Chapitre 30
Pendant quatre mortelles semaines, André avait rongé son frein. Dans le manoir de Vendée où il recevait une hospitalité seigneuriale, devant ses modèles vraiment merveilleux, il se sentait dévoré à toute minute par la fièvre de revoir sa maîtresse.
Ses portraits n’y gagnaient pas ; tenté par l’apparente facilité du travail, il avait d’abord voulu faire une brillante ébauche de ces deux têtes charmantes et terminer en quinze jours. Mais l’artiste consciencieux qui était en lui s’était refusé à un tel marché.
— Ce serait leur voler leur argent, s’était-il dit.
Il avait alors travaillé dur, serré, se mordant les lèvres jusqu’au sang dans son application concentrée, et à mesure qu’une difficulté s’aplanissait devant lui, une autre surgissait.
Il s’aperçut alors des progrès qu’il avait faits instinctivement. Il ne se contentait plus, comme autrefois, de qualités élégantes et superficielles ; il voulait trouver la forme sous la couleur ; il ne comprenait plus que jadis il eût pu exécuter avec tant de facilité, au petit bonheur, comme il le disait, des portraits dont aujourd’hui il aurait peut-être honte, s’il les revoyait. André était entré dans la période ingrate où l’artiste, fatigué d’un grand effort précédent, a perdu la facilité première et n’a pas encore acquis l’expérience matérielle qui la remplacera, accompagnée alors de qualités supérieures.
Entre la difficulté du travail et son désir fou de s’en aller, il passait de mauvaises journées et des nuits pires. Deux fois il télégraphia à Raffaëlle : « Je viens demain passer douze heures à Paris », et deux fois elle lui répondit : « Impossible. »
Vainement dans ses lettres il la pressa de lui expliquer pourquoi c’était impossible, il n’obtint d’elle aucun éclaircissement. Les lettres de Mlle Solvi avaient pour caractère distinctif d’être absolument banales et insignifiantes : c’étaient les billets courants qu’une femme aimable et bien élevée peut adresser à un homme du même monde sous un prétexte quelconque.
Il était prêt à partir, bravant toute défense, lorsqu’il apprit par un télégramme de Mélétis, et le lendemain par les journaux, que son tableau venait d’obtenir une seconde médaille.
Il avait espéré la première, et le coup porta assez rudement sur son amour-propre. Mais les exhortations de son ami et un peu de réflexion le ramenèrent à une plus juste notion des choses. Ce qu’il avait souhaité eût été une faveur presque sans exemple ; ce qu’il avait obtenu était déjà une marque de distinction particulière, puisqu’il recevait une seconde médaille sans avoir encore obtenu autre chose qu’une mention honorable, trois ou quatre années auparavant.
Une lettre de sa mère lui apporta des consolations dans un autre ordre d’idées.
Mme Heurtey ressentait profondément l’honneur fait à son fils ; dans son esprit un peu étroit, la médaille effaçait le fâcheux effet du scandale ; il lui était impossible de ne pas établir de corrélation entre la récompense accordée à l’artiste et la valeur morale de celui-ci. André se trouvait donc réhabilité en quelque sorte aux yeux de sa mère.
Elle ne le lui disait pas d’une façon explicite ; mais il la connaissait assez pour sentir qu’elle lui pardonnait beaucoup. À travers la froideur des lignes, où les fautes d’orthographe ne manquaient pas dans l’écriture maladroite, il lisait un sentiment d’orgueil maternel dont elle l’avait déshabitué en ces temps derniers.
— Ma pauvre maman ! se dit André en regardant d’un œil trouble le papier bleuâtre et peu élégant, elle a donc eu un moment de vraie joie ! Mon Dieu ! qu’il nous eût été facile de nous réjouir ensemble, si…
Il ne s’embarrassa point de savoir si c’était par la faute de Mme Heurtey ou par la sienne que leurs joies ne se touchaient que de loin ; un soupir de regret très sincère et très long acheva sa pensée sans l’expliquer.
Sous l’influence d’un sentiment de droiture dont il ne se rendait pas compte, André prit alors une grande résolution : ne plus songer à esquiver sa tâche ou à l’accomplir à peu près, mais se mettre au travail avec énergie, et, comme il le disait non sans un reste de dépit, gagner enfin son argent.
Le résultat ne se fit pas attendre : au bout de quarante-huit heures, l’artiste était ressaisi par l’art, et les portraits marchaient à merveille. En une douzaine de jours il eut terminé, et put accepter sans rougir, avec le paiement convenu, les éloges des châtelains enchantés.
Le cœur lui sautait dans la poitrine, tout son être frémissait d’impatience, quand il se laissa tomber sur les coussins du compartiment où, heureusement, il se trouvait seul. Dans son portefeuille, il avait la réponse que Raffaëlle avait faite à l’annonce de son départ : « À neuf heures, le seize juin, une tasse de thé. »
Elle ne se compromettait guère.
