Chapitre 8
Le valet de pied qui lui ouvrit avait l’air impassible d’un domestique bien stylé. Dans le vestibule, il croisa la femme de chambre de Mlle Solvi, qui ne sembla pas se douter de sa présence. André, peu accoutumé à de telles façons, s’était déjà demandé quelle attitude il devait prendre vis-à-vis de ces gens ; rassuré, il entra dans le salon où la veille il avait engagé une part de sa vie, peut-être sa vie tout entière.
Raffaëlle n’était pas là ; à peine rentrée, – car il avait rencontré le petit coupé attelé d’un cheval de premier ordre, mais sans étalage de luxe, – elle avait dû passer dans sa chambre. Il l’entendait, à travers la double portière qui servait de clôture entre les deux pièces, donner à demi-voix des ordres à sa camériste, et une impatience nerveuse, maladive, courait dans la chair d’André, crispant ses nerfs jusqu’à lui donner envie de pleurer.
On sonnerait tout à l’heure, bien sûr, et il n’aurait pas eu le temps de lui dire un mot… Elle savait qu’il était là, pourquoi ne venait-elle pas à lui ? Elle devait avoir hâte de le voir, ou bien, alors, c’est qu’il n’aurait été pour elle qu’un jouet… Cette idée semblait à André encore plus douloureuse que l’attente.
Énervé, excité, fiévreux, il marchait à pas lents dans le salon, se heurtant aux objets bizarres et précieux qui le remplissaient ; il s’accouda un instant sur le piano à queue, dont les cordes rendirent un son plaintif, et reprit sa marche, comme s’il avait été cinglé d’un coup de fouet, craignant de briser quelque chose dans cette maison où il se sentait plus mal à l’aise qu’il ne l’avait jamais été nulle part.
Le timbre de la porte d’entrée résonna ; André s’arrêta court, avec une incroyable colère qui lui fit passer dans la bouche une saveur étrange, pareille à celle du fer ou du sang. Il attendit l’intrus en tournant le dos, pour essayer de gagner une seconde et de se composer un visage… Au bout d’un instant, qui lui parut interminablement long, le domestique entra à pas pressés de ses escarpins sans bruit, et déposa sur une petite table basse, auprès du fauteuil de Raffaëlle, un énorme bouquet de roses blanches. Une carte, nichée dans les fleurs, s’en échappa et tomba à terre ; le domestique la ramassa et la mit en évidence sur le bouquet, puis sortit.
— C’est moi, dit André, qui aurais dû lui envoyer des fleurs ! Je suis stupide !
Le bouquet l’obsédait, la carte le tentait ; il s’approcha et, presque sans le vouloir, la lut à l’envers : Niko Mélétis !
Il envoyait un bouquet blanc à Raffaëlle. Était-ce ironie ou politesse ? Politesse, certainement, mais pourquoi blanc, aujourd’hui précisément ? Bien des fois il s’était fait précéder par des fleurs, mais il ne les choisissait pas de cette couleur virginale…
André haussa les épaules et se remit à marcher, en regardant autour de lui.
Le salon était véritablement luxueux et, malgré quelques légères fautes de goût, véritablement artistique. Les rideaux et les portières de satin d’une couleur indécise, flottant entre le rose et la feuille morte, étaient couverts de broderies où la chenille, l’or, l’argent et la soie se mêlaient en enroulements capricieux, semblables à des feuillages ; de grands pans de peluche d’un vert bronzé, léger et mourant, avec des reflets sombres comme la profondeur des forêts à l’automne, servaient de doublure et faisaient un contraste très harmonieux. Les fenêtres voilées de dentelle écrue, d’un ton doux, jetaient un jour doré sur quelques tableaux de choix suspendus aux murs, recouverts d’une peluche pareille à celle des rideaux, où l’or des cadres éclatait avec une somptuosité rare. C’était à la fois le salon d’une femme très riche et d’une personne ayant son originalité. André avait vu cela cent fois ; jamais il n’avait été autant frappé par l’arrangement ingénieux de cette demeure, ni par le luxe qui s’y déployait.
