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Chapitre 4

La lune se couchait, jetant la clarté lugubre particulière à son décours, dans ces dernières heures de la nuit ; les arbres nus du square, immobiles, étendaient leurs bras décharnés ; de grandes ombres tristes se dessinaient sur le pavé, un souffle humide et glacé d’automne, présage de neige prochaine, mordait la peau bien plus que le froid de la gelée.

Dans les rues, sur la place, personne… Mme Heurtey se pencha sur l’appui de la fenêtre, se faisant mal à force de se plier et jouissant âprement de sa douleur physique. Un bruit de pas résonna quelque part, loin encore ; le roulement d’une voiture dans la rue Blanche le couvrit un instant, et elle sentit une furieuse colère contre cette voiture qui l’empêchait d’entendre ; puis le roulement décrut, s’éteignit ; les pas s’étaient rapprochés, plus lents, plus lourds que ceux d’André.

C’était peut-être lui, pourtant ? Blessé, sans doute. Ce ne pouvait être que lui. L’homme approchait sans hâte. Elle percevait chacun de ses mouvements, par une délicatesse d’ouïe connue seulement de ceux qui ont attendu dans l’angoisse. Qu’il allait lentement, mon Dieu ! cet homme qui était peut-être son enfant !

Il déboucha sur la place. Elle se rejeta en arrière avec un mouvement de dégoût et d’horreur. Comment avait-elle pu prendre un instant pour la démarche élégante d’André cette allure louche, cette lourdeur de mauvais aloi ?… L’homme passa, les mains dans ses poches, la casquette rabattue sur l’œil gauche. De colère Mme Heurtey ferma la fenêtre et se jeta dans un fauteuil.

Voilà ce que c’est que de trop aimer ses fils ! Ils deviennent indifférents, irrespectueux, cruels… Ah ! oui ! elle l’avait gâté, son André ! et d’autres qu’elle l’avaient gâté aussi ! Elle se rappelait, à Cherbourg, des regards de petites ouvrières, suivant le beau garçon quand, le dimanche, il escortait sa mère et sa jeune sœur dans leur promenade sur la jetée. Ils en disaient long, ces regards qu’il feignait de ne pas voir ! ils contenaient l’histoire des amours secrètes, passagères, celles qui ne laissent de trace ni dans le cœur ni même dans la mémoire des hommes…

Mme Heurtey se sentait prise de rage contre elle-même, en pensant qu’elle n’avait pas écrasé dans l’œuf cette tendance au plaisir, à présent son ennemie. Elle s’en voulait de son indulgence, taxée par elle de complaisance indigne ; elle était coupable, criminelle, d’avoir toléré cette dégradation… Son âme puritaine se révoltait contre la vie du siècle, la vie de Paris surtout, qui faisait de ce qu’elle appelait la débauche une portion rationnelle, indispensable même, de toute existence de jeune homme.

Puis elle s’attendrit. Le pauvre enfant, était-ce sa faute, s’il était beau ? Était-il possible de le regarder sans en être émue ? Les yeux noirs, les cheveux châtains, la jolie barbe blonde et frisottée qui encadrait si bien la bouche fine, dont le sourire était à la fois si fin et si séduisant ; le charme de tout cet être gracieux et bien fait, c’étaient des dons naturels, André n’en était pas responsable ! Il était fait pour être aimé, on l’aimait. Était-ce sa faute ? Et Mme Heurtey trouvait qu’elle n’était vraiment pas raisonnable de condamner son enfant pour des erreurs qui ne venaient pas de lui.

Sans doute, mais il aurait dû rentrer. Elle ne lui demandait que cela, cela seulement ! Rentrer, ne pas l’affoler de craintes et de pensées douloureuses, avoir pitié d’elle, se rappeler qu’elle était sa mère, qu’elle l’aimait, qu’elle souffrait.

Des pleurs jaillirent des yeux de Mme Heurtey. Elle souffrait, ah ! certes ! Fallait-il qu’il l’aimât, la femme qui l’avait gardé cette nuit-là, pour avoir obtenu de lui qu’il lui sacrifiât sa mère ! Les autres, qu’importait ! puisqu’il les avait toujours quittées pour rentrer chez lui. Mais cette fois, avait-elle trouvé sa rivale, la femme qu’on préfère à tout, à sa mère, à son art, à son honneur ? Il fallait que ce fût celle-là ! car, à vingt-six ans, André savait ce qu’il faisait ; il savait quelle indignation l’attendait au retour… Il avait pesé, d’une part, son nouvel amour ; de l’autre, le respect de sa mère, et, volontairement, il avait sacrifié celui-ci à celui-là !

Les larmes tombèrent drues et chaudes sur les mains, sur la robe, sur les genoux de Mme Heurtey, dans le salon froid et sombre, car la lampe baissait, à bout d’huile ; la pauvre femme ne prenait plus garde à rien qu’à sa mortelle douleur de mère outragée. Ah ! si le père avait vécu, il aurait su ce qu’il devait faire pour maintenir son fils dans la règle. Mais une pauvre veuve, que peut-elle ? Elle ignore tout. Et à Paris, encore, dans cette ville d’immoralité…

Non ! ce n’était pas possible, André n’avait pas fait cela ! Il n’avait pas crucifié sa mère douloureuse sur la croix des mères faibles ou mauvaises ; il ne pouvait pas avoir commis cette mauvaise action. S’il n’était pas rentré, c’est qu’on le lui avait tué !