Une nuit en wagon fut bientôt passée. Au matin, André sentit sonner sous son pied l’asphalte de Paris, qui jamais ne lui avait semblé si moelleux. Il courut d’abord chez lui, au boulevard Malesherbes, dans l’atelier qui allait cesser de lui appartenir. Cette pensée ne lui inspira aucune mélancolie ; il sentait dans la poche de son veston le portefeuille qui renfermait les six jolis billets bleus reçus la veille, et vraiment gagnés ; l’avenir lui apparaissait couleur de rose.
L’heure était très matinale ; il se jeta sur son lit et s’endormit.
Vers midi, le timbre de la porte le réveilla ; c’était Mélétis.
En quelques mots André fut mis au courant des événements du jour. Mme Heurtey était installée au hameau de Gruchy, dans la maison natale de J.-F. Millet ; les créanciers étaient payés, bien entendu ; le Salon fermait le soir même.
— C’est aujourd’hui le 15, tu sais, expliqua Niko. Le 15 juin.
— Tiens, c’est vrai ! Je vais aller voir mon tableau ! s’écria André.
— Tu feras d’autant mieux qu’il est vendu, répliqua son ami, en laissant filtrer par les fentes de ses yeux la joie qu’il ressentait de la bonne nouvelle.
— Vendu !
André ne sut pas au premier moment s’il était content ou fâché.
— Vendu ; douze mille francs. C’est superbe, André ! Si tu savais comme je suis content !
— Enfin, murmura le peintre un peu décontenancé, je pourrai peut-être le racheter plus tard, dans quelque vente…
— N’y compte pas trop. C’est pour l’Amérique, je crois. C’est Stopy qui l’a acheté.
— Les tableaux reviennent, même d’Amérique ! répliqua André. Stopy ? Qui ça ?
— Un agent d’affaires. Tu trouveras tes douze mille francs au secrétariat. Tu n’es pas content ?
— Si… fit André. Que veux-tu, il y a de ma vie dans cette toile-là, beaucoup de ma vie… Cela me fait quelque chose de savoir que je ne la verrai plus.
— C’est un des inconvénients de la gloire, dit affectueusement Mélétis ; tu t’y feras ! Te voilà riche. C’est pour Mme Heurtey, cet argent-là ?
— Ou…i, fit lentement le jeune homme. Ah ! tu sais, les portraits m’ont été payés. Tiens, prends cinq mille francs pour maman… J’en garde mille pour moi.
Il lui tendit les billets de banque. Mélétis lut une amère pensée dans ses yeux.
— Oh ! se dit-il, tu auras beau faire, Raffaëlle ne mangera pas tout ! Je saurai bien te dévaliser demain, de façon ou d’autre ! Viens déjeuner, dit-il tout haut, je t’invite chez Marguerie. Et puis, nous irons aux Champs-Élysées.
Ils déjeunèrent ensemble dans le restaurant des boulevards ; André se grisait de la vue des passants, du roulement des voitures, de tous les bruits et les mouvements qui forment la vie de Paris. Après un assez long séjour à la campagne, il savourait avec une joie fébrile l’harmonie un peu tourmentée des costumes de femmes, l’accent exotique des milliers de visiteurs attirés par l’Exposition, et tout ce qui faisait du moment présent une chose absolument étrangère à son existence de la veille.
Les heures s’écoulèrent ainsi dans une flânerie exquise. André ne se pressait pas ; il craignait plutôt de se trouver seul avec lui-même avant d’avoir atteint l’heure de son rendez-vous, dont la pensée lui faisait courir sur les épaules des frissons aigus.
Comme ils quittaient le restaurant, vers trois heures, Mélétis se vit hélé par un ami. Après un bref entretien, il revint à Heurtey.
— On a absolument besoin de moi, lui dit-il ; c’est une affaire urgente, et l’on me cherchait depuis deux heures. Il faut que tu t’arranges pour aller seul aux Champs-Élysées. Nous nous retrouverons chez Ledoyen vers sept heures.
— Certainement, répondit André, va ; ne t’inquiète pas de moi.
Mélétis resta indécis ; pour mille raisons, il redoutait de livrer son ami à lui-même. Cependant, si bonne garde qu’il pût faire, il se savait impuissant à empêcher certaines choses. De plus, sa présence était vraiment requise ailleurs ; il se décida.
— À tantôt, fit-il en serrant la main d’André.
Celui-ci fut tout étonné et comme étourdi de se voir seul. Le boulevard Bonne-Nouvelle était à cette heure encombré d’une foule bariolée, parlant haut, gesticulant à tort et à travers ; les voitures allaient vite, toutes se dirigeant vers le Champ de Mars, en ce temps d’Exposition universelle. André ne trouvait autour de lui rien qui le rattachât à sa vie ordinaire.
Il descendit lentement, à la fois ennuyé et amusé par le mouvement qui l’entourait ; il prenait un plaisir de badaud à constater l’ordre bien connu des magasins sur le boulevard et à s’assurer que pendant sa courte absence rien n’avait subi de bouleversements par trop considérables.
À la hauteur des Variétés, il fut arrêté par un petit homme d’un blond effacé, vêtu d’un pardessus gris clair, dont toute la personne pâlotte et pour ainsi dire neutre semblait prête à disparaître dans le premier nuage de poussière.
