’écria le jeune homme en se mettant sur ses pieds. Vous n’allez pas emmener cette enfant-là – pardon – Mlle Éliette à Landemer ? C’est plein de peintres et de littérateurs ! Voilà un endroit tranquille pour vivre inconnu !
— Ce n’est pas à Landemer. C’est plus loin, et je vous réponds que là on ne trouvera personne. Auguste Millet, qui tient auberge à Landemer, m’a loué la maison où son frère Jean-François est né… Ce n’est pas riche… mais c’est assez bon pour nous, en attendant.
Les lèvres de Mme Heurtey se refermèrent sur ces paroles, avec la contraction douloureuse qui leur était familière.
Mélétis était si agité qu’il fit deux fois le tour du petit salon, non sans s’accrocher un peu çà et là.
— Chère madame, dit-il en s’arrêtant net, permettez à un ami véritable, qui vous a donné des preuves de son attachement, de vous parler avec une entière confiance. Vous voulez quitter Paris ?
Mme Heurtey hocha affirmativement la tête, en le regardant fixement de ses grands yeux sévères brûlés par les larmes.
— Eh bien, vous avez tort. Il ne faut pas vous en aller ; il ne faut pas quitter André, il ne faut pas renoncer à la lutte. André est en péril, vous le savez, plus qu’en péril de mort, car il y a des morts glorieuses. Vous ne devez pas abandonner le drapeau.
Mme Heurtey marcha à lui et posa sa main maigre sur son bras.
— Monsieur, dit-elle, je ne puis pas. Chacun connaît sa douleur et mesure ses forces, n’est-ce pas ? Je ne puis plus. Quand je vais dans la rue et qu’on me regarde, il me semble que tout le monde connaît l’histoire ; quand j’entends les crieurs de journaux, le soir, je crois entendre le nom d’André Heurtey. Le scandale du jour… il me paraît que c’est celui-là. Je suis de province, moi, monsieur, je n’ai pas l’habitude de ces choses-là. Il faut que je m’en aille d’ici, j’y mourrais de honte.
— Voyons, madame Heurtey, fit Mélétis très affecté, en lui prenant les deux mains ; vous êtes une femme de cœur et de courage, et de bon sens ! Vous n’allez pas vous monter la tête comme cela ! Je vous assure bien qu’à l’heure présente, personne ne se souvient plus du petit incident qui nous a tous émus. Si vous saviez comme dans cette bonne ville de Paris tout s’évente promptement !
Elle resta incrédule.
— Ceux qui savent la chose ne l’oublient pas, monsieur. Et puis, tout le monde eût-il perdu la mémoire, je me souviens, moi ! Je n’ose plus lever les yeux, je n’ose plus donner mon nom dans un magasin, de peur qu’on me regarde d’une certaine façon… Tenez, dans la maison, je n’ai rien dit à personne ; eh bien ! tout le monde sait que j’ai payé les dettes de mon fils. Ce matin, sur le pas de ma porte, la concierge parlait de lui avec une femme qui demeure à côté ; en me voyant, elles ont cessé de causer…, et moi, j’aurais voulu être à cent pieds sous terre.
Elle se tut, accablée. Mélétis avait pitié d’elle, en même temps qu’une sorte d’irritation l’envahissait.
— Dans nos provinces, monsieur, reprit-elle, on attache de l’importance à ces choses-là : vous me dites qu’ici il n’en est pas de même. Je n’en sais rien, mais je vous crois, car vous êtes un honnête homme. Mais je me demande quels sont ceux qui ont raison. Peut-être bien, quand on se préoccupe beaucoup des apparences, est-on plus prudent aussi, afin de ne pas se donner de torts réels… Enfin, monsieur, je suis une vieille femme et je ne puis plus me changer.
— De sorte, fit Mélétis impatienté, que vous reculez devant l’opinion de votre concierge ?
— De ma concierge ? eh bien, oui, monsieur ! Je n’avais jamais rougi depuis ma jeunesse ; jusqu’ici, je n’avais pleuré que de chagrin… je suis trop vieille pour faire l’apprentissage de la honte. Je ne peux pas ! Non ! je ne peux pas !
— Je vous demande pardon, madame Heurtey, dit Mélétis touché.
— Et cette enfant-là, monsieur, voudriez-vous qu’elle se fit un front d’airain, à son âge ? Cela ne se peut pas, vous le comprenez bien.
