‹ PérilChapitre 5 sur 35 · Chapitre 5

Chapitre 5

Resté seul, André essaya de réfléchir, mais une extrême fatigue nerveuse lui enlevait la possibilité de concentrer ses pensées ; avec un geste de renoncement, comme en présence d’un problème trop difficile, il se déshabilla à la hâte et se mit au lit. Moins d’une minute après, il dormait.

En se réveillant quelques heures plus tard, il aperçut la clef sur la table, et le souvenir de tout ce qui s’était passé depuis vingt-quatre heures lui revint avec force. Pendant qu’il faisait sa toilette, il tourna et retourna dans sa tête les éléments du problème sans arriver à une solution.

Il connaissait sa mère ; il savait quelle impitoyable rigidité se cachait sous sa tendresse ; il savait aussi quelle fermeté de résolution l’avait soutenue durant toute sa vie, et il se rendait compte que sur le chapitre des sorties nocturnes elle ne céderait pas. Était-il indispensable vraiment qu’il se brouillât avec elle irrémédiablement à cause de cela seulement ?

Vingt fois, il maudit la rigueur puritaine et les habitudes de province ; il envoya au diable ceux qui ne comprennent pas la vie moderne ; mais ces exclamations, qui soulageaient sa colère actuelle, ne changeaient rien à la situation : fallait-il rompre et s’en aller, au lieu de céder et rentrer au logis comme devant ?

— L’heure de Cendrillon et d’André Heurtey, avait dit Raffaëlle.

Il se sentit cinglé comme d’un coup de fouet, par le souvenir de la façon énigmatique dont elle avait prononcé ces paroles. Non ! il ne pouvait plus permettre qu’on le traitât en petit garçon ! Il s’en irait, le jour même…

Il devait revoir la jeune femme dans l’après-midi, après l’heure du travail ; il savait qu’elle ne serait pas seule ; mais elle trouverait bien moyen de lui jeter un mot pour l’avertir d’un nouveau tête-à-tête.

Au souvenir de ce qui s’était passé la veille, André se sentit pris de fièvre ; il lui semblait à peine que ce fut réel, tellement c’était imprévu.

Elle l’aimait, il en était sûr, – elle l’avait aimé longtemps, lui avait-elle avoué ensuite ; mais trop fière, se mettant à trop haut prix pour succomber dans une aventure banale, elle avait lutté avec elle-même tant qu’elle avait pu, et le mystère le plus profond devait couvrir leur liaison, car Raffaëlle se montrait très jalouse de sa réputation. Aucune femme de conduite douteuse n’avait franchi le seuil de son hôtel.

Elle recevait presque uniquement des hommes, mais ceux-là parmi les plus choisis. La finance, la politique et les arts se rencontraient chez elle ; il était bon d’y avoir été présenté. Tout le monde était avec elle d’une irréprochable convenance : entre hommes on se demandait bien un peu d’où tombait cette belle étrangère à l’accent si parfaitement parisien, mais au fond personne ne s’en inquiétait, et on la prenait telle qu’elle se montrait, riche, belle, correcte et intelligente. Une liaison avouée lui eût fait perdre tout le prestige qu’elle avait acquis ainsi ; André n’avait rien à lui offrir en échange ; donc, le secret était indispensable. Lui-même l’aimait d’ailleurs si follement, qu’il eût été honteux de le laisser connaître, un amour sincère étant, parmi ceux qu’il fréquentait, la chose la plus ridicule qui se pût imaginer.

Mettre des lisières à sa passion, choisir des heures pour s’y livrer, être contraint de quitter Raffaëlle au moment où elle lui ouvrait ses bras… Impossible, absurde ! Si sa mère perdait la notion réelle de ce qui se peut et se doit, il en était bien fâché pour elle, mais il ne permettrait plus qu’on le traitât en petit garçon.

Avec des mouvements rageurs et saccadés, il empila quelques vêtements dans sa valise, la ferma, la boucla, et, jetant un regard de dédaigneuse pitié sur la clef restée sur la table, il prit le bouton de la porte.

Un coup de sonnette l’arrêta comme il allait ouvrir ; d’un geste dépité il lança la valise sur son lit. Quelle tyrannie, aussi, et quelle misère, cette chambre bloquée par le salon, d’où il ne pouvait sortir sans être vu ! Force lui serait maintenant d’attendre la sortie du visiteur malencontreux… ou de la visiteuse. Sa mère ne prenait-elle pas plaisir à recevoir une demi-douzaine de vieilles dames ennuyeuses qui n’en finissaient pas de s’en aller ?

Ce n’était pas la voix d’une vieille femme qui retentit dans la pièce voisine, mais celle de Niko Mélétis.

— Le diable l’emporte ! pensa André. J’avais complètement oublié que je lui avais dit de venir déjeuner avant d’aller au Noir et Blanc… Me voilà bien ! Maman va lui tirer les vers du nez…

Le bruit des voix s’était soudainement étouffé, et le jeune peintre entendit fermer la porte de la salle à manger. Il regarda sa montre.

— Midi ! faut-il que je sois bête pour avoir dormi si longtemps ! Aller déjeuner avec eux, à présent ? Pas commode ! Comment expliquer à Éliette mon sommeil prolongé ? Et puis, quelle tête maman va-t-elle me faire ?

Un gai soleil envoyait ses rayons jusque dans les carafes, qui projetaient sur la nappe de brillants arcs-en-ciel ; le visage sévère de Mme Heurtey portait une impression douloureuse, malgré le soin évident qu’elle prenait pour l’adoucir ; mais celui de sa fille, tourné vers Niko Mélétis, resplendissait de tendresse et de vie.

