Chapitre 32
Un landau moelleux montait lentement la côte de Landemer, balançant sur ses ressorts Mélétis, alerte et bien éveillé, avec André assoupi, celui-ci maigri, pâli, la barbe touffue et l’air brisé.
Il avait fallu quinze jours de soins constants pour mettre l’artiste en état de supporter le voyage après la congestion qui avait failli le tuer ; Mélétis l’avait installé chez lui, afin que rien ne lui rappelât le passé, et, avec une patience de femme, il l’avait ramené à la vie.
À la vie matérielle ; l’intelligence avait survécu aussi, mais elle restait paresseuse et lente ; André ne semblait plus se soucier de rien, parlait peu et ne faisait aucune allusion aux événements récents, si bien qu’il était impossible de savoir si la mémoire lui faisait défaut ou si c’était la perception actuelle des choses qui était oblitérée. Pressé par le médecin de questionner son ami pour s’éclairer, Niko avait répondu : Je n’ose pas.
Alors, le médecin avait conseillé l’air natal et le repos.
Mélétis ramenait à Mme Heurtey le corps d’André ; l’âme était devenue peu de chose ! Affectueux toujours, cependant, car il pressait de temps en temps les doigts de son ami en fermant les yeux, et ces pressions étaient éloquentes ; mais comment interroger ? Niko espérait qu’Éliette attendrirait ce cœur si profondément froissé. Qui pouvait, pensait-il, résister à la tendresse d’Éliette ?
Le landau montait toujours, dominant la superbe et riante vallée du Castel, prononcé Câtè dans le pays, dominant les promontoires de roches qui découpent de petites baies profondes sur l’azur sombre de la mer. Le ciel de sept heures, pommelé de petits nuages dorés, jetait une richesse incomparable sur la verdure des vallons, ombrée de hautes fougères, dont les feuilles en parasol frissonnaient au léger vent de mer.
— André, fit Mélétis, regarde donc comme c’est beau, ton pays !
André ouvrit les yeux ; la voiture courait rapidement autour de la vallée sur une route magnifique, et le paysage changeait d’aspect pour ainsi dire à chaque tour de roue. Il se souleva un peu, promena son regard sur l’espace et répondit d’une voix sans accent :
— Très beau !
Un peu plus loin, Mélétis l’appela encore :
— André, l’église de Gréville, regarde, quel charmant tableau !
L’artiste se réveilla, les yeux fixés sur le vieux monument. Il murmura :
— Jean-François Millet, au Luxembourg… non, au Louvre… Je ne sais plus… C’est bien cela !…
Puis il se laissa retomber, les yeux ouverts, mais perdus dans le vague.
À travers deux haies de grands arbres, le long des « clos » qui sentent bon, des ruisseaux cachés qui fleurent la menthe, la voiture roule, roule et descend ; elle tourne une fois, deux fois, et s’arrête devant une maison de pierre grise, en face d’un petit puits circulaire coiffé d’un toit de schiste, joli comme un puits de légende.
La porte est étroite et basse, deux marches informes lui font un seuil ; André les franchit, tourne à gauche et se trouve dans une salle de dimensions moyennes. Quoique le temps soit chaud, une flambée d’ajoncs illumine la grande cheminée.
— André, dit doucement Mme Heurtey, mon cher fils, je suis contente de te voir.
— Merci, maman, moi aussi. Ça va bien, ça va très bien.
Il s’assied et regarde autour de lui ; Éliette l’embrasse, il lui rend son baiser.
— La maison de Millet ? dit-il, c’est bien cela. Ça a du caractère.
Et il retombe dans son apathie.
Mélétis l’avait dit : « C’est quand son fils lui reviendra que votre mère aura du chagrin ! »
Jamais Éliette n’avait pensé que ce pût être à ce point cruellement vrai !
Gruchy est un tout petit hameau situé au haut d’une falaise pittoresquement déchiquetée, à l’extrémité nord de la commune de Gréville. D’en bas les quelques maisons qui le composent disparaissent dans la verdure ; on ne voit qu’une ou deux constructions de pierre grise, qui se dressent au bord de la roche, comme pour la protéger. Pour habitants, quelques petits propriétaires, paysans endurcis, qui vivent sur leur terre et élèvent des moutons.
Mais la falaise descend en pentes tour à tour douces et abruptes, les rochers, gris ou roux, tantôt se dressent en muraille, tantôt s’éboulent en cascades jusqu’à la mer, prolongeant sous l’eau leurs arêtes, qu’on voit d’en haut s’étendre parfois bien loin, en sombres taches violettes. Des ruisseaux courent invisibles sous les herbes et le cresson, pour tomber en minces filets ou s’étaler en fontaines limpides à mi-chemin de la falaise, en tout temps recouverte d’une herbe menue, et pendant la première partie de l’été, ombragée d’immenses fougères, hautes parfois comme un homme.