— Je le comprends, madame Heurtey. Mais, sans aller si loin, il suffirait de déménager. À Paris, on change de quartier, et c’est comme si on allait dans une autre ville !
Mme Heurtey secoua lentement sa tête grise, coiffée de dentelles noires.
— Non, monsieur ; mon parti est bien pris, dit-elle, vous n’y ferez rien.
— C’est malheureux, chère madame, voilà tout ce que je puis vous dire.
Elle resta silencieuse un moment.
— Et puis, reprit-elle en baissant la voix, si mon fils m’avait aidée, s’il avait fait ce que je lui demandais, c’eût été bien différent : j’aurais eu plus de courage.
Il ne répondit pas ; après un regard du côté d’Éliette, il tendit la main à Mme Heurtey :
— Eh bien, alors, dit-il, je vous verrai encore avant votre départ, et ensuite… ensuite, j’irai vous voir.
— Là-bas ? fit Éliette en un cri d’oiseau surpris, qui la laissa toute palpitante.
— Oui, là-bas. Le père Millet trouvera bien un coin pour me loger, je connais son auberge, j’y suis passé une fois en compagnie… Nous nous retrouverons…
Il s’en alla, laissant dans l’âme d’Éliette une sorte de sillon lumineux.
Rentré chez lui, Mélétis écrivit à sa sœur Xandra une longue lettre qu’il termina ainsi :
« Nous sommes en plein gâchis. J’ai écarté André, mais il va me tomber sur la tête d’un moment à l’autre, malgré toutes les recommandations que j’ai faites à nos amis de prolonger son travail autant que possible. Mme Heurtey abandonne la partie juste au moment où elle devrait s’y cramponner. C’est une femme d’un esprit bien curieux : son âme peut l’emporter très haut à un moment donné, mais les étroitesses de son éducation, peut-être de sa nature, la ramènent à terre bientôt ; Mme Heurtey, si j’ose le dire, est un ballon captif. J’ai grand besoin de toi, ma sœur, pour allonger un peu sa corde et la promener dans l’Empyrée. Viens me retrouver dès que tu le pourras, et je te promènerai, toi, dans des endroits très jolis, que tu n’as jamais vus, ni moi non plus. »
Après avoir écrit ces lignes, il s’arrêta, les relut et ajouta :
« C’est sérieux, très sérieux ; j’ai besoin de toi, viens. »
Il cacheta sa lettre, la mit à la poste et s’en fut chez Mlle Solvi.
Raffaëlle était de très fâcheuse humeur. Elle accueillit Mélétis avec la froide raillerie qui faisait d’elle un adversaire d’autant plus redoutable, qu’étant femme, elle se savait à l’abri de certaines ripostes par trop vives.
— Vous l’avez expédié en lieu sûr, votre ami ? dit-elle. Le séjour de Paris est malsain pour lui, vous lui faites boire l’eau du Léthé, dites, Mélétis ?
— Je le voudrais, répliqua le jeune homme sans s’émouvoir.
Elle le regarda longuement, méchamment ; mais il supporta cet assaut avec un flegme admirable ; ses beaux yeux noirs profonds lancèrent même une flèche de raillerie qui amena une faible rougeur aux joues de Raffaëlle sans qu’elle détournât son regard.
— Alors, vous n’êtes pas mort ? reprit-elle.
— Hélas ! non, mademoiselle !
— Ni ne mourrez.
— Peut-être… plus tard… fit-il avec un geste léger de la main, qui reculait cette éventualité jusqu’à l’extrême infini.
— Vous y perdrez, Mélétis ! Vous ne pouvez pas vous figurer ce que vous y perdrez ! Les trois quarts de vos succès près des femmes sont venus de ce qu’on vous croyait prêt à partir pour l’autre monde… et alors, ça ne tirait pas à conséquence, pas beaucoup, du moins ; mais si vous vous obstinez à vivre, cela va changer les choses du tout au tout.
— On fait ce qu’on peut, dit Niko. Changer les choses ? je le voudrais, en ce qui vous concerne.
— Eh ? fit-elle avec un brusque mouvement.
— Vous ne m’avez jamais aimé : si vous pouviez prendre vos sentiments à rebours…
Il reçut sans sourciller l’éclair de colère provoqué par sa réponse.
— Je vous l’avais dit jadis, reprit-elle.
— Quoi donc, chère amie ?
— Que vous étiez un faux mourant.
Il approuva de la tête, comme s’il admirait cette sagacité.