— Heurtey ? fit-il, André Heurtey ? Vous voilà revenu ? Tous mes compliments, mon cher.
— Pour la médaille ? Je vous remercie, Valory.
— Pour la médaille, oh ! oui, certainement. Mais ce n’est pas à la médaille que je pensais en ce moment.
— Quoi donc ? fit André d’un air bon prince.
Il rapportait de l’argent, il allait en recevoir d’autre, il se sentait en veine de bienveillance.
Valory prit un air mystérieux en clignant de l’œil.
— Parbleu, dit-il, ce sont vos affaires, mais un homme comme vous… Elles sont un peu aussi celles du public.
— Je ne sais pas de quoi vous me parlez, dit André légèrement agacé.
— Faites donc le malin ! De votre mariage ! Et je répète avec plus de chaleur : Mon compliment, mon cher.
Une famille de provinciaux qui tenait à ne pas le disjoindre leur donna une si violente poussée qu’ils furent jetés à quelques pas l’un de l’autre. André vit l’homme au paletot gris clair s’éloigner en lui adressant un petit geste amical qui le complimentait encore.
— Quel imbécile ! se dit-il en haussant les épaules. Dieu sait ce qu’il aura bien pu se fourrer en tête !
Tout au fond de lui-même, cependant, il ressentait une certaine inquiétude ; regardant de côté et d’autre, il pressa le pas. Devant le café de Suède, il avisa un de ses meilleurs amis, jeune littérateur à la mode, dont les façons correctes étaient très appréciées dans le monde ; cette fois, ce fut lui qui s’arrêta.
— Julien ! quelle bonne aubaine !
L’autre le regarda comme s’il ne le reconnaissait pas, puis, avec un geste étudié, le salua gravement.
— Vous, Heurtey ! Vous voilà, triomphateur !
— Triomphateur, pas tant que cela ! Enfin, me voilà, c’est un fait. Quoi de neuf, ici-bas ?
— C’est vous qui le demandez ? Vous êtes très fort ! Moi qui comptais me renseigner auprès de vous !
— Moi ? J’arrive de province, et quelle province ! On y a le Figaro deux heures plus tard qu’à Rome.
— Aussi n’ai-je point à vous parler du Figaro. Tous mes compliments, mon cher.
Ils se serrèrent la main avec une effusion tempérée par la froideur de gens comme il faut.
— Pour ma médaille ? fit André après un très court silence.
— Non, votre mariage. C’est une personne d’une beauté hors de pair.
— Qui ? fit André en pâlissant.
— Votre fiancée, Mlle Solvi.
— Ma fiancée, balbutia André qui crut avoir reçu un coup dans les jambes.
L’énergie lui revint tout à coup.
— Vous avez été victime d’une mystification, dit-il d’un ton bref. Je ne me marie point.
— Ah ! c’est fâcheux ! Belle personne, très belle personne, et grande fortune.
— Trop grande, fit le jeune peintre sèchement. Qui diable a pu vous conter ces sornettes ?
— Tout le monde. C’est un bruit qui a couru comme cela, un soir… Alors, vous ne l’épousez pas ?
— Voyons, mon cher, dit André avec une sorte de violence contenue, je suis parti dans les premiers jours de mai pour la Vendée, dans un coin de pays délicieux, mais où les routes sont encore à l’état de projet ; j’y ai passé cinq semaines et demie, je suis arrivé ce matin. Ai-je l’air d’un homme qui épouse ?
— Ma foi, non ! répondit le littérateur après avoir scruté attentivement le visage d’André. Alors, c’est une plaisanterie ?
— Et mauvaise, je vous en réponds ! Si je tenais celui qui l’a inventée…
— Pourquoi ? fit innocemment Julien sans quitter des yeux ceux du jeune homme.
— Parce que je n’aime pas qu’on me plaisante, répondit André d’une voix sourde.
— La plaisanterie n’a rien de désagréable, reprit l’autre lentement. C’est une bien belle personne, un peu excentrique ; mais aux artistes, on passe des fantaisies…
— Je veux qu’on ne me passe rien ! dit André. Julien, vous êtes mon ami, soyez franc, que vous a-t-on dit ?
Il était pâle, ses lèvres tremblaient légèrement. Julien lui prit le bras, et ils descendirent lentement du côté de la Madeleine.
— On dit que vous épousez Mlle Solvi, voilà tout.
— Et l’on m’approuve ?
Julien hésita.
— En toute chose, dit-il, vous savez combien les avis sont mêlés.
— Mais vous, vous m’approuveriez ?
Julien eut grande envie de ne pas répondre. Une certaine curiosité psychologique le poussa à continuer.
— Je ne puis vous donner mon opinion dans de telles conditions, dit-il. Vous m’en voudriez peut-être mortellement demain de vous avoir aujourd’hui soit blâmé, soit approuvé. Je ne connais pas assez vos sentiments intimes.
André se dégagea du bras de son ami, au risque de heurter violemment les passants.
— Je vous donne ma parole d’honneur, dit-il entre ses dents serrées, qu’à l’heure où nous voici, je n’ai pas songé une minute à épouser la personne dont vous parlez.
