Chapitre 6
La jeune fille s’en alla dans le petit salon, où rien ne parlait du drame intérieur de la nuit ; elle s’assit près de la fenêtre, attira à elle sa table à ouvrage, prit une broderie de soie aux tons effacés et se mit à tirer l’aiguille en rêvant.
Sa rêverie suivit la pente accoutumée et descendit dans la rue, accompagnant Mélétis. Elle songeait à lui volontiers et sans gêne ; la réserve pudique, naturelle ou obligée, dont s’entoure la pensée d’une jeune fille à l’égard d’un jeune homme, ne lui imposait aucune contrainte quand elle évoquait l’image de l’aimable garçon. N’était-il pas poitrinaire et condamné à mourir jeune ? Toute la poésie banale des romances, chantées par sa mère auprès de son berceau, faisait une auréole à la belle tête brune et passionnée de l’infortuné, condamné à voir si peu de fois encore le retour du printemps.
L’aventure romanesque qui avait causé le mal de Mélétis était bien faite pour attirer sur lui la sympathie, et ceux qui, après en avoir entendu le récit, ne venaient pas à lui la main tendue, étaient bien rares.
Il était né d’une mère française, fille de Français sans mélange, mariée à un Grec de Smyrne. Son père était mort jeune ; sa mère l’avait élevé, fils unique au milieu d’une nichée de filles. Dans cette atmosphère de tendresse, Niko était devenu l’enfant le plus volontaire, le plus despote et le plus doux qui se puisse imaginer.
Ses caprices faisaient loi dans sa famille ; mais il n’avait guère besoin d’exiger qu’on lui obéit : le charme vainqueur, l’irrésistible câlinerie de ses manières, lui obtenaient d’avance ce qu’il souhaitait, et la possession d’une fortune considérable lui permettait de restreindre bien peu ses fantaisies. Malgré cette éducation singulière, il avait fait de bonnes études ; il parlait une demi-douzaine de langues, sans compter les dialectes de l’Orient, et s’était nourri, dans l’original, de la fleur de toutes les littératures. Libre de se choisir une carrière, il penchait vers la diplomatie, lorsque, à la veille de la guerre franco-allemande, il perdit sa mère.
Aux premières nouvelles de nos désastres, encore sous le coup de sa douleur filiale, Niko se sentit Français jusque dans les moindres fibres de son être ; il avait dix-huit ans, toute la sève généreuse de la jeunesse bouillonnait en lui. Sans vouloir rien écouter, il se fit naturaliser Français et s’engagea dans l’infanterie de marine. Il espérait avoir le temps d’apprendre le métier de soldat pendant que son navire gagnerait la mer du Nord.
On sait comment le personnel de l’escadre fut versé dans l’armée de terre. Sous les ordres du général Chanzy, le jeune Smyrniote, qui ne connaissait que les eaux tièdes de l’Archipel, fit, vêtu de toile, la campagne de la Loire, et, après Patay, tomba une nuit, avec une blessure légère à l’épaule, brisé de faiblesse et de lassitude, sur un tas de neige, au bord d’une route.
Un brave homme de curé, qui cherchait des blessés avec sa carriole, le trouva le lendemain matin, le prit, l’emmena chez lui et le mit dans son lit. Niko avait sur lui des lettres d’une sœur, de quinze ans plus âgée que lui, et devenue chef de famille ; le curé connut ainsi l’origine du pauvre garçon délirant et grelottant, qui se débattait contre les ennemis le jour et la nuit. Le nom de Xandra, qu’il avait pris pour celui d’une maîtresse, fut celui qu’il écrivit sur l’enveloppe destinée à porter la douleur la plus cruelle dans la famille Mélétis.
Comment la sœur aînée parvint-elle à accomplir son héroïque voyage de compassion fraternelle ? C’est ce qu’il faudrait pouvoir raconter dignement ; elle arriva cependant, et la paix ayant été signée dans l’intervalle, elle emporta son cher Niko, toujours délirant et mourant, jusqu’aux eaux bleues qui baignaient leur villa de Smyrne.
Il mit dix-huit mois à revenir à la vie, et de ces dix-huit mois, quatre furent employés à le promener lentement sur le Nil ; sa blessure était en elle-même sans gravité, mais la double pleurésie qu’il avait contractée dans la neige avait laissé de telles traces que tout autre, moins vigoureux, fût mort depuis longtemps. On le guérit, on le crut sauvé, mais son mal devait reparaître souvent, pour de longs intervalles, le laissant à chaque reprise plus languissant.
