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Chapitre 7

Dans la rue, André avait pris une allure assez rapide pour que Mélétis fût obligé de l’arrêter au bout d’un instant.
— Tu m’essouffles, lui dit-il, je n’ai pas des poumons capables de jouer à ce jeu-là. Si tu es pressé de te débarrasser de moi, dis-le. Je suis parfaitement en état d’aller au Carrousel tout seul et de payer mon entrée !

— Je te demande pardon, fit André en ralentissant le pas ; je songeais à tout autre chose.

— Tu croyais galoper vers le boulevard Pereire ? dit Mélétis sans plaisanter.

— Pourquoi me dis-tu cela ?

André s’était arrêté net en prononçant cette phrase d’un ton bref.

— Parce qu’il m’a semblé hier soir que j’avais agi comme un ami discret en me retirant ; je me demande aujourd’hui si j’ai agi comme un ami véritable.

André recommença de marcher, d’une allure plus raisonnable, et ne répondit pas.

— C’est moi qui t’ai présenté chez Mlle Solvi, continua Mélétis, et je commence à m’en repentir.

— Tu y vas bien, toi ! répliqua brusquement le jeune peintre.

— Oh ! moi, je vais partout ; c’est même, je crois, ce qui constitue ma position sociale. Mais ce n’est pas la même chose…

Comme André ne disait rien, il ajouta :

— Moi, je n’en suis pas amoureux.

— Tu l’as été, tu me l’as dit !

— Amoureux signifie bien des choses différentes, mon cher ami. J’ai été amoureux de Raffaëlle…

André fit un mouvement d’humeur à cette appellation familière, et Niko s’en aperçut, mais continua imperturbablement :

— … Comme on l’est d’une très jolie personne appartenant à un monde où l’on peut espérer de se plaire et de s’oublier réciproquement sans qu’il en résulte de drame ou de tragédie…

— Ce n’est pas ainsi que tu me parlais de Mlle Solvi dans ce temps-là, interrompit André sèchement.

— Tu voudras bien te rappeler qu’à cette époque-là je t’en ai parlé le moins possible, riposta Mélétis d’un ton qui n’admettait pas de réplique. J’allais chez elle, comme beaucoup d’autres, je t’ai proposé de t’y présenter, parce que c’est une maison intéressante, curieuse même ; tu n’es plus un enfant, et comme, après tout, il ne s’agissait pas d’un mariage… je croyais que tu avais assez de jugement pour tirer toi-même tes conclusions…

— Et maintenant, paraît-il, je n’ai plus assez de jugement pour…

— Pour quoi ? demanda Mélétis en s’arrêtant. Remarque bien, reprit-il en voyant André garder le silence, que tu me cherches querelle, au lieu de me remercier d’être si gentiment parti hier soir…

— On ne te l’a pas demandé ! fit André avec humeur.

— Je n’en ai que plus de mérite… Voyons, André, qu’y a-t-il ? Car il y a quelque chose…

— Il y a, s’écria le jeune homme sans y prendre garde, que ma mère m’a fait une scène abominable ce matin.

— Mme Heurtey ? Tu me surprends ? Je ne la croyais pas de celles qui font des scènes ? Et à quel propos ?

— Parce que je n’étais pas rentré… S’apercevant de son imprudence, il se reprit et ajouta : … assez tôt cette nuit. Te figures-tu un garçon de mon âge surveillé comme un gamin ?

— Auparavant, fit Mélétis, en était-il de même ? Il me semble que tu as ta clef ?

André se mordit les lèvres. Son ami le regardait du coin de l’œil avec une finesse malicieuse. Le manège de Raffaëlle ne lui avait point échappé ; si détaché qu’il en fût, à présent, si peu épris qu’il en eût été, il avait gardé de son ancien désir de galanterie avec la jeune femme un peu de la rancune que les hommes éprouvent pour la femme qui n’a pas voulu comprendre ou agréer leurs attentions. La pensée qu’André avait réussi lui inspirait à la fois une très légère dose d’envie, un soupçon de crainte et une certaine compassion, car il ne le supposait pas de force à lutter de ruse et d’habileté avec une aussi redoutable adversaire. Quel que fût le but de Raffaëlle, et il ne la croyait pas capable d’agir sans but, André ne sortirait de ses mains que lorsqu’elle le voudrait bien, et pas sans blessures.

Cette réflexion lui inspira l’idée de faire un peu de morale à son ami, s’il en était temps encore, et malgré l’inutilité avérée de toute morale adressée à un homme amoureux.

— Écoute, dit-il, jusqu’ici tu as été fort raisonnable, et tu t’en es bien trouvé. Pourquoi changerais-tu de manière de vivre ?

André répondit par un mouvement d’épaules si expressif, que Niko comprit à peu près tout ce qui lui restait à comprendre.

— En ce cas, dit-il, tu feras comme tu voudras. Seulement, continue de travailler, parce que le travail, vois-tu, cela ne se quitte pas pour se reprendre à volonté. Et il y a déjà longtemps que tu n’as fait quelque chose de vraiment bien.

— Qu’est-ce que tu en sais ? riposta André, piqué dans son orgueil d’artiste jugé par un homme étranger au métier. Tu ne t’y connais pas !

— Quand je dis que c’est bien, tu trouves que je m’y connais ! fit Mélétis avec une parfaite philosophie. Que je m’y connaisse ou non, je te dis que depuis… depuis quatre ou cinq mois, tu n’as rien fait qui vaille. À présent, j’espère que l’inspiration va te revenir. Non, ne m’accompagne pas, merci. Tu n’es pas en train de causer, moi non plus. J’irai dîner chez ta mère dimanche. Tâche de t’y trouver, autrement tu mettrais mon amitié dans une situation bien embarrassante.

Il s’éloigna d’un pas indolent, laissant André le regarder avec un mélange d’humeur et d’affection.

— C’est bien à lui de me chapitrer ! pensait le jeune peintre, lui qui mène une vie de bâtons de chaise… Je voudrais bien savoir ce qu’il dirait, si sa mère l’obligeait à rentrer tous les soirs !

André prit le chemin de son atelier, mais son ami l’avait dit : il n’était capable d’aucun travail ce jour-là, pas plus que les jours précédents. Il congédia son modèle et essaya de trouver un fond pour une étude plus ancienne. À quatre heures et demie, n’ayant fait que gâter une chose déjà mauvaise, il rangea ses pinceaux et s’en alla à l’hôtel du boulevard Pereire.

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