Le visage de Julien s’éclaira, et il reprit de lui-même avec vivacité le bras d’André.
— En ce cas, mon cher ami, dit-il, je puis parler plus à l’aise. Eh bien, ne l’épousez pas.
André tressaillit, mais fit bon visage.
— Il y aurait donc quelque chose à dire contre ce mariage ? fit-il d’un ton presque calme.
— Eh ! mon Dieu ! on ne sait pas… Voyez-vous, mon cher, il y a des femmes qui sont comme des œuvres de maîtres, uniques et sans prix… un particulier ne doit pas les avoir dans sa galerie ; ce sont des tableaux de musée… Cela vous fait trop d’envieux, et puis, il y a les voleurs ; il y a aussi ceux qui prétendent que le tableau est faux… Quand on se marie, Heurtey, on épouse une jeune fille qu’on prend chez sa maman.
— Dites la vérité, Julien, reprit André. On prête des aventures à… à cette belle personne.
Il feignit de sourire en regardant droit devant lui, le cœur horriblement serré. Son ami fit un geste évasif.
— Vous pouvez parler sans crainte, continua le malheureux ; j’ai bien entendu quelques mots en l’air… mais, vous savez, ce sont de ces paroles sans valeur, qu’on dit au hasard…
Julien sentait frémir le bras qu’il serrait, il ne doutait pas qu’André ne fût l’amant de Raffaëlle ; son scalpel de psychologue lui tomba des mains, car il devinait une horrible souffrance.
— C’est ce que j’ai entendu aussi, dit-il. Mais puisque vous ne l’épousez pas, qu’importe ! Quand vous voudrez vous marier, Heurtey, je connais des jeunes filles divines, et bien dotées, et qui feront des petites femmes délicieuses… J’ai une tante qui en réunit parfois jusqu’à vingt… et des noms qu’un homme serait fier d’ajouter au sien… Croyez-moi, mariez-vous dans le monde, et pas avant deux ou trois ans.
Il lui donna une poignée de main chaude et rapide et le quitta brusquement.
André passa la main sur son front, il avait le vertige. La place de l’Opéra ouvrait devant lui un entrecroisement de voitures affolées qui lui fit l’effet d’un maelstrom. Sans oser s’y plonger, il rebroussa chemin. Il voulait voir du monde à présent, rencontrer des amis ou simplement des connaissances et les faire causer. Il finirait bien par savoir… Quoi ?
Sans se le demander, il plongea dans le torrent, cherchant des visages connus.
Il en rencontra. Devant Tortoni, un joli garçon, maigre et frisé, lui secoua la main en lui souhaitant une chaleureuse bienvenue, mêlée d’on ne sait quelle indéchiffrable ironie.
— Dis donc, Heurtey, prête-moi cinq louis, dit-il ; tu vas être si riche ! tu épouses des millions, tu peux bien faire ça pour un camarade dans la dèche !
— Je n’épouse personne, répliqua André. Tiens, voilà un louis, et raconte-le à tout le monde.
De celui-là, il ne voulait rien savoir ; l’eau de cette coupe était trop trouble pour étancher sa soif.
Il n’alla pas loin sans trouver à qui parler. Le temps avait marché, déjà l’on prenait l’absinthe aux tables des cafés, dans la poussière dorée qui voltigeait doucement sous les arbres. Il rencontra des camarades qu’il interrogea et qui se dérobèrent, d’autres qui lui dirent tout ce qu’ils savaient, et peut-être davantage.
On lui nomma Wueler dans le présent ; dans le passé, un prince oriental qui avait quitté Paris, un diplomate étranger rappelé dans sa patrie. Tous partis, tous disparus, et Wueler le dernier, depuis huit jours seulement.
André écoutait ; on ne lui demandait pas de répondre. Les bons petits camarades étaient trop contents de pouvoir « bêcher » une femme qui n’avait jamais fait attention à eux. Ils devinaient qu’André souffrait le martyre, et cette pensée n’était pas pour leur déplaire. Ils pouvaient en prendre à leur aise, d’ailleurs : le mystère qui entourait la liaison du peintre ne leur était-il pas garant de l’impunité ?
Qui avait mis ces bruits de mariage en circulation. On ne savait pas. Cependant, en cherchant bien sa mémoire, quelqu’un se rappelait que ce devait être Wueler qui en avait parlé le premier.
André éclata de rire, tant l’idée lui sembla drôle. Il tremblait pourtant de rage intérieure, tout en riant. Il remercia l’officieux et s’échappa par une rue latérale. Sur le boulevard Haussmann, il s’arrêta et regarda autour de lui.
Il devait être tard, déjà : en effet, un cadran pneumatique marquait sept heures et demie. Il avait manqué son rendez-vous avec Mélétis. Où le retrouver maintenant ?
André sentit qu’il lui serait impossible d’aborder son ami avant d’avoir vu Raffaëlle.
De cet après-midi passé à faire la sinistre enquête, il lui restait comme une odeur de boue aux mains ; il était honteux de lui-même, écœuré des autres, et son désir de courir vers sa maîtresse en était tout effarouché.
