Chapitre 33
L’après-midi s’écoula pour Éliette d’une façon mélancolique. La maison de Millet n’ouvre sur aucun horizon ; la vue est bornée au devant par une grange haute et nue, au toit de chaume où s’agitent quelques brins d’herbe ; le soleil l’éclaire aux environs de midi, puis il s’en va pour jusqu’au lendemain. Les deux chambres de l’unique étage, desservies par un escalier aux marches de granit, sont tristes et froides, quoique la plus petite ait vue sur une pièce de terre plantée de pommiers. Rien là ne vient distraire ou occuper la pensée ; en ce pays étrange où tout est beau, jusqu’au mauvais temps, cette maison est morne et muette.
Le jour s’était assombri, des nuages ternes couraient à travers le ciel, et le vent frôlait les herbes du toit de chaume avec un petit bruit mélancolique. Éliette s’était assise pour coudre près de la fenêtre et regardait de temps en temps le joli puits, dont les scolopendres s’agitaient. À plusieurs reprises elle crut qu’il allait pleuvoir, mais il n’en fut rien.
Seule dans cette maison déserte, elle se sentait prête à pleurer. Son esprit était plein de pensées mélancoliques, et si elle s’était interrogée, elle se fut avoué que l’absence de Mélétis en était cause.
Depuis qu’il leur avait ramené André, il était venu tous les jours. Elle comprenait et appréciait le sentiment qui le tenait écarté durant l’absence de Mme Heurtey, mais elle souffrait de ne pas le voir. Peu à peu elle en vint à se demander ce qu’elle ferait lorsqu’il serait parti, car il ne pouvait pas rester éternellement à Landemer, dans une auberge, et une année d’Exposition encore, quand Paris était si beau et si brillant !
Quand il s’en irait ? Mais il y aurait André à soigner, à surveiller, à aimer… et la pauvre chère maman… Elle ne la verrait pas pleurer, la pauvre maman… non ; Éliette l’avait promis à Mélétis.
En attendant, ses larmes tombaient sur l’ouvrage, si drues, qu’elle n’y voyait plus clair.
Lasse de la solitude, elle rangea sa couture et sortit, laissant, comme c’est l’usage, la porte fermée au simple loquet. Elle se dirigea vers la falaise par le chemin tortueux et mal pavé qui sert de rue au hameau.
Sur leurs portes, les femmes la saluaient au passage, elle était si bonne et si aimable ; les enfants lui criaient bonjour ; au lavoir, les laveuses lui offrirent en plaisantant une « hotte » et un battoir.
— Faudrait nous aider, mademoiselle ; il pourrait bien nous venir de l’eau, et voilà le jour qui s’avance. Quelle heure est-il ?
— Bientôt cinq heures.
Éliette eut envie de revenir sur ses pas. Si sa mère rentrait, ne serait-elle pas péniblement surprise en trouvant la maison vide, l’âtre froid ?
Elle se dit que le meilleur moyen de contenter sa mère serait de lui ramener André, dont l’absence avait assez duré, et elle poursuivit sa route, les pieds dans les cailloux, le long du chemin bordé de ronces, où les fruits déjà noués alternaient avec les fleurs.
Au bout du chemin, elle trouva la falaise ; devant elle la mer, d’un vert glauque, moutonnait à une distance de quelques kilomètres sur un banc de sable invisible ; les lames qui l’avaient franchi se précipitaient à l’assaut des rochers de la côte et retombaient en pluie d’écume ; un vent âpre apportait une saveur amère d’embrun.
Éliette resta indécise ; le sentier montait à gauche, descendait à droite ; de quel côté fallait-il se diriger ? Les jours précédents, elle avait vu son frère aller vers le couchant par un chemin rapide qu’elle connaissait bien, et s’asseoir sur une haute roche en forme de lion ou de sphinx couché, d’où il regardait monter la marée jusqu’à ce qu’il fût contraint de lui céder la place.
La roche se dressait au milieu de l’écume ; André n’était visible nulle part dans le voisinage.
Un douanier qui passait, le fusil sur l’épaule, regarda la jolie fille arrêtée au bord du sentier et la salua d’un bonjour. C’était un homme d’âge mûr ; Éliette se sentit le courage de l’aborder.
— Vous n’auriez pas vu mon frère ? un jeune homme blond ? dit-elle timidement.
— Vous êtes la demoiselle Heurtey ? Votre frère est venu ici tantôt, et il a pris par là.
