‹ Petite villeChapitre 3 sur 7 · 2, rue antoine-dubois, 2 · LE BIEN DES SACCARD

2, rue antoine-dubois, 2 · LE BIEN DES SACCARD

Depuis trente ans, les Muroton vendaient des étoffes sur la place du Marché, à Larcy. Leur boutique étroite, avec le mot nouveautés, peint en jaune sur fond noir, était bien connue des femmes de fermiers qui, le lundi, s’asseyaient devant comptoir et, durant des heures, marchandent, disputant les centimes de rabais.

Madame Muroton, une petite blonde à l’air doux, menait la barque. Sous sa frêle enveloppe, elle était infatigable. M. Muroton ne donnait que dans les grands coups de feu, les jours de foire ou de marché important. Il s’empressait alors maladroitement, la pipe à la bouche et le chapeau sur la tête, en bourgeois qui travaille par occasion. Le reste du temps, il musait sur la place, l’écume de mer au bec, les mains croisées derrière le dos, causant avec les voisins : Limet, l’horloger, Breton, le quincaillier ou les passants. Tous les lundis, il reprenait une diatribe contre les marchands de Sancoins qui viennent s’établir sous des tentes, devant l’église et font du tort au commerce local. Parfois, M. Muroton poussait jusqu’au café de l’Univers, et, abusant de sa qualité de propriétaire de l’immeuble, il lisait le Siècle sans rien prendre, car c’est assez d’un bock après dîner. C’est ruineux, le café.

Peu à peu, à cette existence tranquille, M. Muroton ventripota et son visage se couperosa de tons violets. Maintenant, on le considérait comme un des plus gros bourgeois de la ville : il prenait un permis de chasse et entretenait un chien. S’il avait voulu, il aurait été du Conseil municipal depuis longtemps, mais madame Muroton craignait de s’aliéner soit les rouges, soit les curés et de voir diminuer sa clientèle. Elle lui imposait cette condition : pas de politique. Et de fait, quand le soir, au café, on abordait ce terrain brûlant, M. Muroton s’éloignait en sifflotant ou souriait discrètement, sans se prononcer.

Depuis peu, ils avaient cédé la boutique à un successeur et s’étaient retirés dans une maison de la Grand’rue. Ils possédaient une fortune assez rondelette : outre des valeurs au porteur, l’immeuble où se trouve le café de l’Univers et le domaine de Billaud. Avec ça on pouvait se laisser vivre.

Ce qui désolait M. Muroton, c’était de ne pas « faire valoir lui-même son domaine », un des plus beaux du pays. Depuis longtemps, il caressait cette idée et il se voyait sur le champ de foire, tâtant en connaisseur les dos des moutons, tapotant sur le flanc des vaches, cossu et malin ainsi que les marchands de Theneuille ou les gros fermiers de la vallée de Germigny. Malheureusement, la gestion de Billaud appartenait pour cinq années encore au père Duret, un vieux fûté, qui s’était ménagé, dans le temps, un bail avantageux.

Les premiers jours, M. Muroton, qui n’avait jamais rien fait, s’imaginant qu’il se retirait de l’activité, voulut cultiver lui-même son jardin, afin de ne pas demeurer sans occupation. Mais cette besogne l’essoufflait ; il y renonça. Ce fut encore madame Muroton qui fut chargée de ce soin, bien que cela l’intéressât moins que le marchandage des étoffes. Elle était née pour le commerce.

Leur ménage, où, de mémoire d’homme on n’avait entendu parler d’une dispute, était toujours aussi uni. Seulement, ils s’ennuyaient, et, dans l’après-midi, ils demeuraient des heures, silencieux et sans idées. Ce qu’il leur aurait fallu — ils l’avaient souvent pensé — c’est un enfant pour égayer leur intérieur, tourner leurs sollicitudes vers un but. Dans la boutique achalandée, l’absence du bébé se sentait moins. Maintenant, elle planait sur leur vie, comme un vague et persistant regret.

Souvent M. Muroton, sa pipe dans une main, empoignait les petits polissons sur la place, les embrassait en pleine joue et riait ainsi qu’un fou lorsqu’ils bégayaient : « Ta barbe me pique. » De son côté, la drapière amenait les bébés de la rue, les bourrait de confitures et de bonbons, et prenait une joie amère à voir leurs drôles de mines gourmandes, barbouillées.

Mais ils se cachaient l’un de l’autre, craignant de se faire de la peine.

Un jour, ils s’ennuyaient plus que de coutume : le mari, ayant fumé plusieurs pipes, traçait machinalement des ronds sur le sable, devant la porte ; la femme, désœuvrée, tenant à la main un dernier bas reprisé, regardait dans le vide, les bras ballants. Un gros garçon effronté se jeta sur les genoux de madame Muroton, en criant :

— Moi, ze veux ben un gâteau, madame.

Elle devint toute rouge et, le poussant vers son mari, elle dit :

— Embrasse-le.

Il ne se fit pas prier. En mangeant son gâteau, comme ils le couvraient de caresses, le petit reprit tout à coup :

— Pourquoi donc, madame, tu n’es pas une petite mère ?

Elle rougit encore. Au bord de sa paupière, une grosse larme perla, tomba dans les cheveux du petit. L’enfant, inquiet, reprit :

— Z’veux aller voir m’man.

Ils l’embrassèrent encore et le laissèrent aller.

L’après-midi fut particulièrement triste : de temps à autre, ils se regardaient à la dérobée sans pouvoir rompre le silence ; enfin, au dessert, le soir, M. Muroton dit tout à coup :

― On pourrait en adopter un.

Madame poussa un gros soupir :

— C’est pas la même chose.

Il répondit :

— Ben sûr, mais puisque tu es stérile.

M. Muroton n’avait certes pas l’intention de blesser sa femme, il employait le terme qu’il croyait le plus poli. Mais la drapière se fâcha :

— Stérile ! Je suis stérile ! Qu’en sais-tu ? En voilà une idée, par exemple…

— Dam ! puisque tu as pas d’enfants…

— Pas d’enfants ! Et toi, en as-tu, par exemple, des enfants ?

Cela l’embarrassa. Effectivement, en se remémorant bien, il ne se souvenait pas d’avoir eu un enfant. Pas le moindre. Souvent, madame Muroton rappelait avec un bon rire jaloux, des fredaines de jeune homme auxquelles ils ne croyaient ni l’un ni l’autre, mais qu’ils transformaient, par vanité, en séductions scélérates.

Aucun de ces débordements n’avait eu de conséquences. Pourtant, le drapier affirma d’un air entendu que les cas de stérilité, presque inconnus chez les hommes, sont au contraire très communs chez les femmes en raison des habitudes, des vêtements, etc. Un commis voyageur avait un jour soutenu cette thèse au café, devant M. Muroton.

Contre l’ordinaire, la femme ne cédait pas, et cela amena une pointe d’aigreur dans la discussion. Elle finit par dire :

— Il n’y a qu’un médecin qui pourrait décider ça.

Ils ne se mettaient plus à table sans reprendre ce sujet : M. Muroton, s’emparant de l’idée de sa femme, répétait :

— C’est ben facile, y a qu’à consulter M. Poteau.

Madame Muroton repoussa d’abord cette idée qui offensait sa pudeur. Mais son exaspération croissait tellement qu’elle en vint à dire :

— Oh ! c’est pas la peine. Je suis sûre d’avance du résultat.

Il la défiait en riant, croyant qu’elle n’accepterait pas. Alors, un beau jour, elle se décida :

— Nous irons demain.

Ce fut madame qui, toute rouge, d’une voix brève, décidée, expliqua le cas. Le docteur, peu accoutumé à de pareilles expertises, faillit éclater de rire ; puis, sachant qu’il se perdrait de réputation en confessant son ignorance, il consentit à donner une consultation. Après des investigations attentives, il déclara, au hasard, que M. Muroton était fort bien constitué et que l’impuissance provenait de madame.

Le drapier triomphait :

— Quand je te le disais !

Et, craignant de trop attrister sa femme, il ajouta d’un ton conciliant :

— Tu vois, nous ferions mieux d’adopter un enfant.

Elle allait, tête baissée, sous le poids d’une grande tristesse. Un moment après, elle secoua la tête, lentement :

— C’est pas la même chose. Je voudrais qu’il soit de toi.

Le domaine de Billaud, dont les terres s’abaissent en pente douce vers l’étang, touche par un bout au hameau de Mezemblin, où passe la route de Champroux. Notamment le Pré-Fleuri, qui est à l’extrémité, enserre le petit bien des Saccard. Ceux-là ne sont pas des bourgeois : de vrais paysans bourbonnais, au contraire, ignorants, têtus, travailleurs, économes. Leur avoir est mince : quelques mesures de terre acquises avec les sacs d’écus laissés par le père de la Saccarde, le vieux Guergui, sur les parcelles mises en vente à la suite d’une rectification de chemin. Peu à peu, ils ont construit une locature accolée à un four couvert d’herbes et, l’économie aidant, ils ont acheté les autres bouts de terre enclavés dans le Pré-Fleuri, qui les étreint. C’est petit, plein d’angles, de parties étroites, irrégulier, incommode. Et c’est bien ce qui enrage Saccard. Il a beau entasser ses sous, jamais il ne pourra acheter ce grand Pré-Fleuri, envié de tous les fermiers voisins. Quelle apparence que les bourgeois de Larcy iront jamais morceler cette terre qui arrondit si bien leur domaine et qui étale au bord de l’étang ses pentes verdoyantes où les bestiaux engraissent en moins de rien ? Saccard pourrait acquérir d’autres par celles, à trois portées de fusil, mais là encore elles sont hachées, séparées. Avoir son bien éparpillé comme ça, ce n’est plus la même jouissance.

