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Chapitre 31

André se réveilla avec du jour dans les yeux.
Se soulevant sur le coude, il essaya de se rendre compte du lieu et de l’heure. Entre le château vendéen, son atelier et la chambre de Raffaëlle, sa mémoire se troublait.

Les objets qui l’entouraient lui rappelèrent qu’il était à Paris, et tout à coup il se souvint qu’il avait à faire quelque chose de très pressé, très important… Mais il lui était impossible de savoir ce que cela pouvait être.

Cherchant dans sa mémoire ce qu’il avait fuit la veille, il s’aperçut qu’il avait oublié de dîner. Sa montre marquait dix heures… Il devait écrire à sa mère, pour lui annoncer son mariage ; mais jusqu’au soir, il avait tout le temps… Quel jour du mois ? Le quinze ? Non, le seize… le seize…

Il bondit sur ses pieds. Ce qu’il avait à faire, c’était d’aller voir son tableau, qu’on enlevait en ce moment peut-être et qui allait partir pour l’Amérique sans qu’il l’eût regardé une dernière fois.

Vêtu en un clin d’œil, il sortit et, sans prendre le temps de manger, courut aux Champs-Élysées.

Il s’y trouva dans une cohue, dans un désordre extraordinaires.

On voyait des tableaux s’en aller cahin-caha, sur le dos des commissionnaires courbés, balançant, au milieu des voitures de déménagement, les torses, nus ou drapés, de baigneuses livides. Un grand intérieur de cabaret flamand, la tête en bas, montrait des matelots, les caries au poing, haussés peu à peu du sol jusqu’au palier de la tapissière où ils s’engouffraient sans regagner la perpendiculaire. Des bustes émergeaient de la foule, promenant leurs têtes impassibles de bronze ou de marbre au-dessus de l’activité inquiète des figures vivantes ; et les grands groupes lourds, enlevés par des treuils, regagnaient peu à peu le sol, où ils se tenaient chancelants, mal calés, gigantesques, par comparaison avec la stature humaine des déménageurs.

Se frayant un chemin au milieu du tumulte, en trois bonds, André fut dans l’escalier et, de là, au milieu du salon carré.

Son Ondine n’y était plus ; la place où il l’avait vue apparaissait sur la cimaise comme un trou, au milieu des grands cadres.

Désappointé, singulièrement ému, comme s’il perdait un être cher, il resta immobile un instant ; puis, s’avisant, il rebroussa chemin vers le secrétariat plein de monde. Non sans peine, il parvint jusqu’au bureau où un monsieur compulsait activement des registres, et se nomma.

— Heurtey ? l’Ondine ? Parfaitement. Douze mille francs. Attendez un moment. Les voici. Voulez-vous me signer ce reçu ?

André donna sa signature et mit les billets dans son portefeuille, sans beaucoup de joie.

— Ce n’est pas tout, dit-il, je voudrais revoir mon tableau.

Un petit rire ironique grinça dans un coin de la pièce ; il leva la tête et regarda.

Il y avait là des gens de toute espèce ; des peintres, des marchands de tableaux, des courtiers d’affaires : il y avait des hommes venus pour lever une saisie, d’autres pour emporter une emplette. Tous ces visages l’examinaient : quelques-uns avec curiosité, la plupart avec une malveillance qui frôlait le mépris.

André se sentit frissonner de la tête aux pieds. La colère qu’il avait ressentie le jour du vernissage lui revint tout à coup.

— Oui, répéta-t-il, mon tableau ? Qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ?

Un autre petit rire répondit au premier, dans un autre coin. Il devint pâle.

— Qui l’a acheté, mon tableau ? fit-il d’une voix menaçante.

— Stopy, répondit laconiquement le fonctionnaire.

— Où l’a-t-il emporté ? Il est quelque part, ce tableau ? fit André en se montant rapidement jusqu’au diapason de la fureur.

Des hommes présents, quelques-uns sourirent, d’autres éclatèrent bruyamment, la situation leur paraissait très comique.

— Jean, fit l’employé impassible, il n’y a pas une heure qu’on a enlevé le tableau de M. Heurtey. Savez-vous à quelle adresse on l’a emporté ?

Un homme de peine qui enveloppait un émail sur une table se retourna un bout de ficelle entre les dents :

— C’est moi qui l’ai livré. L’adresse : Mlle Solvi, boulevard Pereire.