Se contraignant à la réflexion, il entra dans un café aux environs de l’Opéra et se fit servir une boisson américaine. Qu’allait-il faire ? que dirait-il ?
Tout à coup l’amour d’André se dressa devant lui avec de grandes ailes sombres, comme les génies que l’on voit sur les tombeaux, et le regarda d’un air de reproche amer.
Il avait cru à ces choses… pas cru… non, mais il les avait entendues sans s’indigner contre les calomniateurs ! Et qui étaient-ils, ceux qui parlaient ? Leur vie était-elle donc tellement à l’épreuve des investigations qu’ils pussent se permettre de fouiller dans celle des autres ? C’est bien facile de calomnier, alors que nulle preuve n’est demandée ni produite ! Ne l’avait-on pas calomnié lui-même ? N’avait-on pas dit que Raffaëlle se ruinait pour lui ? Il n’était pas malaisé de dire qu’elle s’était enrichie par la honte : l’un était digne de l’autre. Voilà ce qu’on gagne à être plus haut placé que la multitude !
Il irait droit à Raffaëlle et lui raconterait ce qu’il avait entendu. Sans doute les bruits de mariage arrivaient très mal à propos, au moment où sa mère venait de payer ses dettes ; cela les obligerait à redoubler de prudence, mais on s’arrangerait…
Une dent impitoyable mordit à même le cœur d’André, avec une telle force, qu’il en sursauta. Et si c’était vrai, ce qu’on avait dit ?
La morsure s’élargit si rapidement qu’il vit combien la place lui avait été préparée.
Oui, il avait douté, et depuis longtemps. Lorsque Niko lui avait dit que Raffaëlle ne le retiendrait pas… lorsqu’elle avait paru inquiète et gênée après l’achèvement du tableau. N’était-ce pas alors que Wueler était revenu ?
Et en remontant plus haut, beaucoup plus haut, dans ses souvenirs, il retrouvait d’autres moments, des éclairs de perception où il avait ressenti une fine piqûre de jalousie…
— Il faut que j’en aie le cœur net, se dit-il avec une sorte de rage. Elle me dira la vérité coûte que coûte !
Il s’en alla chez lui d’un pas rapide. Sa tête brûlait, le sang lui battait dans les tempes ; en arrivant à son atelier, il s’aperçut qu’il était hors d’état de parler. Pendant la marche forcée qu’il venait de faire, il avait tourné et retourné les mauvaises pensées dans son esprit, comme on fait la nuit aux heures d’insomnie, et s’était monté par degrés jusqu’à l’extrême fureur.
— Cela n’a pas de raison ! pensa-t-il. Je ne sais pas pourquoi je me mets dans des états pareils !
Il fit sa toilette méthodiquement, perdant exprès du temps pour désorienter son impatience. Toute cette sagesse fut inutile : une minute avant neuf heures il sonnait à la porte de Raffaëlle.
Les volets étaient fermés ; aucune lumière ne filtrait à travers leurs joints ; l’hôtel semblait sourd et muet. Cependant, la porte s’entrouvrit, il la poussa doucement et la referma de même.
Dans le peu de jour qui pénétrait par l’imposte vitrée, il aperçut Raffaëlle, vêtue d’une sorte de sac aux mille plis flottants, couleur cendre de rose. Debout au haut des trois marches de marbre, elle l’attendait, un doigt sur sa bouche, les yeux souriants et le visage énigmatique, comme une idole hindoue.
— Enfin ! murmura-t-elle en un soupir léger.
André franchit au vol les trois marches et l’enlaça. Elle laissa tomber sa tête sur l’épaule du jeune homme, en détournant un peu le cou, les bras morts, les mains molles, vaincue.
— Nous sommes seuls, dit-elle pourtant en relevant la tête, tout seuls. Est-ce bien ainsi ?
— Ah ! certes ! répondit-il avec un singulier soupir qui n’était pas sans un mélange de crainte.
Cet hôtel désert, sans lumière dans le crépuscule gris et mourant d’une longue soirée d’été, respirait un étrange mystère. Tout y paraissait à André plus vaste et plus lointain ; une fine odeur exotique semblait tapisser les murailles et pénétrer jusque dans les vêtements.
— Qu’y a-t-il de changé ici ? demanda-t-il en respirant plus librement, quand il se vit dans le salon éclairé par une toute petite lampe d’argent placée dans un coin.
— Changé ? presque rien ; quelques bibelots.
Il la suivit dans la chambre. Deux ou trois veilleuses roses y jetaient une lumière suffisante pour qu’on pût voir les objets, sans en distinguer les détails.
— André ! fit Raffaëlle en s’arrêtant les mains jointes, dans une pose presque hiératique, André, depuis si longtemps !
Tout son être merveilleux semblait possédé de la joie du revoir. Elle se fondait devant lui comme dans une cassolette.
Et pourtant, il se sentait dérouté, dépaysé. Il jeta les yeux sur le lit et s’aperçut que ce n’était plus le même. Le grand lit Louis XVI, correct et carré, était remplacé par une couche large et basse en laque ajourée et dorée ; des broderies chinoises retombaient le long des piliers sculptés, laissant briller çà et là l’aile blanche d’un flamant ou les pans de la robe d’or d’un bonze.