Et puis, il lui restait un vague espoir. La vie est si chanceuse, qui sait ? Les Muroton peuvent mourir et, comme ils n’ont pas d’enfants, possible qu’on morcelle. Mieux vaut attendre et garder ses pistoles.

Cette idée fixe, à la fin, s’est emparée aussi de la Saccarde et de la Louise, la fille des paysans. Comme le père, elles se privent, elles vont glaner dans les champs, en août, avec les malheureux ; elles élèvent sur la route deux chèvres, des oies, des poules, un goret. Elles vendent tout, font argent de tout, se nourrissent de pommes de terre et de laitage et se vêtent de vieilles loques prises au fonds du défunt Guergui.

Les Saccard ont deux vaches. Ils leur ont cédé pour les loger, une moitié de la maison et vivent à côté de l’écurie dans un coin étroit ; mais les bêtes, mal nourries, manquant d’herbe, restent maigres et ne donnent presque pas de lait.

Deux fois, Saccard a essayé d’empiéter sur le Pré-Fleuri ; depuis, le fermier de Billaud, le père Duret, a planté une forte bouchure, qui rend toute nouvelle tentative impossible. Même, il a menacé les Saccard de leur faire dresser procès-verbal, si leurs oies vont encore chez lui.

C’est le souci de leur vie. Souvent, le soir, de leur cour, ils regardent avidement le pré humide de rosée, d’où montent des buées légères, et Saccard dit en soupirant :

— Tout de même, y en a qu’en ont trop et d’aut’pas assez.

Un lundi, il mit son plus beau vêtement, partit — pour Larcy et entra chez les Muroton. Le paysan introduit par la servante, s’assit, tournant entre ses mains son chapeau de feutre noir, d’un air embarrassé ; M. Muroton, accoutumé à ces façons, demanda :

— Eh ben, qu’est-ce qu’y a don d’nouveau, mon père Saccard ?

— Pas aut’chouse, monsieu Fouroton, pas aut’chouse…

— Vous prendrez ben un verre de vin ?

— C’est pas de refus. Y fait une poussière… J’vous remarcie…

Longtemps, il tergiversa, espérant que le bourgeois parlerait du pré le premier. Il lui semblait que le Muroton devait y penser autant que lui. Enfin, il s’expliqua.

Il s’agissait de lui céder à lui, Saccard, un bout de pré pour redresser son bien. Ça irait mieux comme ça. Maintenant, avec des rentrants, des pointes, c’est pas beau et ça perd du terrain. En tirant une ligne droite, ça serait d’équerre des deux côtés. Pas vrai ? C’est surtout pour monsieu Mouroton qu’il disait ça ; lui, Saccard, n’y tenait pas ; il aurait assez de mal à payer quoique, ma foué, ma loué, ça ne vale pas cher dans ce coin. Enfin, on se gênerait…

Le drapier, étonné, refusa. Il ne voulait rien vendre. Même, il regrettait de n’avoir pas acheté jadis les bouts d’alignements pris par Saccard. Le paysan s’attendait à ce refus. Il ne se découragea pas. Il offrit un prix élevé, payable moitié comptant, moitié par annuités. Puis, voyant que le propriétaire s’obstinait, il joua l’attendrissement, parlant de ses vaches, qui crevaient de misère, et de la Louise, sa fille, « une pauv’ misérab’ qui avait ben besoin d’un bout de terre pour se marier. »

Contre son habitude, madame Muroton ne se mêlait pas de la conversation. Seulement, quand le paysan rebuté sortit, elle lui dit dans le corridor :

— Revenez me voir lundi, pendant le marché.

M. Muroton était allé, comme d’ordinaire, fumer une pipe sur le plan de foire. Saccard trouva la drapière seule. Dès qu’il fut assis, elle demanda :

— Quel âge a don vot’fille, père Saccard ?

— La Louise ?… Dix-huit ans viennent les pois.

— C’est une belle fille.

Il eut un gros rire bête :

— Hé oui !… c’est eune gaillarde.

— La voilà bentôt bonne à marier.

— À qui que vous le dites ! L’diable me brûle ! ça pousse comme de la mauvaise harbe.

— Vous devriez la mettre un peu à servir… Ça les dégourdit et puis ça les forme pour leur ménage.

— Ah ! mame Mouroton, ça s’rait pas à faire. Bonnes gens ! comment que j’ferions pour nous en passer ?… Qui qui soignerait les vaches et l’cochon, sauf vot’ respect ?… Leu ménage !… c’est bon quand on a des tas d’enfants.

— Bah ! et la Saccarde ?… Si c’était une bonne maison, ben tranquille… qu’alle puisse aller vous voir souvent ?…

— Ben sûr, comme ça… faudrait voir… C’est si defficile à trouver.

— Pas tant, pas tant… Tenez, si j’vous proposais de prendre la Louise, moi ?

Il fit claquer sa langue. Il la regardait de côté, plein de méfiance.

— Non, voyez-vous, faut pas y penser. La Saccarde a voudrait pas.

— Si on lui donnait cinquante écus de gages et dix francs d’épingles ?

— Cinquante écus ! Bonnes gens ! À nous vaut pu d’trente pistoles.

Ils débattirent le prix un moment. Finalement, il fut convenu que la Louise entrerait chez les Muroton à la Saint-Jean prochaine, avec des gages de vingt-cinq pistoles, plus les épingles. Le paysan, content de son marché, allait sortir. La drapière lui versa à boire.

— Encore une goutte, père Saccard. Dites don, c’est une rude fille ?

— Ah oui ! solide à l’ouvrage. J’vous en réponds. Y a pas sa pareille.

— Celui qui l’aura s’ra pas volé. Ça doit avoir des enfants superbes, une gaillarde comme ça !

Il ne comprenait pas. Elle ajouta en riant :

— Qu’est-ce que vous diriez si elle avait un enfant, la Louise ?

— Pisqu’alle est pas mariée.

— Ça s’est vu. Y en a tant qui tournent mal.

— Nom de bonjou… si la gueuse a fesait ça ! Mais y a pas d’danger, allez… Ça connaît son devoir.

— Dites donc, père Saccard, buvez donc encore une goutte… C’est doux, ça remonte le cœur. Si l’galant vous donnait un bon sac d’écus ?

— J’mangeons pas de c’pain-là, mame Mouroton.

— Dix mille francs. Ça s’rait une belle dot.

— Ça vous plaît à dire. Quand les gas fautent envé les filles, c’est pas pour leu zy faire eune dot… On r’cueille ben putôt la misère qu’les écus.

— Si ça vous arrivait, pourtant ?

— Si ça arrivait ?… Bonjou d’bon sang ! J’aime mieux n’point y penser. L’sang n’m’en fait qu’un tour. Ça s’rait du propre : un bâtard sur les bras.

— Si on prenait le bâtard ?

Il écarquillait de gros yeux, sans comprendre.

— Vous vous moquez…

— On ne sait pas. Ya des gens aisés qui ont pas d’enfants, qui voudraient en avoir.

Cette fois, le paysan devint tout pâle. Il commençait à saisir. On lui proposait un marché. Fallait voir. Les milles pistoles scintillaient devant ses yeux éblouis, à portée de sa main. Mais ce qu’on lui demandait !… Il hésitait. Elle s’en aperçut.

— Si, à la place des dix mille francs, on vous donnait le Pré-Fleuri, qui en vaut douze mille ?

Une lueur passa dans ses yeux. Pourtant il murmura :

— L’honneur vaut mieux que tout.

Madame Muroton lui ouvrait la porte. Elle ajouta en riant froidement :

— C’était manière de plaisanter… Mais y n’manque pas d’filles dans l’pays qui feraient ce ben trois enfants pour ce prix-là… On n’aurait que le choix.

Saccard revint par le chemin creux qui réunit le domaine de Billaud à Mezemblin. Il longeait méditativement le sommet du Pré-Fleuri, se sentant dans l’âme comme un avant-goût de possession, embrassant du regard l’étendue verte qui dévale jusqu’à la bordure de roseaux de l’étang. Quels moutons on ferait là-dedans, en sachant s’y prendre, bonnes gens ! On gagnerait plus de dix francs par tête, en trois mois. Ça, avec la locature un peu agrandie, il n’y aurait pas un plus joli bien de louager à dix lieues à la ronde.