— Figurez-vous, dit-il, que vous êtes la première personne qui s’en soit aperçue !
— Et la seconde, c’est vous ?
— Non ! La seconde, c’est un médecin de Marseille, un homme très fort ! horriblement fort !
— Ah ! Et qu’est-ce qu’il vous a dit, cet homme très fort ?
— Que j’avais été tuberculeux… le vilain mot, n’est-ce pas, chère amie ? Cela rappelle les pommes de terre et une infinité d’autres légumes. J’ai donc été tuberculeux, à une époque déjà éloignée, et puis, tout à coup, sans qu’on sache comment, – par l’effet probablement d’une des vingt-deux médications diverses dont on a fait l’expérience sur moi, mes petits champignons, mes tubercules, puisqu’il faut les appeler par leur nom, ont disparu !
— Et depuis ce temps-là, vous avez tout le temps fait semblant de mourir, pour être aimé ?
— Permettez : les chères petites végétations dont je vous parlais ont cessé d’exister, mais je suis resté très malade. Ça a un nom, cette maladie-là ; c’est une maladie principalement nerveuse, qui simule tous ou presque tous les phénomènes de la phtisie. Un savant aurait peut-être découvert la vérité ; mais j’étais las des savants, je me croyais perdu, et je ne voulais plus entendre parler de médecine… J’ai une sœur qui me prend au sérieux : avant de m’emmener en Égypte, elle a voulu en avoir le cœur net, et m’a conduit chez cet homme fort dont je vous parlais.
— Et qu’est-ce qu’il a dit ?
— Que je n’étais plus malade, – excepté parce que je le croyais ! N’est-ce pas surprenant ?
Elle le regarda en plissant un peu les sourcils.
— Mélétis, il ne faudrait pas vous y fier, dit-elle. Votre médecin peut s’être trompé, ou vous avoir trompé. Vous n’avez pas l’air d’un homme guéri, mon cher. Vous êtes maigre et pâle, et pour vous dire toute la vérité, je vous trouve bien mauvaise mine.
— Oh ! fit-il d’un air détaché, je ne serai jamais lutteur à la foire de Neuilly. Mais je puis vivre un bon nombre d’années.
— Avec un petit régime doux ? riposta Raffaëlle.
— Mais oui, des œufs au lait et de la gelée de groseilles, pas d’excitants…
— Sainte-Périne ! je vois cela. Mes compliments, mon cher. Voilà ce qu’on appelle un sauvetage. Et on ne saura jamais le nom de l’homme obscur qui a guéri vos tubercules ?
— Malheureusement ! il s’ignore lui-même.
— C’est une perte pour la science, en ce moment surtout où l’on fait une guerre si acharnée à ces pauvres microbes !
— Ils sont à plaindre, n’est-ce pas ? fit Niko en souriant, les yeux presque fermés.
— J’avoue que toutes mes sympathies sont pour eux. La partie n’est vraiment pas égale.
— Je pensais bien que vous vous mettriez de leur côté ! riposta le jeune homme en se levant. Je partirai pour la campagne dans quelque temps, et vous ?
— Moi, fit-elle en le regardant bien en face, je ne déciderai rien avant qu’André soit revenu ; nous choisirons ensemble.
— Parfait, répondit-il en inclinant lentement la tête.
Il lui en voulait de sa férocité non déguisée, et l’idée qu’elle tenait André dans ses griffes lui paraissait ce jour-là particulièrement odieuse. Sur le seuil de la porte, il se retourna sans effort, avec sa souplesse de lévrier.
— À propos, dit-il, Wueler est donc parti ?
Elle se leva toute droite, frémissante, comme enveloppée d’un coup de fouet, tellement l’outrage l’avait cinglée.
— Non, répondit-elle ; il part, à ce qu’on dit, la semaine prochaine seulement.
Ils se regardèrent, les yeux dans les yeux, souriant tous deux d’un mauvais sourire et se haïssant mortellement.
— C’est ce que je croyais aussi, fit-il. Au revoir, chère mademoiselle.
Elle le salua d’un signe de tête, souriant toujours ; quand il fut sorti, elle s’approcha de la fenêtre et le suivit des yeux à travers les stores de gaze brodée.
— En voilà un, pensa-t-elle, qui a eu tort de ne pas mourir !
Et la haine fit monter des taches livides au visage de Raffaëlle pendant que Mélétis, la tête haute, l’air satisfait, se sachant regardé, traversait le boulevard avec une démarche élégante et paresseuse.
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