Il indiquait de la main le côté de Cherbourg. Éliette se tourna vers la rade très lointaine, enveloppée de brume, où la ligne colossale de la digue se perdait vaguement.
— Vous en êtes sûr ? fit-elle.
— Sûr ! répondit le douanier en relevant son fusil sur l’épaule d’un geste machinal, je l’ai vu il y a une couple d’heures du côté du trou de Sainte-Colombe.
— Sous la roche du Câtè ?
— Dans les environs. Vous allez avoir froid, mademoiselle ; le temps s’annonce bien mauvais ! Heureusement voilà la mer qui commence à descendre, mais nous aurons un grain.
— Merci, dit Éliette, je marcherai vite.
Elle descendit le sentier presque en courant.
Le chemin de ronde des douanes, tracé par des pieds expérimentés, domine d’une façon absolue les moindres fissures de la roche invraisemblablement déchiquetée de cette côte ; pas une anfractuosité assez grande pour cacher un homme ne peut, à la marée haute, échapper aux regards d’un promeneur attentif.
Une grotte seulement, unique dans ces parages, s’enfonce sous terre, près du ruisseau du Câtè, au bas du pittoresque amas de rochers, haut de cent mètres, qui porte ce nom. Lorsque le vent du nord pousse les grandes marées, la mer s’y engouffre furieusement et frappe sur les rochers qui en forment le fond des coups pareils à des coups de canon, qu’on entend retentir très loin dans les terres.
Toujours cherchant son frère des yeux, Éliette franchit le ruisseau sur des dalles de pierre, puis gravit le petit promontoire qui fait le plafond de la grotte et s’arrêta.
Les vagues arrivaient furieuses à l’entrée du chenal qui forme une sorte d’antichambre à la caverne ; elles se brisaient en écume sur les deux grands rochers qui la gardent, puis s’engageaient dans l’étroit goulet avec la vitesse d’un cheval de course et s’éparpillaient en mousse blanche sur le talus raide de galets qui exhausse et remplit presque entièrement l’entrée. Ce qui restait de l’eau, entraîné par la pente, reculait avec un bruit effrayant de cailloux broyés, jusqu’au moment où une autre vague ramassait ce reste de la première et le précipitait à l’assaut avec elle.
Cette force brutale, entêtée, féroce, qui attaquait la terre à quelques mètres au-dessous d’elle, en faisant trembler le sol, inspira une profonde terreur à la jeune fille.
De minute en minute le vent prenait plus de force ; la robe mince d’Éliette se plaquait sur elle avec des claquements de toile, et ses cheveux se déroulaient en longues mèches qui venaient fouetter son visage.
— C’est terrible ! se dit-elle. Par un temps pareil, mon Dieu ! où peut bien être André ?
Toujours dans la même direction, elle continua, tantôt courant, tantôt marchant, buttant contre les roches qui sortaient du sol à chaque pas, et poussée par une sorte de fièvre.
De temps en temps, elle s’arrêtait et criait : « André ! » Mais le vent arrachait les sons à ses lèvres sans que nul pût les entendre.
Elle était toute seule dans l’étendue, en face de la mer, de plus en plus menaçante, qui blanchissait jusqu’à l’horizon, sur la falaise déserte d’humains, à perte de vue. Les moutons, groupés par cinq ou six, et serrés les uns contre les autres dans les creux où ils cherchaient à s’abriter, levaient la tête en la voyant passer et parfois poussaient un bêlement plaintif.
Un nuage bas cingla les joues d’Éliette d’une pluie presque aussi dure que du grésil. Elle porta instinctivement les mains à son visage et chercha de l’œil un abri.
Un refuge à moutons se dressait sur le ciel, à peu de distance, au bord du chemin ; elle gravit la montée, hors d’haleine, et tomba dans la fougère morte, sous la bonne tiédeur, pendant que le grain s’abattait avec rage sur les parois de l’abri.
— André ! pensait Éliette, où est André ? Avec Mélétis, sans doute !
Une sorte de terreur instinctive la poussait en avant, moins à la recherche de son frère, peut-être, que vers le secours possible, le seul secours qu’elle put espérer, intelligent et dévoué, et qui se trouverait à l’auberge Millet.
Entre Gruchy et Landemer, avec tous les détours du chemin des douaniers, on compte quatre ou cinq kilomètres. Le grain était passé, Éliette sortit de la hutte et continua de courir, mais sans plus appeler.