Ça ne tient qu’à lui, il n’y a pas à s’y tromper. Madame Muroton veut avoir un enfant de son mari et elle a choisi la Louise pour le faire. Des créatures qui ont de drôles d’idées, tout de même. « Y a tant de gens qui donneraient ben leu zenfants pour ren. »

Il a fait semblant de ne pas comprendre d’abord, parce qu’il vaut mieux ne pas avoir l’air pressé, puis, parce que la Saccarde ne consentira peut-être pas. Mais, au fond, il ne demande pas mieux. On ne trouve pas souvent des occasions comme çelle-là… Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu’est-ce que ça fait ? Si on donnait dix mille francs à toutes les filles qui fautent avant le mariage, ça enrichirait rudement des gens ; l’honneur serait sauf et les épouseux ne manqueraient pas, quand la Louise posséderait une dot en beaux et bons arpents de terre… Le bâtard pourrait être gênant, mais puisqu’on l’en débarrassait… En prenant ses précautions, en allant à Paris, qui le saurait ?

Il se rappelle plus de dix filles qui ont fait le voyage en pareil cas. D’ailleurs, s’il est assez bête pour refuser, qu’est-ce qui prouve que la Louise ne fautera pas un jour ou l’autre avec un sans-le-sou qui ne lui donnera rien et lui laissera l’enfant sur les bras ? Est-ce qu’on est jamais sûr de ces jeunesses ?

Maintenant, en promenant sur le grand pré un regard attendri, il a seulement peur que la Saccarde ne veuille pas. C’est si drôle, les femmes. Et cette mame Mouroton qui disait en finissant qu’elle n’aurait que le choix. Faut pas trop lanterner. Il se remit en marche, le front plissé.

La Saccarde ne fut pas difficile à convaincre. Seulement, elle ne voulait pas croire son homme. Était-il Dieu possible qu’il y eut des gens assez simples pour payer dix mille francs une si petite complaisance ?

La fille du père Guergui, qui avait eu une jeunesse orageuse, n’aurait pas fait tant de façons, autrefois. Donner le Pré-Fleuri ! Non, pour sûr l’homme avait trop bu, ou les Mouroton voulaient se moquer de leurs convoitises.

Mais Saccard soutint qu’il disait la pure vérité du bon Dieu. Ces gens étaient affolés, ben sûr, mais ils donneraient le pré pour avoir un enfant. Alors, la Saccarde le pressa d’accepter bien vite. Si un autre les devançait ! Quelle sottise de n’avoir pas consenti tout de suite ! Elle pensait avec une fièvre de désir, à la jalousie des commères de Mezemblin, lorsqu’ils posséderaient tout ce bien.

Dans leur émotion, ils ne songeaient même pas à consulter la Louise. D’ailleurs, ils ne doutaient pas de son consentement, l’ayant habituée à l’obéissance passive. De fait, elle ne présenta aucune objection, seulement elle fut longue à comprendre ce qu’on voulait d’elle. Quant elle sut qu’il s’agissait de gagner le Pré-Fleuri, elle eut un étonnement pareil à celui de la Saccarde et s’écria :

— Pour sûr, y z’ont un coup pour faire une pareille folie !

Àla réflexion, elle fit promettre au père de lui acheter une robe et un chapeau pareils à ceux des Durettes, qui affectaient de mépriser la fille des petits louagers.

Néanmoins, Saccard patienta jusqu’au lundi suivant, pour être sûr de trouver seule madame Muroton. Il lui porta deux poulets dans son panier. Ils causèrent de choses et d’autres. Au moment de partir, le paysan dit brusquement :

— À propos, j’ons pensé à ce que vous m’avez dit lundi darnier. C’est que c’est vrai, tout de même que ça peut arriver.

— Quoi donc ?

— Qu’la Louise a faute. C’est si vicieux, ces gas d’la ville. Avec ça qu’alle est un peu gnolle. A’s'laisserait faire… Vaudrait p’t'ête mieux que j’la gardions.

— Dam…

— À moins qu’vous y signiez un mot d’écrit, comme quoi qu’vous garantissez le Pré-Fleuri si la chose arrivait… Vous comprenez… C’est vous qu’en avez la responsabilité…

— Mais…

— Ah ! bonnes gens, ces filles-là, l’malheur les manque jamais. C’est bâti comme père et mère… Du premier coup qu’ça fait une bêtise, ça fait la maladie de neuf mois.

Il insistait, vantant bientôt à mots couverts les qualités de la Louise, une vraie nourrice. La drapière, le voyant en ces dispositions, ne se gêna plus. Elle exposa son plan : la Louise aurait un enfant de M. Muroton, on l’enverrait accoucher à Paris et les Muroton adopteraient le petit. Dès que la grossesse serait constatée, on simulerait une vente du Pré-Fleuri aux Saccard. Le paysan, ravi, ne songeait plus à finasser. Il tapa dans la main de madame Muroton.

— Conclu.

— Et la Louise ?

— Vous apeurez pas… Seulement, vous savez, les vingt-cinq pistoles tiennent tout de même. C’est pas compris dans l’marché.

— Entendu.

En revenant à Mezemblin, le soir, les jambes de Saccard flageolaient de contentement. Il apportait la joie à la maison. Tous trois, sans souci des Duret, ils allèrent se promener dans l’herbe humide, prenant possession de la terre, et le paysan égayé, débitait à la Louise de grosses plaisanteries.

M. Muroton fut étonné d’apprendre que sa femme avait loué la fille du père Saccard et renvoyé la vieille servante qui était chez eux depuis quinze ans. Pourtant, la venue de ce nouveau visage dans leur intérieur morose ne lui déplut pas : il se ragaillardissait à sentir autour de lui cette fraîcheur et cette jeunesse.

Pas un mot n’avait été échangé entre la Louise et sa maîtresse au sujet du marché. Mais on voyait clairement que la fille à Saccard était au courant. Parfois, ses prunelles noires ombragées de sourcils plus noirs, touffus, se fixaient avec insistance sur les yeux intimidés de l’ancien marchand drapier. C’était une belle créature brune, d’un tempérament vigoureux et sain, où le sang des Guergui semblait mettre un peu de l’ardeur passionnelle des ancêtres. Son corps robuste dessinait des lignes fermes, sans corset, et sous la robe collante, ses seins vierges pointaient. Elle portait avec elle l’odeur troublante des foins coupés, comme un arôme des champs où son enfance s’était passée.

Elle ne semblait pas effrontée. Il suffisait de son regard plein de flammes, de l’entre-bâillement du fichu laissant entrevoir une gorge brune et ferme, des bras nus qui, par hasard, frôlaient à table le visage de M. Muroton pour faire perdre au pauvre homme son sang-froid et lui redonner des velléités de verdeur, de légers frissons qu’il dissimulait sous un froncement de sourcils.

Madame Muroton avait, dès l’abord, résolu de prévenir son mari ; mais une sorte de pudeur, la crainte de le voir irrité, la poussaient à différer la confidence. Il serait toujours temps.

Par exemple, elle avait hâte d’en finir. Le goût de jour en jour plus prononcé de son mari pour la Louise ne lui échappait pas, et, quoiqu’elle se raisonnât, cela lui causait une involontaire jalousie.

Elle brusqua les choses. Un matin, elle partit pour passer trois jours à Moulins. M. Muroton prit un air ennuyé que démentaient ses yeux brillants d’espérance. Au fond, il était ravi et légèrement apeuré, de demeurer en tête à tête avec la Louise.

Durant son voyage, la drapière réfléchit beaucoup. Plus nettement, lui vint la crainte de voir son mari s’enamourer de la fille aux Saccard, dont il croirait faire la conquête. Mieux valait décidément le prévenir du marché passé avec les paysans.

Au retour, elle vit luire dans les yeux de son mari de singulières clartés. Il semblait rajeuni de dix ans. Sous ses empressements perçait un certain embarras, des traces de honte. La Louise avait dans l’allure quelque chose de décidé. Elle se sentait maintenant un peu la maîtresse, elle aussi.

Le soir même, au lit, madame Muroton raconta à son mari toute la machination. Le gros homme s’étonna, poussa des exclamations. Il pensait surtout qu’à un moment, il faudrait quitter la Louise. Or, il ressentait pour elle une de ces passions violentes qui, au seuil de la vieillesse s’imprègnent de la ténacité et de l’ardeur du désespoir. Il protesta que rien ne s’était passé entre la servante et lui ; il se refusait à tromper sa chère femme ; finalement, il feignit de se rendre à ses raisons, par condescendance.

Madame Muroton multiplia ses complaisances. Une inquiétude lui venait en observant la taille de la jeune fille et ses jalousies croissaient. Aurait-elle risqué l’affection de son mari, sans atteindre le but qu’elle se proposait ? Il lui tardait de voir finir ce temps d’épreuve. Un moment, la pensée lui vint de renvoyer la Louise. Elle craignit le bruit que ne manqueraient pas de faire les Saccard. Il faudrait d’ailleurs payer quand même. Mieux valait attendre encore un peu.

— Eh ben ? demanda le père Saccard.

— Eh ben… ren…

— Comment !…, alors t’es eune bonne à ren, eune fêlée… Tu vaux pas mieux qu’ta patronne… C’était ben la peine…

Furieux, il la couvrit d’injures ordurières. Déjà, il voyait le pré lui échapper.