La mer montante vient deux fois par jour remplir les vasques laissées à découvert tout le long de la côte par le retrait des eaux ; elle couvre les fines grèves de Oui et de Survy et baigne d’innombrables îlots, peuplés de myriades de coquillages et recouverts d’un superbe manteau d’algues veloutées.
Au bout de vingt-quatre heures de séjour, André avait retrouvé une bonne partie de sa force physique ; dès le lendemain, il avait été respirer sur la falaise l’air vivifiant, sans crainte de vertige ; et le jour suivant, il était descendu jusqu’en bas. Là, assis sur une roche, il avait longuement regardé l’horizon bleu pâle, traversé de temps en temps par le vol des grandes « mauves », qui trempaient le bout de leurs ailes blanches dans la houle insensible et lourde, mourante à ses pieds.
— Laissez-le faire, disait Mélétis, il faut lui donner le temps de se reprendre ; il revient de loin !
Mme Heurtey avait bravement supporté le choc. Bien qu’elle ignorât jusqu’où son fils avait failli tomber, elle avait senti le péril effroyable. En le regardant assis sur un grand fauteuil de paille, à l’embrasure de la fenêtre, dans cette salle où des générations de Millet avaient vécu à remuer la terre avant que l’un d’eux devint un grand artiste, elle se disait tout bas : L’honneur est sauf ! Et cette pensée mettait dans ses yeux un éclair d’orgueil en même temps qu’une rosée de tendresse.
Mais revoir ainsi cet enfant, dont elle avait été si fière ! Cette ruine d’André avait-elle jamais été André ? Elle connaissait toute l’histoire, tout ce que Mélétis en savait par la voix publique. Elle savait que la femme avait voulu épouser son fils, qu’elle avait acheté le tableau, et qu’André lui avait jeté son argent à la face en détruisant l’œuvre pécheresse.
— Quel malheur ! avait dit Niko, un tableau de premier ordre !
— Et moi, j’en suis bien aise, monsieur ! avait-elle répondu fièrement. C’était une vilaine chose, et je suis contente qu’il n’en reste rien ! Mon fils en fera d’autres qui vaudront mieux !
— Je n’en suis pas sûr, faillit dire Mélétis, mais il se tut sagement. La douleur de Mme Heurtey, si profonde, si réservée, lui inspirait tant de respect, qu’il n’eût voulu, à aucun prix, y ajouter des craintes pour l’avenir.
Au bout de quelques jours, quand il fut bien avéré qu’André n’avait d’autre mal que d’être affaissé et silencieux, le petit conseil de famille résolut de l’abandonner à lui-même, sur l’avis de Niko, qui était regardé comme un oracle. Mme Heurtey décida alors d’aller le lendemain à Cherbourg, où elle avait affaire ; Éliette resterait avec son frère à la maison.
— Et moi, dit Mélétis, j’en profiterai pour aller voir un peu ce que font les peintres de Landemer ; je ne les ai pas seulement aperçus depuis mon arrivée ici. Je dois bien leur manquer !
Le lendemain, Mme Heurtey partit vers dix heures dans la carriole d’un voisin complaisant qui devait la ramener le soir ; en passant devant l’auberge d’Auguste Millet, elle aperçut de loin Mélétis à l’abri d’un parasol blanc, qui causait avec une demi-douzaine de jeunes gens. Il lui fit un grand salut, et elle continua sa route au trot d’un cheval vigoureux.
Éliette avait dressé pour elle, et son frère un couvert orné de gâteries. La nappe était blanche, le pain frais, les œufs pondus le matin même ; une toute petite motte de beurre battu par elle dans une bouteille scintillait au soleil sur une assiette « fleurie », et une branche de roses noisette tordait au-dessus d’une carafe ses jolis boutons à peine rosés.
André sourit en voyant cette table coquette.
— C’est pour moi que tu t’es mise en frais, petite sœur ? dit-il. Tu es bonne, bien bonne…
Éliette rougit de plaisir et s’évertua à deviner ses moindres souhaits. Elle avait pris une habitude d’épier les paroles sur ses lèvres, qui l’eût rendue touchante, si tout son être doux et charmant n’avait été déjà imprégné d’une grâce attendrie. Ils déjeunèrent paisiblement, après quoi la jeune fille s’employa aux travaux du ménage, dont elle s’acquittait sans autre assistance que celle d’une femme du pays, employée quelques heures seulement tous les jours.
— Je vais à la mer, dit André. J’emporte un carton, je ferai peut-être une esquisse.
Éliette lui donna un baiser avec un sourire ; Mélétis lui avait dit que lorsque André recommencerait à travailler, on pourrait le considérer comme sauvé. Il passa devant la fenêtre, son carton sous le bras, la tête penchée, comme de coutume.
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