Elle était délicieuse dans sa franchise, sa simplicité, la bonhomie de son regard, de son sourire, de toute sa charmante personne. Un peu penchée en avant, elle déposait sur l’assiette de Mélétis les plus beaux radis du ravier, les choisissant comme si c’étaient des boutons de roses.

Le beau Smyrniote, appuyé au dossier de sa chaise, la regardait faire avec complaisance, amusé de la voir si bonne, si pleine d’attentions.

— Assez, mademoiselle Éliette, assez ? Vous ne voulez pas que je les mange tous ?

— Encore un, fit-elle en tenant suspendu par ses feuilles vertes un radis rose et blanc pareil à une fleur. Voyez comme il est joli !

Mélétis sourit et mordit à belles dents à même celui qu’elle venait de laisser tomber devant lui ; mais une quinte de toux le prit, et d’un air las il s’appuya en arrière, pendant que le joli visage d’Éliette devenait pâle.

— C’est trop poivré pour moi, dit-il, lorsque sa toux se fut apaisée, je ne suis pas raisonnable… ni vous non plus, mademoiselle.

Éliette le regarda d’un air si navré, dans sa douceur presque enfantine, que Mélétis, en souriant, tapota paternellement la petite main posée sur le bord de la table, dans une attitude pleine de mélancolie…

— Voyons, mademoiselle Éliette, ne vous affligez pas ainsi ; ce ne sera pas encore pour cette fois ; vous me ferez manger quelques côtelettes saignantes de plus avant que je m’en aille en paradis.

La physionomie d’Éliette exprima une pitié tendre et profonde ; mais elle ne dit rien. Mme Heurtey allait appuyer son doigt sur le timbre pour sonner, lorsque André entra d’un air délibéré.

— Bonjour, maman, dit-il en baisant au front sa mère, sans affectation ; bonjour, Éliette ; bonjour, Niko ; tu as cru que je t’avais oublié ? Je vous demande pardon d’avoir dormi si longtemps ; il y a des jours où l’on est plus paresseux que d’autres…

Il s’assit et déplia sa serviette, comme à l’ordinaire. Mme Heurtey sonna, la bonne parut avec un plat fumant.

— Je te demande pardon aussi, Niko, dit-il, j’ai oublié de dire que tu viendrais déjeuner, et si tu n’es pas aussi bien traité que de coutume, tu ne t’en prendras qu’à moi seul.

— Je suis toujours bien traité, répondit le jeune homme. Je trouve même qu’on me gâte.

— On ne peut gâter ce qui est vraiment bon, monsieur Mélétis, dit Mme Heurtey, en faisant un effort pour se mêler à la conversation.

André comprit que la présence de sa sœur avait empêché toute conversation particulière entre sa mère et son ami, et s’en réjouit.

— Le vilain paresseux ! dit Éliette en le menaçant du doigt. Se lever à midi quand on n’a pas réveillonné ! Tu as donc été au bal ?

— Précisément ! fît André avec empressement.

Mélétis le regarda de côté et se mit sur-le-champ aux prises avec sa côtelette ; il devinait un mystère, bien qu’il n’osât encore soupçonner la vérité.

Le déjeuner fut assez terne. André essayait par instants de jeter quelques fusées de son esprit drôle et brillant ; Mme Heurtey disait à peine une parole de temps à autre ; Éliette était demeurée attristée, et Mélétis se sentait inquiet. Après son départ, la veille, il s’était fort blâmé de n’avoir pas insisté pour emmener son jeune ami ; depuis qu’il l’avait revu, il s’en blâmait beaucoup plus encore.

Après le café, qu’on prit à table, à l’ancienne mode, André passa dans sa chambre et revint aussitôt, son pardessus sur le bras.

— Viens-tu, Niko ? dit-il ; je suis un peu pressé ; j’ai un modèle à deux heures, et après t’avoir introduit à l’exposition, j’irai travailler à mon atelier.

— Je viens, répondit son ami, en prenant congé des deux femmes.

Lorsque la porte se fut fermée sur eux, Éliette poussa un soupir.

— Quel dommage ! fit-elle.

— Quoi donc ? répliqua Mme Heurtey, préoccupée de sa pensée unique, en se tournant vers sa fille avec inquiétude.

— Que ce pauvre Niko Mélétis soit phtisique ! condamné à mourir si jeune ! Tu ne trouves pas cela horrible, toi, maman ?

Mme Heurtey soupira, plus lourdement que sa fille.

— Mieux vaut parfois mourir jeune, dit-elle, et laisser un souvenir sans tache… comme ton père…

— Oh ! maman ! Mon père avait quarante-huit ans, et lui, M. Mélétis, c’est à peine s’il lui reste quelques années à vivre… Et il aime tant la vie ! Aussi nous tâcherons qu’il soit bien heureux, bien choyé, n’est-ce pas, maman ? Il n’a plus de famille, et c’est un frère pour André… dis, maman ?

— Certainement, répondit Mme Heurtey avec une sorte d’amertume.

La conversation d’Éliette lui semblait enfantine et vide, au point d’être intolérable ; elle se retira dans sa chambre sous un prétexte quelconque et laissa sa fille mettre en ordre, avec l’aide de la bonne, les reliefs du déjeuner ; car c’était une maison à la fois de bonne chère et de soigneuse économie.

q

Page 1