— Elle possède donc vraiment une très grande fortune ? se dit-il, presque malgré lui.
Dans l’écartement des portières, il vit apparaître Raffaëlle, qui lui sourit sans entrer. D’une main elle retenait l’étoffe brodée, l’autre pendait à son côté sur sa robe de laine rose pâle, admirablement harmonisée avec le salon ; elle portait des bijoux d’argent mat sur de vieilles dentelles rousses. Ses cheveux noirs, fins et souples, qui frisaient naturellement sans perdre leur brillant, ses yeux noirs, ses lèvres rouges, tout cela faisait un tableau exquis, dont l’artiste fut aussi frappé que l’amant.
— Tout seul encore ? dit-elle sans lâcher les plis de la portière.
Il brûlait de courir à elle, de la saisir dans ses bras, de s’assurer qu’elle était bien à lui. Dans ce cadre, dans ce costume, il n’était plus si sûr qu’elle fût à lui ; la clarté du jour, sans dissiper le souvenir des ivresses de la nuit, les rejetait dans une sorte d’obscurité, comme la lumière du soleil pose de grandes ombres au pied des murs éclatants.
— Seul, répondit-il sans oser s’avancer, car la femme de chambre pouvait se trouver dans la pièce voisine sans qu’il le sût.
Raffaëlle laissa enfin retomber les plis du rideau et fit deux pas en avant. Il avait couru à elle et baisait follement ses mains.
— Ah ! je vous aime, je vous aime ! murmurait-il sans savoir ce qu’il disait.
Au contact de cette peau délicate, il retrouvait la sensation de la réalité.
Elle se contenta de sourire et baisa si rapidement la joue du jeune homme, incliné sur sa main, qu’il sentit à peine le frôlement de deux lèvres fraîches ; puis elle se dégagea et se trouva debout devant la cheminée.
— Des fleurs ? fit-elle. Oh ! ce n’était pas la peine. J’attends de vous mieux que des fleurs !
Elle leva la tête en parlant, et son regard plein d’orgueil rencontra celui du jeune homme ; puis elle lut la carte et fronça un peu le sourcil.
— Mélétis ? Vous ne lui avez rien dit, j’espère ? fit-elle, en se tournant vers André avec une vivacité un peu rude.
— Rien du tout, je vous le jure !
— Enfin, si ça l’amuse… Elles sont belles, ces roses…
Elle sonna et fit emporter le bouquet par le domestique, qui le rapporta sur-le-champ dans un cornet de cristal. André, ne sachant que faire de lui-même, regardait le tableau de Corot qui était la lumière intérieure de ce salon.
— Asseyez-vous là, dit Raffaëlle en lui montrant un pouf, en face d’elle ; asseyez-vous, qu’on vous voie…
Il avait obéi, mais le siège était si bas qu’il put se laisser glisser à demi, presque agenouillé.
— Raffaëlle, fit-il, en lui tendant les bras.
— Chut ! répondit la jeune femme en mettant un doigt sur ses lèvres. Ne savez-vous pas que toutes les portes sont ouvertes ? ajouta-t-elle en souriant.
André avait grande envie d’envoyer au diable les portes ouvertes, mais il n’osa. Cette maîtresse nouvelle, dans ce cadre somptueux, lui inspirait un sentiment fort différent de ce qu’il avait ressenti jusque-là dans ses liaisons ; il se savait bien à elle, et n’était pas tout à fait sûr qu’elle fût il lui. Jusqu’alors, il avait éprouvé le contraire.
— On peut venir, fit-il tout bas avec impatience ; pendant que nous sommes seuls, dites bien vite quand je pourrai vous revoir…
— Mais… tous les jours ! répondit-elle avec une coquetterie consommée.
— Pas ainsi… vous revoir… comme hier.
Elle se redressa un peu dans son fauteuil et prit un air froid.