— Dam ! écoute donc, répliqua la Louise, impatientée, j’fais ce que j’peux. C’est p’tête lui…

Cette idée, à laquelle Saccard n’avait pas pensé, le frappa. Ce devait être la faute du Mouroton. Il était trop gras, c’t’homme. Un vrai chapon. Mais avec tout ça, on ne pouvait pas attendre indéfiniment. Dans des affaires compliquées comme ça, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Cré mâtin, ce serait ben la peine, d’avoir fauté ! Maintenant qu’il vivait avec l’espoir de posséder le Pré-Fleuri, la peur de voir ses projets déçus le terrifiait. Tout à coup il sourit :

— Eh ben ! si c’est sa faute, y a pas que lui, grande gnolle. T’as qu’à en prendre un’aut’qui V’épousera après… Tu f’ras un assez bon parti pu tard… Voyons… qui ?

Elle rougit fortement.

— Voyons, y en a pas un qui te va davantage ?

— Y a Pitalier…

— L’joueu d’musette !… Un prope à ren !… un débauché ! Jamais d’la vie, bon sang d’bonjou !

La discussion en resta là. Le soir, Saccard réfléchit. Après tout, pourquoi pas Pitalier ?… Puisqu’on n’aurait pas l’enfant… Le bien ne leur reviendrait toujours qu’à sa mort à lui, Saccard, et alors qu’est-ce que ça lui faisait. C’était aussi l’avis de la Saccarde. On pouvait ben laisser la Louise à son goût. Si Pitalier ne se rangeait pas, il serait toujours temps de ne pas l’épouser. L’important était que la Louise fut enceinte.

Le lendemain, Saccard, comme par hasard, invita Pitalier à manger pour le dimanche suivant. Quand le joueur de musette se présenta, le père et la mère étaient partis à Neureux, auprès d’un cousin malade. La Louise seule, gardait la locature.

Le mois d’après, madame Muroton, à certains signes infaillibles, reconnut que son plan était en bonne voie.

D’autres idées étaient venues à Saccard, en voyant sa fille enceinte. Sûr de posséder le pré, maintenant, il se repentait d’avoir demandé si peu. Il pensait à le dire à la Mourotoune : on ne trouve pas tous les jours des filles comme la Louise pour faire des enfants. Avec le champ qui bordait l’étang sur l’autre versant, la locature deviendrait une véritable ferme. Il pourrait se livrer à l’élevage et semer du blé, à la fois.

Il y avait peu de chances pour que la drapière, une astucieuse, revint sur les conditions acceptées. Saccard tourna ses batteries d’un autre côté. Il savait la passion violente du mari pour la Louise. C’était là qu’il fallait frapper.

Un soir que les amants avaient pu se voir, — car maintenant, madame Muroton, dévorée de jalousie, les surveillait constamment, — Louise annonça au mari qu’elle allait le quitter : la patronne la rendait trop malheureuse ; puis, son père avait besoin d’elle pour l’aider. Désespéré, affolé par sa passion sénile, il se jeta à ses pieds, la supplia, et, sans qu’il sut au juste comment la chose s’était passée, le dimanche suivant il cédait à Saccard, par un nouvel acte sous seing privé, le grand tenant de terre sur l’autre rive de l’étang.

Le père Saccard, grisé par le succès, tira sur la corde ; il voulait bâtir une grange en rapport avec son bien, agrandi de la plus belle moitié du domaine de Billaud. Cette fois, la Louise fut plus brutale. Elle demanda nettement dix mille francs, mettant le marché à la main. M. Muroton, tout à fait éperdu, ne résista pas : il se dépouilla.

Le notaire, M Piédegois, avait deviné l’amour du drapier, sans en soupçonner l’origine. Croyant que madame Muroton ignorait tout, il la prévint.

Il y eut, ce soir-là, une scène terrible, dans la maison de la Grand’rue. Madame Muroton, blême de colère et de jalousie, fit partir séance tenante la Louise pour Paris, après avoir échangé avec son mari des injures et des gros mots.

Depuis ce jour, le ménage Muroton, qu’on citait autrefois comme un modèle d’union, est devenu le plus querelleur de Larcy. Parfois, les deux rentiers vont jusqu’aux coups. Ils ont bien vieilli, minés, l’un par une jalousie, une rancune inassouvies, l’autre par la violence faite à sa passion. Le domaine de Billaud, réduit de moitié, ne rapporte presque plus rien et les revenus des Muroton suffisent à peine à leurs besoins.

La Louise, accouchée à Paris d’un enfant mort, est revenue à Mezemblin, où elle a épousé Pitatalier, assagi, presque rangé. Ils aident les Saccard à gérer la ferme qui est très prospère. Maintenant, le vieux paysan économise, espérant faire acheter par un prête-nom le reste du domaine de Billaud.

Dans le pays, cette histoire est connue, ce qui n’empêche pas d’estimer les Saccard, dont le succès a justifié la prudence, et c’est avec un regard d’envie, à peine relevé d’une pointe de méchanceté dans l’intonation qu’on parle, à dix lieues à la ronde, du bien des Saccard.

15 juin.

La pluie continue avec opiniâtreté.

Dimanche. Quelques vieilles en coquet chapeau bourbonnais, relevé en arrière et en avant, orné de rubans de velours ; des jeunes femmes, la tête engoncée à la nouvelle mode dans une coiffure de paille en forme de capote de cabriolet ; des bourgeoises, en gants de filoselle et robe de soie noire, chaperonnant leurs filles qui reproduisent comme à un concours d’élégance banale les dernières conceptions de la Mode illustrée ; des ouvrières, en robes claires d’un bleu éclatant, avec, au cou, des rubans de couleurs crues ; deux ou trois « blancs » portant des livres de messe, promenant des airs de sacristie ; quelques vieux paysans qui se sont laissé peu à peu « embéguiner » par leurs ménagères : cela remplit l’église. Les hommes n’entrent pas : c’est bon pour les femmes, la religion ; ceux qui sont venus, après avoir musé sur la place, s’installent par groupes dans les cabarets.

Pas gaie, cette journée.

· · ·

Tout est-il mal, comme le gémit mon ami Marcel Biro, et dois-je partager son mépris superbe pour certaines choses, pour certaines gens ? La campagne est-elle bête ou est-elle charmante ? Qui vaut le mieux des mœurs laborieuses, pressées, finement vicieuses des grandes villes, ou de la simplicité voilée d’hypocrisie des provinces ? de l’activité, de l’intelligence ouverte, malicieuse des uns, ou de la tranquille honnêteté des autres ?

Je ne sais pas, je ne sais pas…

Les pessimistes ont pu, du moins, se donner une conviction fondamentale. Quelques-uns même, à l’exemple de mon ami Marcel Biro, n’ont pas le pessimisme résigné et, dans leur esprit, les convictions contraires se succèdent, inébranlables chacune à son tour. D’où l’instabilité apparente de leur caractère.

Je n’ai jamais pu, moi, me donner une croyance absolue et raisonnée. Je n’ai que des croyances instinctives, indéfiniment sapées par les incertitudes de la réflexion. Jamais, quand j’ai dû prendre un parti, je ne suis arrivé à conclure : « C’est ceci qu’il faut faire. »

Et, paradoxe étrange, de là, mon cher Henri, vient ma réputation de persévérance, de ténacité, de résolution. N’ayant aucune préférence, j’adopte un plan quelconque, et je l’exécute exactement, assuré d’avance que la décision contraire vaudrait juste autant, ni plus ni moins, et que par conséquent, il n’y a aucune raison de ne pas s’en tenir au premier parti…

Profonde philosophie d’un jour de pluie.

16 juin.

Sur les observations répétées de tante Zo, je suis allé, cet après-midi, rendre visite à madame Piédegois, la notairesse, une ancienne amie de ma mère. On m’a reçu cérémonieusement, « dans le salon ». Il est à supposer que cette personne économe utilise comme glacière sa pièce de luxe, car il y règne, en plein été, un froid mortel. Le parquet est semé de carrés de tapisserie. Les meubles traditionnels : un canapé, six chaises, deux fauteuils, en damas de laine à ramages, sont recouverts d’ouvrages au crochet, dus, ainsi que les tapisseries, à l’initiative des demoiselles Piédegois. Deux peintures abominables conservent le souvenir d’ancêtres ridicules et s’étalent glorieusement entre des gravures de pacotille. Cette pièce est un sanctuaire : on y passe, on n’y séjourne point.

Donc, j’occupais une des six chaises, fort incommodé. Madame Piédegois, une grande sèche, affirmait, en s’étalant dans un fauteuil, sa qualité de maîtresse de maison. Ses filles, deux pimbêches maigriottes, posées aux deux coins du canapé, semblaient deux hirondelles prêtes à s’envoler, et cette comparaison saugrenue me revenait avec la tentation lancinante de la communiquer à madame Piédegois. Je pensais aussi aux paroles de M. Duflou : « Mariage sous roche… » Le malheureux ! Quel homme sensé s’arrêterait, sans y être contraint par arrêt de justice, à l’idée d’épouser Valérie ou Malvina Piédegois ?