— Vous avez changé cela, au moins, fit André en indiquant le superbe décor qui emplissait tout le milieu de la chambre. J’aimais mieux l’autre.
— J’en étais lasse, répondit Raffaëlle ; mais si vous le préférez, nous le ferons revenir.
Elle fit un imperceptible mouvement vers lui, comme une couleuvre qui aurait glissé sur la mousse. Il s’assit sur une chaise, sans paraître le remarquer.
— Je suis un peu ému, dit-il ; il faut me le pardonner. Tantôt, sur les boulevards, on m’a dit une chose qui m’a bouleversé…
Elle s’était assise en face de lui, sur le pied du lit, tout attentive, la tête levée pour mieux l’entendre ; le bout de son pied, nu dans des sandales, dépassait le bord de sa robe, elle le rentra.
— On m’a dit, – pas une personne, Raffaëlle, pas dix, mais tout le monde, – que j’allais vous épouser.
Elle mit la tête un peu de côté.
— Ah ! fit-elle gravement.
— Et je me demande, continua André, en sentant qu’il devenait nerveux, mais sans pouvoir se retenir sur la pente, je me demande quel est celui de mes ennemis qui a pu inventer cela !
— Vos ennemis, André ? répondit la jeune femme d’une voix douce. Pourquoi vos ennemis ?
— Pourquoi ceux-là ? Vous le savez bien !
Elle secoua lentement la tête en le regardant avec inquiétude… Non, elle ne le savait pas.
— Parce que vous êtes riche, absurdement riche, et que je n’ai pas un sou qui m’appartienne. Cette raison-là suffirait.
— Il y en a donc une autre ? fit Raffaëlle de sa voix musicale.
Les bonnes résolutions d’André et son désir infini de se montrer correct, homme du monde, à la hauteur de la situation, furent culbutés, roulés, emportés comme les feuilles d’un arbre dans un tourbillon d’orage.
Il se leva, marcha sur elle et la prit par le bras.
— Tu m’as dit, fit-il d’une voix étouffée, que tu n’avais aimé qu’un homme avant moi, que celui-là était mort, que tu ne lui devais rien, que la fortune te venait de ton grand-père… N’as-tu pas dit tout cela ?
Le cœur de Raffaëlle frappait dans sa poitrine des coups si forts qu’elle en était étourdie.
— Pourvu qu’il ne les entende pas ! pensait-elle. Tout haut elle répliqua : – Je l’ai dit.
— Eh bien, ils prétendent que ce n’est pas vrai ; que tu n’avais pas un sou, que ton grand-père est mort dans la misère, et que ton argent te vient…
— De mes amants ? conclut-elle de sa voix douce, à peine un peu plus rauque. Naturellement ! On devait le dire !
— Et cela n’est pas ?
— Ils ont bien dit que je m’étais ruinée pour toi ! L’un est aussi vrai que l’autre.
Le coup portait si juste qu’André recula ; ne s’était-il pas présenté le même argument à lui-même, une heure à peine auparavant ?
Il passa la main sur ses yeux brûlants.
— Pardonne-moi, dit-il à voix basse. Je suis fou de douleur et de colère depuis tantôt. Mais quand on m’a jeté ce mariage à la figure, il m’a semblé que je recevais un soufflet.
Elle se leva toute frémissante.
— Et qu’y aurait-il là d’injurieux ? fit-elle en précipitant ses paroles. Je trouve, André, que vous me manquez singulièrement de respect.
— Vous ne comprenez donc pas, s’écria André, qu’avec ce qu’on dit de vous, ce mariage me marquerait d’infamie ?
— Non ! fit-elle brièvement, non, je ne le comprends pas. Si vous l’admettez, c’est que vous croyez aux calomnies, et alors, vraiment…
Elle battait nerveusement de son pied sur le tapis en détournant la tête.
La tempête était venue ; elle l’attendait, mais pas de cette violence. Elle ne connaissait pas André ; elle le croyait faible, malléable, sans résistance ; elle avait cru qu’après quelques façons elle le tiendrait dans sa main. Aussi avait-elle laissé les bruits lancés malicieusement par Wueler s’accumuler et prendre corps, se contentant de sourire aux allusions d’un de ces sourires qu’on peut interpréter comme on veut. Et maintenant, André se révoltait pour tout de bon !
Elle l’aimait, absurdement et follement. Oui, elle voulait être sa femme ! Oui, elle avait rêvé cette belle scène dans sa vie : l’entrée nuptiale dans l’église pleine du chant des orgues, sous le voile de tulle, dans les flots de la traîne blanche chargée de fleurs d’oranger.
Raffaëlle Solvi était assez riche pour ne rien se refuser ; est-ce qu’on n’a pas tout avec de l’argent ? Elle voulait avoir cela aussi.
Mais avec tout autre qu’André, le décor n’était plus que menterie, le pain se changeait en cendre, la fête nuptiale devenait une mascarade. Elle l’aimait, elle l’aurait à elle, au grand jour, sans mystère ni cachotteries ; elle voulait être appelée madame, et considérée, – mais elle voulait surtout être appelée Mme André Heurtey.