Fébrilement, grelottant de froid et d’angoisse, dans sa robe de laine, elle alla vers sa chambre, ouvrit son armoire à glace et y prit un chapeau qu’elle noua sur sa tête, n’importe comment. Les bruits du réveil, si matinal à Paris, descendaient déjà par les cheminées vides, avec des sons tantôt sourds, tantôt aigus, exagérés, déformés par ce porte-voix de pierres : avant de sortir, elle entrouvrit la porte de la chambre de sa fille.

Éliette dormait, dans l’obscurité des rideaux ; sa respiration douce, presque insensible, rythma les mouvements fiévreux et désordonnés de Mme Heurtey ; involontairement, celle-ci sentit tomber la grande fougue de colère et de jalousie qui la dévorait depuis quelques heures… Devant cette enfant, les souillures de la vie rentraient sous terre, comme au lever du jour, des oiseaux impurs et nocturnes. La dignité maternelle seule restait ; et si l’on avait tué André, sa mère savait où aller le réclamer… elle irait sur-le-champ.

Elle referma doucement la porte, traversa sa chambre et rentra dans le salon. La lampe grésilla un instant, puis s’éteignit, laissant monter vers le plafond un filet de fumée nauséeuse…

Mme Heurtey ouvrit rapidement la fenêtre. L’horreur des odeurs mauvaises était un des traits saillants de son organisation physique, de même que l’horreur des choses immondes pesait sur sa vie morale.

Un pas rapide, emporté, brutal, retentit sur le pavé sourd et s’arrêta devant la porte de la maison ; Mme Heurtey entendit distinctement le cliquetis du bouton de la sonnette dans sa coupe de cuivre. Son cœur fit un mouvement si violent qu’elle crut recevoir un coup et s’arrêta net. La porte retomba, et dans l’escalier de bois elle entendit les pas qui montaient en courant, un étage, puis deux, puis trois…

Elle ferma la fenêtre par où le jour entrait maintenant, et de pied ferme, armée d’une force qu’elle ne se connaissait pas, elle attendit. Un souvenir traversa son cerveau, pareil au vol d’une hirondelle ; elle avait attendu, comme cela, debout, quand on allait emporter le cercueil de son mari. D’un geste machinal, elle ôta son chapeau qu’elle jeta sur un meuble et lissa ses cheveux de la main.

La clef tourna très doucement dans la serrure ; la porte de l’antichambre fut refermée avec infiniment de précautions, puis celle du salon s’ouvrit. André l’attira doucement à lui sans lâcher le bouton, et s’assura qu’elle tenait bien ; puis il se dirigea vers sa chambre, située à gauche du salon, et s’arrêta avec un sursaut, en voyant sa mère debout sur le seuil. Il resta immobile, consterné, bien que depuis une demi-heure il n’eût pas songé à autre chose qu’à la possibilité de cette rencontre.

— D’où viens-tu ? demanda-t-elle à son fils d’une voix où ne tremblait plus le moindre vestige d’émotion, mais qui s’était empreinte d’une inexorable fermeté.

— Tu m’as attendu ? répondit-il, s’adressant plutôt à lui-même qu’à sa mère.

— D’où viens-tu ? répéta Mme Heurtey sans changer de ton.

— Maman ! fit-il avec une sorte de colère, pour l’amour de Dieu…

— Ne réveille pas ta sœur, dit la mère d’une voix contenue. Elle ne doit pas savoir que tu viens de rentrer.

André demeura muet, immobile, frémissant d’une indignation mêlée de remords. Sans doute, sa mère avait dû souffrir durant cette nuit d’attente, mais, à son âge, était-ce raisonnable de le traiter en petit garçon ?

— Tu ne trouves rien à me dire ? reprit Mme Heurtey qui sentit le cœur lui manquer devant cette attitude.

— Que veux-tu que je te dise ? répondit-il à voix basse d’un air excédé. Tu m’interroges et tu me défends de répondre en même temps.

— Mon fils ! dit-elle entre ses dents serrées. C’était à la fois une menace et un cri d’angoisse.

André ne voulut comprendre que la menace.

— Écoute, fit-il, viens dans ma chambre, puisque tu veux que je te parle.

Elle le suivit et il ferma la porte.

— Je suis un homme, dit-il en se contenant, car il tremblait malgré lui de colère ; j’ai vingt-six ans ; à mon âge, on sait ce qu’on fait. Tu ne veux pas comprendre que je ne saurais, sans ridicule, m’assujettir à rentrer au logis, le soir, avant minuit comme… (il cherchait une comparaison, et d’une voix étranglée jeta le mot à sa mère, pareil à un outrage) comme une bonne !