— Hier, dit-elle, a été un de ces moments qui valent toute une vie… Ce ne sont pas des impressions qui se puissent renouveler…
— Comment ! s’écria André, vous voulez…
— Ne parlez pas si haut, et ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, répondit-elle avec une urbanité souriante qui acheva d’exaspérer le pauvre artiste. J’ai dit que des rencontres comme celle d’hier font époque dans une existence, et que ce serait un crime de les rendre banales en les multipliant. D’ailleurs, le soin de ma réputation a des exigences dont vous n’avez pas l’air de vous douter, mon ami. Pour qu’hier arrivât, il a fallu un concours de circonstances que je n’ai pas à vous expliquer, mais qu’il me serait impossible de reproduire une seconde fois.
La physionomie d’André s’était assombrie à tel point, que Raffaëlle eut peur d’avoir dépassé le but.
— Nous nous verrons ailleurs, conclut-elle, avec un radieux sourire, qui eut aussitôt son reflet sur le visage du peintre. Mais rarement, oh ! très rarement…
— Mais bientôt, dites ? Je ne puis vivre sans vous, à présent, Raffaëlle, vous m’êtes devenue aussi nécessaire que l’air et la lumière.
— Une vraie passion, alors ? demanda-t-elle en se penchant vers lui.
— Oh ! oui ! une vraie !
La voix d’André tremblait ; il saisit les poignets de la jeune femme et la contraignit d’approcher son visage. Au moment où leurs lèvres se touchaient, le timbre retentit. Raffaëlle se rejeta en arrière avec un trouble qui n’était pas joué et une rougeur qui n’avait rien de factice.
— Voyez à quoi vous m’exposez ! dit-elle à demi-voix. Allez-vous-en ; sinon, avec la figure que vous avez, dans deux heures, tout Paris saura la vérité !
— Je vous en supplie, murmura André, dites quand ? où ?
Le pas d’un homme lourd et content de lui-même résonna sur les mosaïques du vestibule ; André s’était levé et retourné ; il salua Wueler, financier bien connu, qui lui avait acheté un tableau, et qu’il espérait décider à lui en acheter d’autres.
Il n’y avait plus pour le jeune artiste aucun espoir d’obtenir un mot de Raffaëlle, car le collectionneur de toiles modernes faisait d’interminables visites ; le timbre résonna encore, André ne savait à quoi se décider, lorsque Mélétis entra.
D’un coup d’œil, Niko sut tout ce qu’il voulait savoir. Vainement Heurtey, qui s’était rassis, prit un air indifférent et détaché de tout ; vainement Raffaëlle entama dans toutes les règles le siège du banquier collectionneur, avec la science d’une dame patronnesse qui veut obtenir des fonds pour une œuvre de charité. Mélétis possédait la finesse d’un Asiatique, jointe à l’habitude du monde d’un Français bien élevé, et rien ne put le tromper.
Paresseusement assis dans un grand fauteuil, il se donnait le plaisir de la comédie : ses yeux longs et veloutés se promenaient de l’un à l’autre, avec les dehors d’une indifférence de bon ton. En réalité, il s’amusait « plus qu’à la Comédie française », disait-il à ses heures d’épanchement, et c’était beaucoup, car il considérait la Comédie française comme une des manifestations les plus brillantes du génie artistique de la France.
Trouvant qu’elle avait assez favorisé l’amateur de tableaux, Raffaëlle se tourna vers Mélétis, qui de spectateur devint acteur, sans déplaisir.
Elle le remercia de son bouquet d’abord, puis lui demanda son opinion sur le Blanc et le Noir, alors dans toute la fraîcheur d’une glorieuse exposition ; et, d’un mot, elle rappela sans affectation l’héroïque imprudence du jeune Smyrniote au moment de la guerre, de façon à provoquer un mouvement d’attention sympathique chez le banquier, et enfin elle s’adressa à André qui restait muet, avec une expression rageuse.
— Vous n’avez rien envoyé au Blanc et Noir, vous, monsieur Heurtey ? dit-elle : le pinceau vous suffit ? Vous devriez pourtant essayer, vous qui possédez à un si haut point les qualités de grâce et d’harmonie indispensables au dessin !