— Raffaëlle, fit André d’une voix brisée.
Elle le regarda, et à la faible lueur des veilleuses roses, elle vit qu’il pleurait.
— Raffaëlle, tu sais si je t’aime ! Je t’ai dit, il y a longtemps déjà, que je te devais tout mon talent ; c’est vrai, et je suis prêt à t’en remercier à genoux durant ma vie entière. Mais tu sais bien, tu vois bien que je ne puis pas être ton mari.
— Non ! fit-elle, je ne le vois pas ! Je vois un ridicule amour-propre d’homme qui te rend ingrat… oui, ingrat. Si tu me dois tout ce que tu dis, tu peux bien me devoir aussi un peu de bien-être ! C’est peu de chose à côté, vraiment !
Il se taisait, mordant ses lèvres pour comprimer son émotion. Elle ne le comprenait pas, pas du tout ! Et jusqu’alors André avait pensé qu’ils ne faisaient qu’une seule âme !
— Alors, reprit-elle en se tournant vers lui, tu crois à ces histoires ?
— Je ne sais pas, je ne crois à rien ! Mais il faudrait prouver aux autres…
— Ah ! oui ! les autres ! fit-elle ironiquement. Des beaux messieurs qui se moquent pas mal de nous ! Et aussi ceux qui s’amusent de penser qu’ils nous font du mal ! Tiens, je parie que c’est ton ami Mélétis qui t’a monté la tête ! Tu l’as vu aujourd’hui ?
— Mélétis ne m’a pas dit un mot contre toi, riposta vivement André.
— Cela m’étonne, répondit très sincèrement Raffaëlle.
Ils restèrent silencieux dans la chambre muette, parée pour une veillée d’amour, dans l’hôtel silencieux, dans la nuit qui enveloppait la terre.
— Où donc sont vos gens ? demanda machinalement André, frappé par cette absence de tout bruit.
— Dehors ! répondit-elle sans le regarder. – Que faut-il pour vous donner confiance, reprit-elle, car enfin, vous voilà devenu juge d’instruction, et moi, paraît-il, je dois me défendre ? Que voulez-vous de moi ?
— Je voudrais être sûr, s’écria André avec emportement, que tu m’as dit la vérité, que ni le prince…
— Le prince ? répéta Raffaëlle en défaillant.
— Oui…, ni un autre, ni enfin… Wueler.
— Wueler, bien entendu !
Ce nom lui rendait l’assurance ; c’était une accusation prochaine, celle-là, au moins ; elle était sûre de ne pas se couper par défaut de mémoire.
— Je ne sais pas, dit-elle en le prenant de haut, de quel droit vous vous imaginez que Wueler a été quoi que ce soit dans ma vie.
Une lueur sinistre illumina le cerveau d’André.
— Tu n’as plus été toi-même quand il est revenu, fit-il cruellement. Je te l’ai dit ; j’ai dit : Quand vous posiez pour le tableau, cet hiver, vous n’étiez pas si inquiète.
— Certainement, j’étais moins inquiète, répliqua Raffaëlle. Ce printemps, j’ai eu des ennuis. J’ai perdu beaucoup d’argent.
— Et vous faites bâtir ! riposta André.
— Je l’ai regagné, répliqua-t-elle avec une promptitude surprenante. Tenez, André, puisque vous êtes à ce point jaloux, j’aime mieux vous dire la vérité, bien qu’elle soit de nature à vous déplaire. Je joue à la Bourse !
— Allons donc ! fit-il incrédule.
Elle courut à un petit coffre-fort, caché sous les tentures, l’ouvrit et rapporta un bordereau compliqué.
— Voyez vous-même ! fit-elle avec l’air le plus ingénu.
Il s’approcha d’une veilleuse ; c’était vrai. Il lui rendit les papiers avec un soupir ; elle les enferma sur-le-champ et revint vers lui.
— André, dit-elle en posant ses deux mains sur les épaules de son amant, je te jure que je t’ai dit la vérité. Je te jure que ni Wueler ni personne n’ont joué de rôle dans ma vie, sauf ce que tu sais ; je te jure que ma fortune vient de mon grand-père ; je l’ai accrue de beaucoup par de bonnes opérations…
— Qui te les a enseignées ? demanda rageusement André.
Elle appuya ses mains plus fort et le regarda avec audace.
— Wueler, répondit-elle. Voilà six ans que je le connais, et son amitié m’a été précieuse. Je ne vois pas pourquoi, pour ménager tes jalousies sans motif, je serais ingrate, je renierais les services qu’il m’a rendus.
Cette franchise était faite pour toucher André. Il s’élançait vers elle, las d’une discussion qui avait trop duré, lorsqu’elle reprit l’offensive. Un nouveau plan de bataille s’était spontanément formé dans son esprit.