Par ce temps, à cette heure, si André était resté dehors, elle l’aurait rencontré, ou elle le verrait, tout au moins, venir à sa rencontre sur ce chemin. Il devait être allé jusqu’à Landemer retrouver Mélétis. Quoi de plus simple ?
Elle se demandait pourquoi elle avait eu si peur tout à l’heure ; et cependant elle ne pouvait se rassurer tout à fait. Un instant elle hésita et même fit quelques pas en arrière ; puis la pensée de rentrer seule dans la maison vide fit passer un frisson sur ses épaules mouillées, et elle marcha en avant, plus vite.
Elle passa les deux criques, Survy et Oui ; puis la côte de Landemer se dressa devant elle. Encore un peu de chemin… Elle était lasse et se sentait les jambes brisées : là-haut elle allait trouver André et elle se reposerait.
Elle pressa le pas de son mieux ; tout à coup, au-dessus de sa tête, la voix de Mélétis l’appela.
— Éliette, seule ? Que faites-vous là, par ce temps ?
Debout sur le petit parapet qui garde les voitures d’une chute épouvantable, son élégante silhouette se dessinait sur le ciel redevenu bleu.
— André ! cria Éliette en tendant les mains vers lui.
Par une coupée dans le gazon, il descendit rapidement vers elle, un peu essoufflé.
— André ? il est chez vous ? fit-il effrayé.
Elle secoua la tête sans pouvoir proférer un son.
— Parti, depuis midi… pas sur la falaise… fit-elle enfin, après des efforts inouïs.
Ils se regardèrent terrifiés. Le soleil posait sur le sommet mouillé du Câtè une couronne de gloire lumineuse. Les giboulées fuyaient au fond du ciel lointain, et tout rutilait autour d’eux dans l’herbe mouillée.
— Allons, dit Mélétis en prenant la main d’Éliette. Par le même chemin.
— Du secours ? fit-elle éperdue.
— Par ce temps ? L’auberge est pleine de gens qui boivent et qui jouent ; c’est jour de marché, aujourd’hui… les artistes sont trop loin… À nous deux, nous le trouverons bien ! Et puis, il y a les douaniers…
Éliette le retint.
— Et vous, malade ! par ce froid…
Elle tremblait, et ses dents claquaient.
— Moi ? Éliette, je suis guéri… oui, guéri, je vous le jure ! Ne craignez rien pour moi. Allons.
Elle le regarda, éblouie ; puis ses paupières battirent, et elle couvrit ses yeux de la main, en remerciant Dieu.
Il prit l’autre main, qu’il tint fortement dans la sienne, et rapidement ils refirent le chemin qu’Éliette venait de parcourir seule.
Que c’était long ! Anse après anse, ils explorèrent tout du regard. « André ! » criait Mélétis lorsqu’il croyait voir remuer une forme dans les rochers ; mais ce n’était jamais qu’une illusion.
Le soleil descendait de plus en plus ; il apparut enfin tout au bout de la côte, derrière les multiples promontoires, qui s’étageaient les uns derrière les autres dans une vapeur lilas ; la mer baissait rapidement, sa fureur s’était soudainement calmée, et les blancheurs sinistres avaient disparu au loin ; les grandes vagues continuaient pourtant à déferler sur les roches éparses, mais elles découvraient déjà de vastes champs d’algues rousses au milieu de l’écume papillotante.
Éliette et Niko ne se parlaient pas ; ils savaient trop bien ce qu’ils pensaient. De temps en temps, à un passage difficile, il serrait plus fortement la main qu’il tenait. Une fois, elle glissa sur l’herbe mouillée et faillit rouler sur les rochers pointus, d’une hauteur de vingt mètres.
Il la tenait si bien, qu’elle crut avoir le poignet foulé, mais elle s’arrêta au bord du précipice.
— Comme vous êtes fort ! dit-elle en se relevant, avec un orgueil reconnaissant.
Il sourit d’un beau sourire protecteur, reprit sa main fine et continua de marcher.
Arrivé sur la grotte, Niko s’arrêta.
— Éliette, dit-il, ce ne peut pas être ailleurs qu’ici !
Elle ouvrit sur lui ses yeux profonds, pleins d’une horreur sans nom.
— J’y suis passée il y a une heure ou deux, dit-elle, et si vous saviez ce que j’ai vu ! L’eau entrait là avec un bruit…
— Ce ne peut être qu’ici, répéta fermement Niko. Du courage, Éliette ; il a pu tomber, il a pu être surpris… Éliette !