La conversation, tu l’imagines, a été laborieuse. Nous avons échangé des observations à la portée de tous sur le temps, les récoltes, le choléra. J’ai déployé un art inouï pour remplir les vides de cet entretien ; je cherchais désespérément des sujets qui fussent compris de madame Piédegois sans choquer la pudeur considérable des demoiselles. Deux ou trois fois j’observai que je faisais fausse route. Note cela pour l’avenir, mon ami : ne parler ni peinture, — elles l’ignorent ; ni littérature, — elles en sont à madame de Ségur née Rostopchine ; ni théâtre, — c’est frivole. Surtout éviter l’expression de sentiments trop violents. Les demoiselles Piédegois ont rougi lorsque j’ai dit mon bonheur de retrouver certains coins du paysage environnant, — elles y ont vu, sans doute, une allusion personnelle. Trois fois, hélas !… À Larcy, l’enthousiasme pour la nature m’a paru friser l’inconvenance.

Une lueur de génie :

— Il paraît que M. Boutin, votre clerc, épouse mademoiselle Rondreux ?

— Madeleine ! Qui vous a dit ça ?… Encore quelque invention… C’est impossible…

— On me l’a dit… C’est à l’hôtel…

— Comment voulez-vous ? Madeleine est d’une bonne famille, c’est vrai, mais elle n’a plus rien. Son père a été ruiné dans la faillite Férol. Ils ne possèdent plus qu’une petite rente viagère et le domaine de Pellegrue. Encore, il est hypothéqué… Et puis, Madeleine est trop jeune…

Elle a dix-huit ans. Mesdemoiselles Piédegois en ont vingt-deux et vingt-quatre. Madame Piédegois a l’air piqué.

Tout de même, le sujet était bon ; la notairesse se sent là sur son vrai terrain. Durant un quart d’heure, elle exalte M. Boutin. Décidément, voilà un gaillard populaire à Larcy. Nous passons en revue les jeunes personnes que cet heureux mortel pourrait épouser. Outre mademoiselle Rondreux, il y a mademoiselle Clotilde Bontemps, la fille du maire, mais elle est d’une mauvaise santé, — les demoiselles Piédegois sont très bien portantes ; il y a mademoiselle Julie Burillon, mais son père a été charretier, — les Piédegois sont notaires de père en fils ; quant aux demoiselles Dondin, elles sont charmantes, mais tout le monde sait qu’elles n’ont pas le sou. Et vous comprenez, au temps où nous vivons… — les demoiselles Piédegois auront chacune 100,000 fr. de dot, sans compter les espérances, c’est connu sur la place ; nous ne parlons pas de mademoiselle Valichon, dont le père est réactionnaire…

— Enfin, dis-je, les partis ne manquent pas et M. Boutin aura de la peine à rester vieux garçon…

— Il n’a que trente-sept ans, interrompt l’aînée des demoiselles Piédegois.

Elle est devenue toute rouge.

17 juin.

J’ai fait une gaffe majestueuse hier. Il est notoire que c’est mademoiselle Valérie Piédegois qui a le plus de chances d’épouser M. Boutin. Et moi qui l’ai presque traité de vieux garçon ! Je ne m’en relèverai pas !

Je dois ce détail à la sympathie de mon voisin de table, le fils Baladier. Le « fils Baladier », — qui approche de la cinquantaine, — m’a fourni bien d’autres renseignements. Maintenant je sais sur le bout du doigt l’histoire intime de la moitié des notables de Larcy. Ainsi, j’ai appris que Ridelle, le quincaillier républicain est… — mais n’est-ce pas une calomnie née des passions politiques ? — que le commis des contributions, allant voir madame Ridelle, — nommée facétieusement la Ridelle par Oulmann, a reçu sur le nez un violent coup de poing appliqué par le vétérinaire, son rival ; que M. Bontemps, le maire, a des varices, — ce qui nuit au mariage de Clotilde ; — et que M. Piédegois, notaire et adjoint républicain, a voté une adresse à Napoléon III en 1852.

Oh ! le calme des petites villes !

Au fait, que me font tous ces potins ? Je te le disais bien : ces gens-là sont plus mesquins, plus hypocrites, plus sots, mais non moins corrompus que les Parisiens. Pitalier, Saccard, madame Ridelle, Flora de Rocroi, Cady, Abadie, tous se valent au fond.

18 juin.

Après le café, je suis allé en tournée avec le conducteur des ponts-et-chaussées. Il m’a confié que, si Baladier n’était pas marié, c’est qu’il avait pour maîtresse la femme de Limet l’horloger. D’ailleurs, mon ami ne sera vraiment riche qu’à la mort de sa mère, une vieille avare qui économise sur sa nourriture. Pas une fille dans le pays ne voudrait risquer une telle belle-mère…

20 juin.

J’ai vu Boutin, le fameux Boutin. C’est un gros garçon réjoui, le ventre barré d’une chaîne d’or, tout-à fait vulgaire. À l’Univers il a fait beaucoup de bruit et dit une foule de choses insignifiantes. Il a raconté son voyage à Sancoins, en riant à chacune de ses phrases et lançant des allusions locales qui divertissaient extrêmement les consommateurs. Je n’ai pas compris. Un instant Boutin m’a regardé d’un air un peu contrarié, puis sa bonne humeur est revenue…

Eh bien, réellement, ça ferait un bon mari pour mademoiselle Valérie Piédegois ; mais je ne m’explique pas pourquoi il est si populaire à Larcy.

22 juin.

Ce matin je suis entré à l’église. Le curé Lomet, un grand paysan ensoutané, s’est durant une heure livré à des imprécations contre les impies qu’il appelle des francs-maçons. Dans le pays, où jamais on ne connut aucun être de cette espèce, on est surpris de savoir une influence si considérable à des tailleurs de pierre, et l’on éprouve au fond une certaine estime pour des gaillards qui donnent tant de fil à retordre aux curés. S’il y avait ici un franc-maçon, il ne saurait trouver de meilleur titre pour se présenter aux élections.

23 juin.

Hier dimanche, après-midi, je suis allé pêcher des écrevisses. Quelle chose charmante ! Décidément, si les habitants sont ridicules, le pays est fort attrayant. Au fond de chaque dépression séparant les coteaux boisés, zigzaguent de jolis ruisselets d’eau claire, bordés d’aulnes et qui, par endroits, contournent rageusement les racines des chênes. Personne n’a réglé le cours de ces rivières minuscules, et pourtant elles semblent jetées avec un art raffiné, décrivant dans la pelouse verte des sinuosités innombrables, imprévues, tantôt bondissant entre les pierres, écumeuses et striées, tantôt se concentrant en de vastes trous profonds où l’eau est presque dormante. Sous les pierres plates, sous les racines, parmi les branches des arbres tombés en travers, au fond des chaves, vivent de belles écrevisses noires, et dans les trous toutes les variétés de poissons : des vérons, des ablettes, des goujons, des perches, des tanches.

Les gamins du pays pêchent les écrevisses à la main. Je n’ose plus les imiter depuis que j’ai ainsi tiré de l’eau une longue couleuvre. Je préfère me servir de balances, sortes de filets entourés d’un cercle en fer qu’on suspend par trois ficelles au bout d’une perche. Au centre du filet on attache un morceau de viande gâtée, ou simplement une grenouille dépecée. Ces pauvres grenouilles se trouvent dans le ruisseau même et sont faciles à prendre avec le moindre chiffon d’étoffe rouge pendant au fil d’une ligne : admirable précaution de la Providence, qui place ainsi l’appât auprès du gibier…

Nous laissons les balances sous l’eau et nous les retirons pleines d’écrevisses goulues. Les petites rejetées, afin de ne pas dépeupler, nous enfermons les grosses dans un panier, sur des branches d’aulne, et nous retournons nous étendre à l’ombre d’un vieux chêne dont la pile mesure quatre mètres de pourtour.

Durant la première pause, invité par l’exemple de Baladier, j’ai fait un somme. Pendant la seconde, j’ai relu quelques chapitres des Lettres provinciales. À trente ans, les vieux maîtres vous produisent une impression tout autre qu’au cours des études classiques. Il semble qu’on revienne d’une erreur longtemps caressée, qu’on découvre des horizons inconnus. Quelle sottise de mettre tous ces auteurs, presque indistinctement, entre des mains d’enfants ! On ne saisit pas, on comprend mal ; le relief du style et l’envergure de la pensée sont lettres mortes. Et plus tard, des chefs-d'œuvre qu’on lirait avec avidité, si on ne les connaissait point, apparaissent environnés d’une atmosphère d’ennui et de dégoût. Ainsi, les plus remarquables pages de Montesquieu ont pour moi cette invincible signification : tant de lignes de pensum ou tant d’heures de retenue… Il faudrait presque les oublier pour les reprendre avec plaisir.