Il se fit un grand silence. André regardait l’homme, croyant ne pas comprendre.

— Parbleu ! fit quelqu’un. Stopy, c’est l’âme damnée de Wueler !

Le jeune homme poussa un cri, bouscula ceux qui l’entouraient, descendit l’escalier en courant, sauta dans une voiture et roula rapidement vers l’hôtel de Raffaëlle.

Un indescriptible tumulte bouillonnait dans sa tête. Par moments, il croyait avoir mal entendu ; puis, le souvenir des ricanements et des regards de toutes ces têtes tournées vers lui prenait l’intensité des hallucinations délirantes, et il fermait les yeux en appuyant avec force, pour ne voir que du noir. Une seule idée surnageait, et il se répétait : « C’est impossible ! c’est impossible ! »

La porte de l’hôtel était ouverte ; deux jardiniers s’efforçaient d’entrer un grand palmier dans son bac, et les larges feuilles tourmentées s’entre-froissaient avec un bruit de pluie. André les poussa brutalement et se trouva dans le vestibule. La porte du fumoir, grande ouverte, laissait sortir des bruits et des paroles.

— Pas par là, monsieur, pas par là ! dit d’une voix effrayée le domestique en courant après lui ; mademoiselle a bien défendu…

André était déjà au milieu de la vaste pièce ; devant lui, posée à terre et appuyée à la cheminée, l’Ondine, dans son cadre, détournait la tête, comme si elle avait peur de son regard.

Il jeta les yeux autour de lui, d’un air égaré. Un vérificateur qui prenait des mesures sur un calepin, un garçon tapissier qui, perché sur une échelle, clouait au mur une panoplie d’armes, les deux jardiniers, enfin entrés avec leur palmier, et le domestique qui l’avait suivi, l’examinaient curieusement.

— Monsieur Heurtey, fit derrière lui la voix de Raffaëlle, un peu émue, je vous avais prié de ne pas entrer ici.

Il se retourna : elle était sur le seuil, vêtue de noir, coiffée, gantée, prête à sortir.

— C’est donc vrai ! dit-il, les lèvres tremblantes de rage. Vous avez fait cela ? Vous m’avez déshonoré ?

Le garçon tapissier descendit prudemment de son échelle, et avec les autres s’esquiva dans le vestibule. Raffaëlle ferma la porte sur eux, et sans s’approcher d’André, dit à demi-voix :

— Vous n’auriez pas voulu, André, que ce tableau appartint à un autre homme qu’à mon mari !

Son mari ! Il recula, trop troublé pour répondre ; mais la présence d’esprit lui revint aussitôt.

— Son mari ! mais c’est Wueler qui l’a payé, misérable ! Payé à moi, par lui, pour vous !

Ses yeux allaient de l’Ondine à Raffaëlle. Oh ! la terrible ressemblance, et comme il comprenait maintenant qu’on eût ricané aux Champs-Élysées !

Il arracha de sa poche le portefeuille avec les billets de banque et le jeta devant elle.

— Le voilà, votre honteux argent ! Mon tableau n’est qu’à moi, je le reprends !

Elle fit deux pas en avant.

— Il est à moi ! fit-elle, devenue soudain méchante, et je le garde ! Il est à moi, et c’est moi-même !

Les yeux fous, André la regarda ; il croyait sentir des flammes sortir par ses tempes et lui lécher le crâne.

— Toi ? cria-t-il, c’est toi ? Eh bien, si c’est toi… tiens !

Il avait sauté sur une hache d’abordage destinée à la panoplie ; Raffaëlle eut peur et s’enfuit en criant au secours.

Mais ce n’était pas elle qu’il avait menacée. Il frappait dans le tableau avec fureur, déchirant la toile en lanières. Quand tout fut détruit, quand il ne resta plus de l’Ondine qu’un tas de guenilles lacérées, il jeta la hache à terre.

— Personne ne l’aura ! cria-t-il d’un ton de triomphe.

Et il roula sur le sol, frappé par la congestion cérébrale.

Au bruit de sa chute, on rentra. Raffaëlle s’était verrouillée dans sa chambre.

— Que faut-il faire ? demanda le domestique à Mlle Solvi en lui annonçant la nouvelle à travers la porte.

— Allez chercher un médecin… et M. Mélétis, répondit-elle sans ouvrir.

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