Le propre de Niko Mélétis n’était pas une patience à toute épreuve : il échappa un jour à la surveillance inquiète de ses sœurs et s’embarqua pour la France, où il avait une nombreuse famille du côté de sa mère. Bien accueilli, choyé partout, à cause de lui-même et aussi de son patriotisme, il ne voulut plus retourner chez lui que de temps en temps, contraint par la souffrance. Désireux de savoir à quoi s’en tenir sur sa santé, il interrogea l’un après l’autre trois médecins célèbres, dont un illustre : leur avis fut celui du docteur de sa famille, du médecin du Caire qui l’avait envoyé sur le Nil, bref celui de toute la Faculté : Mélétis était atteint de phtisie et devait se résigner à vivre tout au plus quelques années encore.
Cette certitude n’assombrit pas outre mesure la bonne et brillante nature du jeune homme.
— Si je n’ai que peu de temps à vivre, se dit-il, inutile d’ébaucher un commencement de carrière et de perdre mon temps avec mes forces à des débuts qui n’auraient pas de suite. Je vais tâcher d’être heureux et de me faire beaucoup aimer, afin d’être beaucoup pleuré.
Dans l’intervalle ses sœurs s’étaient toutes mariées, à l’exception de Xandra, et quoique leur affection fraternelle fût aussi profonde, elle était devenue moins exclusive ; il était libre de vivre à sa guise, et il en profita.
Il en abusa même, mais c’était ce qu’Éliette ne savait pas. Mélétis eut des bonnes fortunes dans tous les mondes, prit pour l’amour ce qui n’en était même pas l’ombre, et se consola de nombreux mécomptes, en constatant qu’au moins il ne s’ennuyait pas. Un soir, dans une soirée de finance, il avait rencontré André et s’était pris d’amitié pour lui. L’amitié de ce charmant garçon, condamné à disparaître si tôt, n’était pas une chose à dédaigner ; André, flatté, éprouva bientôt pour lui une affection très sincère, et depuis, ils partagèrent les mêmes plaisirs et les mêmes travaux : ceci veut dire que Niko, étendu sur le divan de l’atelier, fumait des cigarettes pendant que le jeune peintre travaillait.
Au bout de deux ou trois mois, André amena son ami chez sa mère ; non sans une certaine hésitation d’abord, car Mélétis était riche, et l’intérieur familial était modeste. Mais Niko fut saisi dès le premier instant par le parfum patriarcal de cette vie honnête ; les soins de ses sœurs, la tendresse de sa mère avaient laissé au fond de lui des regrets et des aspirations qu’il était loin de satisfaire dans son existence actuelle.
Le frais visage d’Éliette, sa naïve admiration, la gaieté qu’elle apportait dans cette maison, sans elle austère, et même la simplicité un peu rigide de Mme Heurtey, le charmèrent par contraste avec les femmes qu’il voyait le plus dans l’intimité, et il prit l’habitude de passer souvent avec elles la soirée du dimanche. C’est ce qu’il appelait se retremper dans le sein de la famille. En de telles occasions, il apportait souvent quelques friandises orientales, envoyées tout exprès de Marseille, parfois de Smyrne même ; mais il lui arriva aussi d’apporter vulgairement des marrons, et ces jours-là ne furent pas les moins joyeux.
Mélétis brillait comme un astre de première grandeur dans le ciel d’Éliette. Elle s’était attachée à lui par la pitié d’abord, puisqu’il devait mourir. Et puis, il était si beau, avec son visage oriental, ses longs yeux noirs, ses cheveux brillants, avec ses gestes souples et onduleux !
Éliette avait connu chez une de leurs amies un lévrier d’Écosse, au poil noir et pareil à de la soie floche, aux yeux tendres et rieurs, tout jeune et déjà très grand, mince et long, aux mouvements si doux qu’il semblait ne jamais déplacer en une fois qu’une portion de lui-même.
— C’est tout comme M. Mélétis, avait-elle dit en le caressant.
On avait ri, on l’avait plaisantée sur cette singulière comparaison, mais elle n’en avait pas moins conservé sa prédilection pour le beau lévrier. Avec cela, pas l’ombre d’embarras, pas la moindre idée romanesque ; on ne saurait aimer autrement que comme un frère un homme qui doit mourir, quand cet homme, surtout, est l’ami de votre frère ; et puis, la fortune de Niko le faisait graviter si loin ! exactement comme les étoiles, dont on ne saurait approcher.
D’ailleurs, Éliette était essentiellement pleine de bon sens et de raison.
Mais elle avait vingt ans, et Niko incarnait pour elle la double poésie de l’Orient et de la mort.
Aussi, elle y songeait comme on songe aux roses qui se faneront, aux étés qui finiront, à la jeunesse qui s’en ira, et elle aimait les roses, les étés et la jeunesse.
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