Ces Lettres provinciales, quel admirable bon sens et quelle fine ironie ! Les critiques de théologie pure semblent un peu vaines, mais ce qui est simple morale est éternel. Et point ennuyeux avec cela. On est presque attendri par les arguments de ce bon Père jésuite qui excipe si ingénument d’Escobar, de Granados et de Fagundez. Pourquoi M. Paul Bert a-t-il senti la nécessité de moderniser l’œuvre de Pascal ? Il fallait sans doute y ajouter la sottise démocratique…

J’ai été interrompu dans ces hautes considérations par l’intervention d’un jeune lapin étourdi qui s’est jeté presque sur nous. Il nous a aperçus tout à coup, s’est arrêté et nous a fixés de ses gros yeux ronds en levant les oreilles ; puis il est parti grand train, effrayé par la présence d’étrangers dans son domaine.

Àla troisième pause, je rêvasse en contemplant la large note verte qui m’étonne et m’enchante toujours, alors même que je suis accoutumé à l’air vif des champs. Je cueille machinalement des brins d’herbe que je mâchonne ; je m’obstine à contrarier une fourmi entêtée à poursuivre sa direction. Les oiseaux, accablés par la chaleur dorment sous les feuilles ; il se fait un grand silence, et dans le calme solennel, mon esprit, échappant tout à fait aux préoccupations quotidiennes, perd la notion du temps…

Quatrième pause. Baladier, qui jusqu’ici a dormi régulièrement, s’étire et me dit tout. Cette fois, me voilà au courant des événements comme si je n’avais jamais quitté le pays. Je profite de ces bonnes dispositions pour parler du fameux Boutin. Baladier sourit :

— Ah ! Boutin, c’est la coqueluche du pays.

— Pourquoi donc ?

— Tiens, parce qu’il est rentier, garçon, et bon à marier. Soyez donc pratique. Ne voyez-vous pas toutes ces grandes filles qui sèchent sur pied par ici : les Piédegois, les Dondin, les Bontemps, les Burillon et tant d’autres ? Et pas de garçons, pas un garçon… La génération de la guerre sera meilleure : nous avons eu les mobilisés du Midi… Encore les jeunes gens d’alors seront pareils aux autres : i’s iront à Paris, faire leur médecine…

— Comment, leur médecine ?

— Hé ! oui, leur médecine. Il y a d’autres pays où poussent des avocats, comme en Savoie, ou des curés, comme en Auvergne ; mais ici, on n’est ni chicanier ni bigot, et puis on aime à gagner tout de suite. Voilà pourquoi les jeunes gens se font tous médecins… Facile à comprendre, d’ailleurs : d’abord, le jeune homme passe qué ques années à Paris ; i s’amuse, se donne le luxe de qué ques dettes, avec mesure, sans se ruiner ; i « fait la noce », pour toute sa vie ; i jette sa gourme, comme on dit. Au bout de quelques années, i s’établit en province… pas ici, parce que nous en avons trop… mais nous exportons… Vous comprenez, c’est des gens positifs, i’s aboutissent à une position sûre : un médecin gagne toujours de 3 à 5 000 francs, au moins. À la campagne, c’est beaucoup. Puis, il est un personnage, i mène la politique, i représente la science, l’esprit du siècle…

— Et il tue ses malades ?

— I’s ne s’en plaignent pas… Pour s’asseoir dans le pays où i s’établit, le jeune docteur épouse une fille de la contrée. Pendant ce temps-là, les demoiselles d’ici se dessèchent. Elles ne vont pas à Paris, elles ; elles ne jettent pas leur gourme ; elles moisissent au coin du foyer…

— Et les fonctionnaires ?

— Oui, je sais bien, c’est une ressource ; mais le hasard veut qu’actuellement i’s soient tous mariés. Entre nous, je crois que madame Piédegois a obtenu le déplacement de deux contrôleurs des contributions, sans arriver à se procurer un célibataire. Vous comprenez maintenant pourquoi on tient tant à Boutin. Un si beau parti ! Toutes les mères le guignent ; songez don : six mille livres de rente et i sera notaire s’i veut. C’est positif, ça !

— Il ne se presse pas ?

— Non ; mais ici on s’ennuie tellement… y a toujours un moment où on y vient. La meute des mères de famille guette Boutin. À la première, marque de faiblesse, il est fichu… Harponné, traîné à la mairie et à l’autel… Mais, si nous allions lever les balances, hein ?… Soyons pratiques.

L’ombre des arbres s’allongeait démesurément, jusqu’à frôler la haie du pré. À travers les branches, je voyais le soleil, pareil à un gros disque d’or, s’ensevelir là-bas dans l’embrasement des nuages. L’horizon en feu plaquait obliquement sur les feuilles des reflets jaunâtres. Nous avions quelques douzaines d’écrevisses. Je voulus partir.

— Gardez-vous-en bien, me dit Baladier ; c’est le meilleur moment.

En effet, les écrevisses semblaient devenir plus belles à chaque levée et les balances étaient noires de ces bêtes frétillantes, battant bruyamment les mailles de leur queue, ouvrant d’un air menaçant leurs grosses pinces. Autour de nous, la vie atténuée durant la grande chaleur avait repris. Les merles sifflaient gaiement dans les branches ; de l’autre côté du ruisseau, des bœufs blancs nous regardaient en ruminant et les lapins trottinaient impudemment. Baladier, pour me faire patienter, continuait :

— Ça vous étonne de le voir adulé comme ça, Hector Boutin, car i n’a rien d’extraordinaire. Mais vous ne savez pas ce que c’est qu’une mère qui veut marier sa fille : une goule, je vous dis, une vraie goule. Et ici, vous savez, ce sont les femmes qui mènent tout : madame Piédegois, madame Bontemps, madame Dondin, la Trinité, comme on dit. En tout, cinq filles. Les maris règnent, les femmes gouvernent. Ce sont elles qui ont fait nommer député M. Bonnichon. Sous l’Empire même, elles étaient républicaines. Larcy a voté non en 70.

— Tiens, moi qui les croyais fières…

— Ça n’empêche pas. Pratiques avant tout.

… Dix douzaines d’écrevisses. Quoi qu’en disent les gens du pays, les porcelainiers n’ont pas tout détruit. Nous revenons avec un appétit solide. Les ombres descendent, les bruits s’apaisent, la fraîcheur semble s’exhaler des taillis, et dans les prés lointains on entend le chant monotone des bergères qui rentrent leur bétail.

Tout de suite en arrivant, nous avons fait mettre les écrevisses sur le feu. Un délicieux arome de thym et de poivre emplit la maison. Les pensionnaires nous ont regardés avec un sourire qui disait clairement :

— Sont-ils originaux, ces Parisiens !

Le fait est, n’est-ce pas, mon cher vieux, qu’il faut être abandonné du ciel pour sortir, se donner du mouvement, quand il est si facile de passer son après-midi au repos, le ventre contre un marbre frais, devant un beau bock de bière de Strasbourg.

24 juin.

Depuis trois jours, il y a du nouveau. Boutin, tu sais, le fameux Boutin, qui ne dînait pas une fois par trimestre chez les Dondin, y est allé deux fois de suite cette semaine. Madame Piédegois m’a paru inquiète et elle a eu un mot dur pour Hortense Dondin.

Autre chose. Larcy compte un homme arrivé par lui-même, un vrai phénomène, le seul enfant du pays qui ne soit pas médecin. À force de travail, il a pu entrer à l’École des arts et métiers, puis à l’École centrale, aux frais du département. Maintenant il est, à vingt-huit ans, ingénieur dans une grande manufacture, en passe de devenir directeur. Ce jeune homme a demandé la main de mademoiselle Claire Dondin. Il n’aurait pas déplu, il a une belle situation ; mais il est difficile d’oublier son origine : il est fils d’un sabotier qui habite encore le pays et dont les filles sont mariées à des ouvriers. On ne peut pas, raisonnablement, s’allier avec ces gens-là. Il faut se tenir à son rang. Madame Dondin, dont le mari était conseiller général, a refusé.

Larcy discute fiévreusement cette décision. Généralement, dans « la société », on donne raison à la mère. On ajoute que madame Burillon a fait des avances au fils Loradoux. Mais il est parti : c’est Claire qu’il voulait. Madame Piédegois n’a pas assez d’ironie pour se moquer de cette présomption : lui, le fils d’un chetit sabotier ! Épouser la fille de l’ancien maire, conseiller général, en passe, au moment de sa mort, de devenir sénateur ! Eh bien !…

· · ·

Sou par sou, Baladier m’a évalué la fortune de Boutin : sa maison vaut-tant, son domaine de La Plâtrière tant. Ce domaine constitue d’ailleurs une chance de plus pour Valérie Piédegois, car la locature laissée à celle-ci par son oncle Ballot touche les terres d’Hector et les arrondirait merveilleusement…

Ensuite, Baladier passa à d’autres familles. Cet homme est un Bottin local, augmenté des détails intimes.