— Puisqu’il en a été question, aussi bien, finissons-en, dit-elle, avec cette question blessante de notre mariage. Blessante pour vous, paraît-il, mais infiniment plus pour moi. J’en ai eu l’idée, parce que je me suis dit que, si j’étais riche et belle, vous étiez glorieux et intelligent. On a vu de tels mariages acceptés par le monde, vous le savez. Je m’étais dit que le nôtre forcerait non seulement la sympathie, mais l’admiration. Au lieu d’accepter tout simplement de mettre ensemble nos deux situations équivalentes, sinon semblables, vous venez me chercher je ne sais quelle injuste et dégradante querelle… Que gagnerais-je, moi, à ce mariage, je vous prie ?
— Le nom d’un honnête homme ! dit rudement André.
Elle baissa la tête, se laissa tomber sur le lit et se mit doucement à pleurer, en se lamentant presque tout bas. Voilà où l’avait amenée cet amour qui devait être si beau ! Elle s’était donnée sans rien demander en échange… Bien folles les filles qui croient qu’un homme peut s’élever au-dessus du niveau vulgaire ! C’est l’éternelle histoire ! Avant, toutes les prières, tous les serments ; ensuite, tous les mépris…
André ne l’avait jamais vue pleurer ; parfois même, il s’était demandé si ces yeux profonds et brillants avaient connu les larmes. Ému, il s’agenouilla près d’elle et, joue contre joue, essaya de la consoler ; mais elle ne l’écoutait pas.
Eh bien, elle s’en irait, puisqu’il la méprisait ; cette vie brillante, ce luxe, elle n’y tenait pas. Elle y avait vu autrefois un cadre pour sa beauté, plus récemment un marchepied pour l’homme qu’elle aimait… qu’en ferait-elle s’il ne l’aimait plus !
— Raffaëlle, murmura André, je t’en supplie !
Il se penchait vers elle, la respirant avec une fièvre de volupté dont il n’était plus maître ; elle continua.
Il ne l’aimait plus, il lui cherchait une querelle indigne… Soit encore ; elle t’aimait assez pour lui pardonner…
André l’avait prise dans ses bras et couvrait de baisers l’étoffe souple et mince qui enveloppait la jeune femme de la naissance du cou à la pointe des pieds. Elle le repoussa sans rudesse, mais fermement.
— Non, mon ami. Ils sont passés, les beaux jours où j’ai pu me donner à vous sans calcul, parce que je vous aimais. Maintenant, vous doutez de moi, je ne puis plus vous convaincre… Que serais-je si je me prêtais à des caresses qui n’ont plus l’amour pour justification ?
Affamé d’amour par la longue séparation, irrité par la résistance, André serra plus étroitement ses bras autour du corps, robuste malgré sa minceur, qui se raidissait contre son étreinte.
— Non, cria Raffaëlle, je ne veux pas ! Jamais je ne serai à vous, jamais ! Je ne serai plus qu’à mon mari. Allez-vous-en, je vous chasse !
Elle était véritablement en colère. Grisée par le rôle qu’elle avait revêtu, elle ne savait plus bien au juste quelle était la part de la réalité et celle du drame. Elle se débattit, le frappa, crut lui échapper…
Affolé par la lutte, la tête perdue, il la prit de force.
C’était ce qu’elle avait voulu.
Lorsque André quitta Raffaëlle à la naissance de l’aube, c’est-à-dire trois ou quatre heures plus tard, il était vaincu, enchaîné, de façon à ne pouvoir se reprendre. Pendant ce court intervalle de temps, il avait accepté le mariage, en s’étonnant de l’avoir jamais repoussé.
Profitant de l’énervement où il était tombé après tant d’émotions, elle expliqua combien la chose était aisée, à présent que l’idée était dans toutes les têtes et le mot dans toutes les bouches.
On fait parfois des rêves dans lesquels toutes les difficultés qui ont semblé les plus ardues s’arrangent d’elles-mêmes avec une extrême aisance. Il n’y a plus de distance, rien n’est compliqué, l’air lui-même nous porte, et en touchant la terre du bout du pied, on bondit comme si l’on avait des ailes.
C’est dans un état pareil à celui-là qu’André se trouva plongé. Raffaëlle l’aimait, était à lui, serait sa femme. Ils ne se quitteraient plus. Mme Heurtey finirait par s’adoucir ; en attendant, il faudrait faire des sommations, évidemment, mais ce n’était qu’une formalité ; elle était trop bonne mère pour ne pas pardonner.
Adroitement, Raffaëlle avait parlé du produit des portraits, de la vente du tableau : c’était de l’argent, tout cela ! Un bien petit commencement : mais combien étaient-ils, ceux qui entre le 1er mai et le 15 juin pouvaient se vanter d’avoir vendu pour dix-huit mille francs du peinture ?
L’atelier-fumoir était presque prêt ; Raffaëlle demandait encore quelques jours pour le présenter à André dans toute sa beauté.
— Tu n’y entreras pas avant, n’est-ce pas, mon amour ? C’est une surprise que je veux te faire !
André promit tout ce qu’on voulut. Une raie presque insensible entre les rideaux de soie de Chine annonçait l’aube prochaine. Raffaëlle le congédia.
— Soyons très prudents, lui dit-elle. Je veux que ce mariage soit une chose tout à fait sérieuse.
André rentra chez lui, étourdi par l’air frais du matin, tomba sur son lit et s’endormit.
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