Elle pâlissait, près de s’évanouir ; il reprit sa main ; quand il la tenait, elle se sentait pleine de force.
— Je vais descendre, dit-il ; s’il le faut, pour sortir, je nagerai. Quoi qu’il arrive, n’ayez pas peur.
— Ah ! cria-t-elle, encore si près de l’horrible maladie ! Vous en mourrez… Non ! ne le faites pas !
— Je ne mourrai pas en faisant mon devoir, dit-il en riant d’un beau rire héroïque ; dans ces occasions-là, la mort ne veut pas de moi, c’est prouvé ! Et si je m’enrhume, vous me soignerez, Éliette.
Il s’avançait au bord du goulet, alors abandonné par la mer, lorsqu’il vit apparaître au détour d’un rocher, à mi-jambes dans l’eau, André chancelant. Une vague attardée le couvrit tout entier et passa derrière lui, broyant les galets…
Mélétis courut au secours de son ami, qui avait résisté à l’assaut et qui gagnait le rivage, ruisselant mais sain et sauf ; quoique son visage fût couvert de petites meurtrissures.
— André, qu’est-il arrivé ?
— Je me suis laissé enfermer là, répondit-il.
Ses yeux brillaient de fièvre au fond de leurs orbites.
En apercevant sa sœur qui le regardait sans pouvoir courir à lui, tant elle avait peur de pleurer si elle faisait le moindre mouvement, il sembla se réveiller d’un rêve.
— Vous me cherchiez ? dit-il.
— Nous te raconterons cela plus tard, fit Niko. Tu es trempé, rentrons vite.
André était un peu courbaturé, mais au bout de quelques pas il reprit son allure habituelle. Ils gravissaient la falaise aussi rapidement que possible ; arrivés à mi-côte, ils s’arrêtèrent pour respirer. André se retourna et regarda l’Océan.
Le soleil couchant dorait une vapeur fine et transparente où les moindres brins d’herbe semblaient de précieux joyaux ; à cette hauteur, on ne voyait plus de la mer que la houle profonde, qui formait des plis plus foncés sur l’azur.
— J’ai cru, dit-il d’une voix tranquille, que je ne reverrais jamais tout cela, et maintenant, je suis content, oui, content, d’avoir survécu.
Niko l’écoutait. Depuis le moment où il avait été emporté inerte de chez Raffaëlle, André n’avait pas prononcé un mot qui fit allusion à ses pensées, et souvent son ami s’était demandé s’il pensait, ou si l’intelligence était restée dans la déroute de ce pauvre corps foudroyé.
Ils recommencèrent à marcher, Éliette un peu en avant, les jeunes gens côte à côte sur l’étroit sentier qui regagnait Gruchy.
— Niko, fit André à voix basse, tout était vrai ? Wueler…
— N’y songe pas, je t’en prie !
— Je ne songe pas à autre chose ! Wueler, et le prince, et l’autre… c’était vrai ?
— C’était vrai, répondit gravement Niko.
— Et l’origine de sa fortune ?
— Le premier de tous, un négociant de Marseille.
— Comment sait-on cela ?
— Les héritiers frustrés avaient fait du bruit, dans le temps, puis, par respect pour la mémoire du mort, disent-ils, par impuissance surtout à rien prouver, je crois, ils s’étaient tus ; mais il y a des gens qui s’en souviennent ; ce n’est pas si vieux.
André fit quelques pas en silence.
— Comment ne m’as-tu pas dit, puisque tu le savais…, commença-t-il.
— Je ne savais pas tout ; j’ai appris depuis. Et rappelle-toi, je t’en avais dit assez pour l’avertir.
— Oui, mais j’étais sourd… et aveugle. Il faut que je connaisse la vérité, Niko. Ensuite, qu’a-t-on dit de moi ?
— On a dit que tu t’étais bien conduit, quoique follement. On te plaint et l’on t’estime. Tous les honnêtes gens ont compris que tu avais été trompé.
André respira profondément et ne dit plus un mot jusqu’à la maison.
La paysanne qui servait Mme Heurtey avait allumé, comme tous les soirs, un grand feu d’ajoncs dans l’âtre de la salle ; après avoir changé de vêtements, André s’assit devant pendant qu’Éliette mettait une autre robe. Il tourna lentement vers Mélétis des yeux où toute l’intelligence était revenue, avec l’énergie.