Le père Oulmann — comme tout le monde l’appelle — est revenu d’un court voyage. Il parle d’un gros marché qu’il est allé conclure à Moulins, où se trouve une succursale du magasin tenu par son fils. Il en rapporte du papier à lettres enrichi d’un luxe de qualificatifs et d’adresses de succursales. En caractères énormes, il a fait imprimer au bas : 20 p. 100 de réduction sur les prix de fabrique. Ce commerçant philanthrope veut à toute force me vendre un réveil-matin en aluminium « nouvelle invention ». Sans doute, le père Oulmann a conclu une bonne affaire, ou bien il manque à toutes les traditions de sa race, car il a offert ce soir des vins fins à table d’hôte. Il est vrai que, pour reconnaître et prolonger cette politesse, nous avons organisé un petit baccarat où notre amphitryon nous a plumés tous et nous à gagné 200 francs.

Les juifs sont rares, en Bourbonnais. Celui-ci, malgré son bon rire et ses calembours, m’inspire une certaine défiance. J’ai communiqué ce sentiment à Baladier.

— Ma foi, m’a-t-il dit, je n’en sais rien. Le père Oulmann n’est pas du pays, on ignore qui il est et d’où i vient. D’aspect, vous le voyez : un vieux brave homme qui a amassé quéques rentes et qui continue ici son commerce en petit, pour joindre les deux bouts. I prétend qu’il était commissionnaire à Paris et qu’il a cédé sa maison à son fils. D’où les occasions dont i fait profiter les Larcyquois… Ici, il a commencé modestement : i vendait seulement des lunettes. Peu à peu, il a agrandi le cercle de ses opérations et, maintenant, i vend de tout, depuis des charrues jusqu’à des bijoux et des vins fins, le tout à meilleur compte que nos marchands. Aussi, ceux-là sont-i furieux… Dernièrement, Oulmann a même pris une commande d’urinoirs pour la ville… Il a loué une petite maison qui lui sert de magasin… Dans les commencements, on se méfiait ; mais on est pratique avant tout ; comme i vendait bon et bon marché, on est venu à lui… Le fait est que ses prix sont étonnants. Limet, l’horloger, prétend qu’i faut voler pour donner les choses à ce taux-là. Les paysans ont dit d’abord : « Tant pis pour lui s’i se ruine ; nous allons toujours profiter de l’occasion. » Puis, en voyant qu’i continuait, qu’i payait « rubis sur l’ongle », i’s ont pensé : « c’est un vieux malin, un finaud… il achète dans des faillites à Paris, c’est ce qui fait qu’i vend si bon marché ; ça ne l’empêche pas de gagner rudement de l’argent… » Aujourd’hui, sauf les commerçants, personne ne se défie plus du père Oulmann ; sa clientèle s’agrandit tous les jours. Je connais même des fermiers qui lui ont apporté leur argent pour qu’i leur achète de bonnes valeurs… C’est comme je vous le dis… Les paysans commencent à connaître les actions et les obligations…

Et, après une pause, Baladier ajouta :

— C’est égal, je n’aurais pas confiance. I doit y avoir qué que chose là-dessous.

25 juin.

Boutin m’exaspère. Je ne puis plus mettre le nez dehors, échanger dix phrases avec quel qu’un sans qu’on en vienne à l’inévitable nouvelle : Boutin a dit ceci, Boutin a fait cela.

Pour le moment, il paraît que l’enfant chéri de Larcy s’est mis en tête d’amener ici une troupe de café-concert. Si un autre avait conçu pareil projet, on crierait au scandale ; l’idée étant de M. Boutin, on la trouve charmante. La chose est décidée pour le surlendemain du 14 juillet. Boutin est également le grand organisateur de la Fête Nationale et prépare pour ce jour-là des réjouissances surprenantes. À ses autres qualités, Boutin joint en effet celle de conseiller municipal républicain. Il forme, avec le maire Bontemps, les adjoints Piédegois et Burillon, les conseillers Baladier, Duret et quelques autres, la majorité « opportuniste ». Au sein de cette assemblée, le tailleur Roudot et le géomètre Barlerue représentent la minorité intransigeante, sourdement hostile à la municipalité. Le radicalisme est également personnifié à Couleuvre par le fameux Chaumat. Barlerue est le correspondant redouté du Républicain, de Moulins, journal qui « sépare l’ivraie du bon grain », et l’agent dévoué du conseiller général Cabassus, futur concurrent de M. Bonnichon à la députation.

Tu vois, mon cher Henri, que — comme dirait M. Bontemps — « Larcy n’a rien à envier, au point de vue politique, aux autres cités républicaines. »

26 juin.

Une journée en plein bois. C’est Tronçais, un des beaux vestiges de la France forestière, des étendues immenses, accidentées, couvrant tout le coin nord-ouest du département de l’Allier, — un dédale de routes, de chemins verts, d’allées, de sentiers ombreux. Un désert.

Une voie large, droite, descendant au fond des ravins et gravissant les coteaux boisés, traverse Tronçais dans toute sa longueur. Au milieu, la vie cesse presque entièrement : pas un oiseau, sauf quelques rapaces, et seulement du gros gibier : des chevreuils, des loups, des sangliers, des cerfs. Les pas de mon cheval sonnent dans les solitudes qu’égaient, à de rares intervalles, une maison de cantonnier, de garde, assise au bord de la route, ou une voiture de roulier, dont les grelots lointains jettent à la volée des notes cristallines pleines de mystère.

Les quartiers de la forêt ne se ressemblent pas : sur les rives, les futaies ont été arrachées et remplacées par des pins malingres, poussés à rangs serrés, qui répandent une senteur résineuse et, de leurs écailles tombées, étouffent sur le sol la végétation naine. C’est la mort, la mort triste, nourrissant un arbre mélancolique.

Plus avant, des taillis déjà vieux et d’essences diverses étendent de majestueuses ramées sous lesquelles circulent les hôtes sauvages de Tronçais. Les clairières sont barrées des troncs argentés des bouleaux, qui dessinent sur les profondeurs sombres l’élégance de leurs feuilles tremblotantes. Quelques arbres de futaie ont survécu aux coupes, et près de la pile lisse et brillante des hêtres on aperçoit l’écorce rugueuse, pleine de nœuds, des chênes robustes.

En un point, sur le bord de la route, est une croix de bois noire avec cette date : 1864. Elle me produit une impression triste ; cent fois, lorsque j’étais enfant, on m’a conté au passage l’histoire du braconnier tué par son camarade.

Ils étaient venus à l’affût au sanglier ; l’autre entend remuer, tire au jugé, dans les ténèbres ; il accourt et trouve son ami mort, avec une balle en plein cœur… Une croix de bois noire : 1864.

Au sommet d’une côte, près d’une maison de garde, on a défriché. À droite s’allongent des champs couverts de la teinte rousse des blés ; puis au delà, reprend la forêt et par-dessus les cimes, tout à l’horizon, se dressent dans la brume une tour et les côteaux de Saint-Amand-Montrond. La route, tournant à gauche, s’enfonce en serpentant parmi les profondeurs vertes. Au fond, les arbres semblent aplatis et les feuilles pressées forment un tapis gigantesque splendidement décoré de colorations nuancées, adoucies par moments en tons de velours.

Jusqu’en ces régions, des sabotiers vont chercher les troncs de bouleau qu’ils coupent eux-mêmes et ramènent sur des voitures traînées par de petits ânes. De loin, ces bêtes patientes, protégées contre les taons par un revêtement de branchages, rappellent ironiquement les pampres et la marche triomphale du vieux Silène.

Les cantonniers perdus à ces distances ont construit, sur les talus extérieurs des fossés, des huttes de terre où ils font réchauffer leur soupe et où ils s’abritent lors des bourrasques de vent, de pluie ou de neige. Pour ces solitaires, tout devient distraction ; quand on passe, ils se relèvent, contemplent, saluent ; puis, longtemps après, appuyés sur la pioche, ils conservent leur attitude méditative.

J’ai traversé la « queue » de l’étang de Pyrot, qui sert de réservoir au canal du Cher. La masse d’eau, aperçue tout à coup au travers des arbres, surprend et effraie presque. Il semble qu’on va s’abîmer au bas de la côte. Le vaste triangle liquide va s’élargissant jusqu’au village d’Isle-et-Bardais, où une digue gigantesque barre l’horizon. Sur les deux rives fuyant à perte de vue, des arbres penchés trempent dans l’étang leurs branches vertes.

Ensuite, jusqu’au Rond-Gardien, s’étend une sorte de réserve qui est la note dominante de la forêt. Là se dressent les colosses, derniers survivants de siècles de lutte contre les intempéries et contre les hommes : des chênes, des hêtres dix fois séculaires, décharnés par le haut, chauves sur la cime ainsi que des vieillards, courbés comme des paralytiques, ou même couchés, pareils à des géants blessés. Quelques-uns tournent vers le ciel des flancs desséchés, dépouillés de feuilles et d’écorce par des foudres successives. Ainsi, presque tous atteints du coup mortel, ils dominent encore de leurs piles énormes et protègent les arbrisseaux que la terre semble impuissante à nourrir après le terrible et persévérant effort qu’elle a déployé pour procréer leurs ancêtres. Ils ont, ces vieux, des formes si bizarres, si expressives, qu’ils paraissent doués de volonté. À ces grands âges, les arbres ne se ressemblent plus ; ils prennent une physionomie individuelle ; les gardes, parfois, leur ont donné des noms et les ont enchaînés dans une attristante domesticité : ils préservent ces titans des mortels enlacements du lierre minuscule, et, par intervalles, un cercle rouge, collier de servitude, voue les plus débiles au suprême sacrifice.