Elle continua, mêlant les trois hommes à la conversation, contraignant André à répondre et même à sourire, jusqu’au moment où de nouveaux visiteurs se présentèrent.
Le jeune peintre se leva alors, et Niko l’imita. Accompagnés d’un joli regard et d’une poignée de main ferme et franche, les deux amis se trouvèrent dans la rue.
— Quelle incomparable virtuose ! dit Mélétis. Elle a une façon irrésistible de se jouer de vous ; elle vous effleure à peine, et l’on vibre comme un Stradivarius. C’est prodigieux ce qu’elle a fait sortir de Wueler ! Elle lui aurait vendu un tableau si elle en avait eu un à placer. Mais toi, mon pauvre André, tu es un médiocre instrument ; tu sonnes creux : tu n’es pas digne aujourd’hui d’être torturé par ces mains charmantes !
— Je ne suis pas en train, tu me l’as dit tantôt, fit Heurtey d’un ton bourru ; excuse-moi, j’ai mal à la tête.
— Cela se voit ! répliqua Mélétis avec une compassion où l’ironie n’entrait que pour moitié. Bonsoir, mon pauvre ami.
André prit machinalement le chemin de la place Vintimille ; il se trouvait dans un état d’esprit bizarre, fait principalement de désappointement, et qui, par instants, lui donnait presque envie de pleurer comme un enfant.
L’attitude de Raffaëlle l’avait d’abord bouleversé, puis consterné. Cette nuit, dont le souvenir le faisait frissonner encore, n’aurait-elle donc pas de lendemain ? Elle avait vaguement promis de le revoir, mais n’était-ce pas pour se débarrasser de ses instances ? Pourquoi ? Elle ne l’aimait donc pas ? Et lui l’aimait… oh ! oui ! il l’aimait ! de toute la passion sensuelle qu’il pouvait ressentir, doublée par l’orgueil satisfait et par on ne sait quel besoin de tendresse que tous les hommes dont le cœur n’est pas absolument mauvais apportent dans leurs liaisons amoureuses.
Raffaëlle avait trompé toutes ses aspirations ; André se retrouvait seul, comme la veille, plus seul cent fois, de même qu’après l’éblouissement d’un feu d’artifice, les yeux perçoivent d’une façon plus intense le noir de la nuit. Il avait besoin d’être consolé et regrettait d’avoir quitté Mélétis ; ils auraient pu dîner ensemble, finir la soirée dans quelque théâtre. Qu’allait-il faire des heures jusqu’au lendemain ?
Machinalement, il mit la main sur sa poche et toucha la clef !
La clef ! C’était là le salut, la consolation, la tendresse ! Il avait bien besoin maintenant de cette liberté entière dont il n’aurait pas l’usage ! Au souvenir du visage de sa mère, tiré par l’angoisse, pâli par l’insomnie, André éprouva un remords très sincère.
Pauvre maman ! c’est pourtant vrai qu’elle avait passé une nuit terrible ! Au premier choc, il n’avait pas voulu le comprendre ; mais à présent qu’il s’en rendait compte, il s’expliquait qu’elle l’eût mal reçu ! Et il avait failli s’en aller de la maison, quitter toutes les douceurs de cet intérieur où il était roi… Il avait perdu la tête, assurément.
André était un excellent garçon, gâté par l’admiration exclusive de sa sœur, par les succès précoces de sa jeunesse, par tout ce qui résulte d’un certain talent, d’une jolie figure et d’un aimable caractère ; mais son cœur était tendre et bon, lorsqu’il n’était pas en conflit avec la domination impérieuse, féroce, de ses passions. Il se sentit aussi affligé que honteux de la scène du matin, et résolut de faire tous ses efforts pour en effacer le souvenir.
Il entra chez un pâtissier et fit envoyer des friandises à Mme Heurtey ; chez un marchand de primeurs, où il remplit une corbeille de fruits délicats ; puis chez une fleuriste, et se chargea lui-même d’une gerbe énorme de fleurs, non sans un souvenir amer à l’adresse des roses blanches de Mélétis. Ayant ainsi préparé les voies, il grimpa allègrement l’escalier, puis ouvrit d’une façon bruyante et triomphale, avec la clef qui représentait en ce moment la paix domestique.