— J’ai vu la mort de près, dit-il sans élever la voix. Je ne crois pas qu’on puisse la voir de beaucoup plus près sans mourir.
Mélétis posa sa belle main douce sur celle de son ami :
— Exprès ? fit-il en cherchant dans ses yeux.
— Pas tout à fait… Au commencement, cela m’était égal. Ensuite, j’ai voulu vivre…
Il raconta l’histoire de cette terrible journée.
En se promenant, il était arrivé à la grotte, qu’il ne connaissait pas. La curiosité l’avait poussé, et il était descendu assez aisément le long des parois de granit, croyant pouvoir remonter sans difficulté.
À l’entrée de la caverne, le souvenir de l’autre, celle du tableau, l’avait assailli avec tant de force qu’il s’était assis, épuisé, sur une grosse pierre. Là, il avait remonté le cours de tant de pensées, il s’était rappelé tant de choses, que le temps n’avait plus eu de valeur pour lui. Une vague, en l’éclaboussant, le tira de sa méditation, et il s’aperçut qu’il était enfermé. Il essaya de remonter ; mais le granit, poli comme une glace et mouillé par l’eau de mer, ne lui donnait aucune prise : le vent fraîchissait, la mer montait rapidement.
— Je compris, dit-il, que j’étais probablement perdu, et cette idée ne me causa aucune peine. Je venais de remuer tant de pensées douloureuses, à mes propres yeux j’étais si bien convaincu d’infamie, que la mort m’apparaissait comme une solution facile ; d’autant plus que j’avais conscience de ne pas l’avoir cherchée. Je résolus cependant de lutter tant qu’il me serait possible, par acquit de conscience et aussi pour l’amour de maman, à qui j’ai donné assez de chagrins.
Sa voix se brisa. Éliette, qui venait d’entrer, s’assit sur un siège bas et prit sa main. Entre elle et Mélétis, se sentant aimé, il reprit courage et continua :
— Je voulus, quand l’eau fut assez haute, me mettre à la nage, mais c’était pure folie. Alors, je me réfugiai au fond de la grotte, qui est beaucoup plus élevée qu’on ne le croirait. Je regardais les vagues gagner du terrain, me demandant chaque fois si ce serait celle-là qui m’emporterait. Elles me jetaient à la figure, avec leur écume, des cailloux dont je me garais de mon mieux. Mais j’étais décidé à lutter, à ne pas me laisser tuer sans résistance. Enfin, je vis que l’eau baissait ; le vent diminuait aussi, j’étais prisonnier, mais ce n’était plus qu’une affaire de temps. Je fis alors des réflexions… Je n’ai pas besoin de vous dire lesquelles. J’ai livré ma bataille et je l’ai gagnée.
— Cela fait deux, dit Mélétis en lui pressant fortement la main ; André, tu es un homme ! Et maintenant, il faut te remettre au travail.
— Je le voudrais, fit le jeune homme dont le visage s’assombrit. Mais je ne peux pas.
— Essaie ! Et moi, je m’en vais, avant que Mme Heurtey arrive. Je couperai par la traverse afin de ne pas la rencontrer. Elle ne saura jamais rien, n’est-ce pas, André ?
— Jamais, répondit-il.
Mélétis sortit ; le frère et la sœur le suivirent des yeux dans le chemin montant et ombragé, où il disparut, puis se regardèrent.
— Ô mon frère ! fit Éliette avec un sanglot en lui serrant fortement le bras.
— Ne pleure pas, ma sœur, répondit André. C’était hier qu’on pouvait me pleurer ; aujourd’hui, je sors des limbes !
En rentrant, peu après, Mme Heurtey les trouva, causant paisiblement. Le baiser que vint lui donner son fils était si différent de ceux qu’elle en recevait d’ordinaire, qu’elle en fut tout émue.
— Tu vas bien, André ? lui dit-elle en le regardant attentivement.
— Tout à fait bien, maman chérie, répondit-il avec l’inflexion câline des temps anciens.
Quand Mme Heurtey fut seule dans sa chambre avec sa fille, elle l’interrogea.
— C’est M. Mélétis qui a ramené mon frère ce soir, d’une longue promenade au bord de la mer, répondit évasivement l’artificieuse ingénue. Oh ! maman ! je crois que nous avons retrouvé notre André !
Mais Mme Heurtey resta impassible, au moins en apparence. Elle ne croyait pas aux miracles.
q