Mme Heurtey tressaillit de la tête aux pieds, mais se redressa et le regarda de ses yeux sévères. Il avait détourné les siens et continua, avec l’accent mauvais de ceux qui se mettent dans leur tort et le savent :

— On se moque de moi dans le monde… reprit-il.

— Lequel ? demanda la mère, hautaine.

Il haussa les épaules.

— Impossible de causer avec toi, maman, si tu le prends comme cela. Bref, voici ce que j’ai à te dire : j’ai une clef de l’appartement, et j’en userai, désormais, pour rentrer quand il me plaira.

Mme Heurtey approuva d’un signe de tête, sans cesser d’attacher sur lui son regard inexorable.

— Et puis, continua-t-il en se montant peu à peu, devant ce silence qu’il sentait peser sur lui, ce n’est vraiment pas ma faute si tu t’amuses à passer la nuit debout pour m’attendre. Tu n’avais qu’à te coucher, comme c’était simple et naturel.

— Sans savoir si tu étais rentré ? demanda la mère froidement.

— Parbleu !

Le silence se fit. Après un moment, il reprit d’un ton moins âpre :

— Je regrette de ne pas t’avoir prévenue que je ne rentrerais pas… mes amis m’ont retenu ; quand j’ai vu l’heure avancée, il était trop tard pour t’envoyer quelqu’un, j’ai cru que tu dormais, comme une mère raisonnable.

Il essaya de sourire, mais ce fut un essai malheureux : sa mère le regardait et l’écoutait dans la même attitude. Il fit un mouvement violent et retint un juron entre ses dents.

Mme Heurtey s’assit : son énergie morale était intacte, mais ses jambes refusaient de la soutenir.

— Mon fils, dit-elle, je t’ai élevé jusqu’à l’âge d’homme, l’âge où l’on se rend ridicule en témoignant plus longtemps des égards à sa mère, paraît-il. J’ai élevé ta sœur jusqu’à sa vingtième année dans la pureté et l’affection fraternelle. Je ne t’ai jamais demandé l’emploi de tes journées ni de tes soirées ; tu as été libre d’en faire l’usage qui te semblait bon, mais les apparences étaient au moins respectées. Aujourd’hui, tu n’es pas rentré ; ma dignité de mère et mon devoir envers ta sœur m’imposent une loi très dure, mais indispensable. Il se peut que, par oubli, par erreur, par faiblesse, tu aies été entraîné ce soir et que cela ne se renouvelle pas. S’il en est ainsi, je suis prête à te pardonner, car je sais que tu m’aimes… Peux-tu me donner ta parole d’honneur que cela ne se renouvellera pas ?

Mme Heurtey s’était un peu laissé ébranler en parlant ; sa voix avait fléchi, son regard cherchait celui de son enfant.

Dans une sorte de vision, André revécut les heures inoubliables de cette nuit sans pareille : un amour véritable, né du cœur, de l’imagination, des sens, à la fois intellectuel autant que passionné, s’était révélé à lui, mille fois plus ardent qu’il ne l’avait supposé ; Raffaëlle lui avait dévoilé un coin du monde intérieur dont ses fantaisies passagères ne lui avaient jamais laissé soupçonner l’existence ; il était enivré, ébloui, il appartenait à une de ces passions où l’on trouve

…Vénus tout entière à sa proie attachée.

Mme Heurtey l’ignorait ; mieux éclairée, elle n’eût pas essayé de lutter contre cette force indomptable.

— Eh bien, mon fils ? dit-elle, espérant provoquer une réponse selon ses vœux.

André se redressa ; ce n’était plus le joli garçon aimable, bon enfant, facile à vivre, qui cédait volontiers par peur instinctive de la discussion : c’était un homme qu’elle s’aperçut avec effroi n’avoir jamais connu ; pas plus qu’avant il n’était disposé à la lutte, mais il était prêt à la violence.

— Ma mère, dit-il, tu as tort de vouloir m’imposer des conditions. Tu aurais dû penser que peu de fils sont aussi respectueux, aussi tendres que moi, et me savoir gré de ma conduite, sans chercher à me surveiller de plus près. Je n’ai rien à promettre, n’ayant pas l’intention de me soumettre plus longtemps à ta règle claustrale.

Les lèvres de Mme Heurtey, devenues pâles, frémirent pendant un instant, sans qu’elle pût proférer une parole. C’était une femme autoritaire et rude, malgré le poli qu’elle avait acquis en ces dernières années.

— Alors, mon fils, dit-elle, si bas qu’il se pencha pour l’entendre, je ne pourrai pas te garder plus longtemps chez moi.

Sans rien dire, André tira sa clef de sa poche et la mit sur la table, entre sa mère et lui.

— Tu me donneras bien huit jours pour déménager ? fit-il avec un petit rire ironique et mauvais.

— André ! murmura Mme Heurtey, tu rougiras plus tard de cette triste nuit, de ce triste matin.

Il se détourna d’un geste impatient. Elle se leva et gagna la porte.

— Tu ne prends pas la clef ? fit-il un peu ému et inquiet en même temps.

— Je te laisse huit jours pour prendre une décision, répondit-elle en se retirant.

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