Dans la salle à manger, il voyait Éliette mettre la dernière main au couvert ; elle tourna la tête et l’aperçut derrière son bouquet.
— Eh ! frère ! dit-elle, quelle fête crois-tu donc avoir à souhaiter aujourd’hui ? Tu t’es trompé, personne ici n’a droit à de si belles fleurs !
— Maman a toujours droit à ce qu’il y a de plus beau au monde ! répondit André avec une chaleur sincère. Où est-elle ?
— Dans sa chambre, qu’elle n’a pas quittée depuis le déjeuner. Elle a, je crois, mal à la tête.
Éliette avait détourné les yeux en parlant ; peut-être avait-elle deviné quelque chose de la triste veille de la nuit.
André frappa à la porte avec la timidité d’un aspirant au baccalauréat lorsqu’il paraît devant ses juges, sentiment qu’il n’avait pas éprouvé depuis bien des années. Il entra, le pas incertain, les yeux pleins de prière. Mme Heurtey, allongée dans son fauteuil, s’était redressée.
— Maman, dit-il, j’ai été méchant, je ne le ferai plus. Veux-tu m’embrasser ?
Il déposa son bouquet sur les genoux de Mme Heurtey en prononçant cette formule enfantine d’excuse et de regret, et se pencha – non sans un peu d’inquiétude – pour recevoir le baiser demandé.
Sa mère posa ses deux mains sur les épaules de l’enfant devenu homme et qui lui donnait des soucis d’homme ; sans répondre, elle plongea ses yeux graves dans ceux d’André pour y lire la certitude de la sincérité.
Il supporta vaillamment le regard ; en ce moment, il ne songeait absolument qu’à sa mère et à la peine qu’il lui avait causée ; son désir le plus ardent de l’heure présente, – il n’en avait jamais qu’un à la fois, mais à celui-là il appartenait tout entier, – était de recevoir le pardon de cette bouche austère, et l’étreinte de ces bras qui l’avaient bercé quand il était petit.
— Alors, tu restes ? fit Mme Heurtey en le tenant toujours à une petite distance. Tu as réfléchi ?
— Je n’ai pas besoin de réfléchir, ma mère chérie. J’étais fou, je crois bien, ce matin ! Dis-moi que tu me pardonnes, je t’en prie !
— Je te pardonne, dit lentement la veuve, mais ne recommence pas.
Ces paroles avaient été prononcées d’une façon si grave qu’André en fut tout secoué et même plus ennuyé qu’ému ; le bon garçon était du nombre considérable de ceux qui veulent bien avouer leurs fautes, à condition qu’on ne leur en reparlera pas et qu’elles n’entraîneront pas pour eux de conséquences désagréables. Satisfait pourtant, au fond, de voir la paix rétablie, il embrassa sa mère à plusieurs reprises, la fit lever de son fauteuil et l’emmena en triomphe au salon, où il l’installa près de ses fleurs.
— Et puis, ce soir, je vous emmène au théâtre, dit-il, lorsque Éliette vint les trouver.
— Ce soir ? dit Mme Heurtey. Je suis bien fatiguée, et j’aimerais mieux aller me coucher.
Tout à coup elle s’avisa que laisser à son fils la disposition de la soirée solitaire serait peut-être une imprudence, et elle se reprit :
— Si cependant cela vous amuse tous deux…
Éliette la regardait avec un sourire plus éloquent que toutes les prières.
— Eh bien ! nous irons, conclut-elle.
Ses deux enfants l’embrassèrent, un sur chaque joue, comme au temps de leur enfance. Le dîner fut gai ; jamais André n’avait montré un esprit plus drôle et plus naturel. Mme Heurtey souriait, riait même, de temps en temps, mais au fond de son âme grondait la redoutable question : Est-ce une fausse alarme, ou bien l’heure présente n’est-elle qu’un moment de repos entre deux orages ?
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