Autant que les antiques cathédrales, ils sont suggestifs, ces vénérables qui, dans leur impassibilité silencieuse, ont vu passer des siècles et des siècles, changer les religions, les mœurs et les civilisations, commencer peut-être et finir le Moyen âge. Combien d’époques sont-ils demeurés inconnus des hommes, dans les profondeurs impénétrées, et voici que, sur une large route, la modernité défile à leurs pieds ; demain peut-être une locomotive enverra comme une injure suprême vers leur face auguste son panache de fumée. Toutefois, jusqu’à leur chute, ils montreront aux passants la leçon des temps, et leurs blessures rappelleront la majestueuse empreinte des siècles vécus.

Au delà du Rond-Gardien, carrefour rayonnant en étoile dans la forêt, les futaies prennent un autre caractère, moins personnel, mais presque aussi imposant : des milliers d’arbres plus que centenaires allongent vers le ciel leurs fûts parallèles, admirablement droits et unis, dépourvus de branches jusqu’au sommet, et mêlent là leurs cimes feuillues, pareils aux colonnades d’une nef incommensurable et fantastique. Contre les troncs grimpent lestement les écureuils roux, et sous les voûtes vertes paît en quiétude une harde de cerfs, hôtes superbes de ces forêts primitives. Ma présence les étonne et ne les effraie point ; ils continuent à brouter les feuilles tendres ; par instants, les biches me fixent de leurs doux yeux et les dix-cors rabaissent d’un air résolu leurs andouillers sur leur pelage fauve.

Voici que, sur la route, des poules picorent entre les jambes d’une vache dont la sonnette égrène un carillon argentin, tandis que, derrière les arbres, vibrent les coups sonores d’un marteau-pilon. Ce sont les forges de Tronçais. Au tournant, surgissent tout à coup leurs cheminées et leurs bâtiments noirs, baignés dans l’étang qui les reflète ainsi qu’un miroir. Cette vie, subitement révélée en pleine forêt, ne surprend pas, les forgerons brunis ont bien l’air d’être attelés à quelque rude besogne contemporaine des arbres séculaires.

Àgauche des forges s’étend une vaste clairière, où deux retenues d’eau font marcher deux usines : Sologne et Morat. Au milieu de cette oasis, entourée de bois, existe le village de Saint-Bonnet-le-Désert. C’est le centre vivant de la forêt, là que viennent forcément s’approvisionner les gardes, relayer les rouliers et les voyageurs. Pas de physionomie, d’ailleurs : des maisons neuves, couvertes d’ardoises ont remplacé les chaumières, et la pauvre église sert de grange, délaissée pour une grande bâtisse laide et froide. C’est jour de marché : autour d’un arbre, sur la place, des paysannes vendent du beurre, quelques œufs, des fromages de chèvre. Prétexte à commérages. Des galopins reluquent avec envie les pains d’épices poussiéreux et les sucres d’orge que débite un vieillard courbé, recomptant précieusement dans une poche de toile son trésor de gros sous.

Après déjeuner, tandis que mon cheval se repose, je suis allé m’étendre à l’ombre, sous le premier chêne de la forêt. J’ai ressenti l’intense désir de vivre en ces lieux paisibles. C’était un immense découragement dépourvu d’amertume. Là, toutes choses de Paris, pour la conquête desquelles j’ai déployé tant d’énergie, m’apparaissent comme inutiles, peu intéressantes. Et, sans pessimisme, la vie me semble se résumer en ceci : À quoi bon ? Pour quel but final ces efforts douloureux ? Ce qui serait exquis, ce serait de végéter dans ces solitudes, le dos sur l’herbe, le ventre au soleil, percevant le ciel bleu par les interstices des feuilles.

Connais-tu ces sensations, mon ami ?

Avec plus de force m’est alors revenue une idée qui m’obsède parfois. Est-ce que la meilleure formule n’est pas celle-ci : Travailler juste assez pour assurer son existence ? — Le mieux serait assurément de posséder des rentes.

Mais quel mobile de nos actes mérite un effort supérieur ou la persévérance ? L’art ? Les grands hommes d’aujourd’hui sont souvent les méprisés de demain, et tel qui, pour les uns, s’impose comme un maître, est, pour les autres, un idiot ou un coquin. Puis, si nous allons à la démocratisation absolue, quel avenir pour l’art, conception aristocratique en contradiction avec l’idée scientifique d’utilité qui plane sur les temps futurs ?

Quel critérium pour le génie ? Tous ont du talent : du talent, le feuilletonniste qui vaut à son journal un tirage d’un million ; du talent, le romancier qui ravit la bourgeoisie du temps à l’aide d’une formule niaise ; du talent encore nous autres, qui écrivons ce que nous pensons, ce que nous avons vu, qui rêvons de réalité, de synthèse et de perfection stylique et — qui vendons nos livres à six exemplaires !

Qui a raison ?

Je travaille cinq années à une œuvre : pour elle, j’ai arraché de mon cerveau les notions communes et j’ai analysé les vibrations mêmes de mon être, scruté la pensée nue des autres. Or, personne ne me lira, ni la foule que ces complications n’amusent point, ni les élus qui ont assez à faire de se congratuler mutuellement. Si je prenais l’autre voie, si je flattais les manies d’une catégorie, si j’usais des procédés vulgaires, je gagnerais sans doute beaucoup d’argent — sans compter l’admiration des critiques.

Comment dès lors représenterai-je mieux le génie français ? Comment serai-je consacré, si c’est le suffrage universel qui tresse les couronnes ?

On parle souvent de la postérité. Pourquoi la postérité réformerait-elle le jugement des contemporains ? Elle pourrait tout au plus obéir à d’autres mobiles aussi hasardeux. D’ailleurs, quel auteur exhumé par les âges n’avait point, de son vivant, connu le succès ? Lequel ?

Et si le culte de l’art ne donne ni la fortune ni la gloire contemporaine ou posthume, à quoi bon ?

Sur cette conclusion, qui pousse au sommeil, je me suis endormi sous les grands arbres.

Soudain, un bruit m’a éveillé. Dressé sur mon séant, j’ai eu une vision superbe : dans la splendeur du soleil couchant, une jeune femme, admirablement belle, venait, portée par un cheval de sang. J’ai cru d’abord à une apparition des temps chevaleresques, et j’ai pensé encore aux belles dames des contes de fée que ma mère me lisait jadis. Que signifiait la rencontre en forêt de cette créature invraisemblable, ces yeux noirs fendus en amande, cette bouche finement arquée, surtout cette royale crinière noire, frisée entourant ce visage d’un nimbe voluptueux ? Était-ce la Salomé, oui la divine Salomé ou plutôt Rebecca la Juive, l’amante du chevalier Ivanhoë ?

Elle approchait. Un poignard à manche d’or fixait sa chevelure d’almée, et son corps un peu grêle moulait un jersey brun. Derrière elle, trois grands dadais trottaient à l’anglaise pour la rejoindre.

Àpeine éveillé, je demeurais ébahi, ouvrant la bouche, ainsi qu’un vrai paysan. Je devais être très ridicule. Est-ce parce que je restais assis, sans saluer au passage son impériale beauté ? Elle s’arrêta et d’un ton impératif :

— Pourriez-vous m’indiquer un hôtel, mon garçon ?

Le sang me monta au visage et je répondis :

— Volontiers, ma fille ; hôtel Penardier.

Je m’étais relevé. Certes, je ne brillais pas auprès des cottes de velours, des culottes de peau de daim et des bottes des trois dadais. Mais je n’étais évidemment pas un paysan. Salomé reprit avec aisance, sans rougir :

— Pardon, monsieur… Est-ce encore loin, s’il vous plaît ?

— À deux pas.

— À gauche ou à droite ?

— Je vais vous conduire, si vous le permettez.

Je revins tranquillement, les mains dans mes poches, laissant chuchoter les gommeux. À deux ou trois questions, je répondis froidement, comme un habitant du pays, sans donner aucun détail sur ma personnalité. Cette incertitude semblait les agacer visiblement.

— C’est ici.

Je fis un grand salut. Un moment après, j’étais dans l’écurie, en train de seller moi-même mon cheval. L’amazone parut sur le pas de la porte.

— Vous repartez, monsieur ?

— Oui, mademoiselle.

— Pardonnez-moi de vous avoir parlé sur ce ton, tout à l’heure… J’ai la vue très basse.

Je dois t’avouer que je ne saisis point cette occasion de placer un compliment, non par dédain, certes, mais parce que je ne trouvai pas le mot qu’il fallait dire.

— C’est à Larcy, m’a-t-on dit, que vous allez ?

— Justement.

— Si vous vouliez être très aimable, vous attendriez que nos chevaux soient un peu reposés. Nous ferions ainsi ensemble une partie du chemin.

Je ne me souviens plus de ce que je répondis. Était-ce sot ? était-ce spirituel ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’acceptai.

D’un mouvement très beau, elle rejeta en arrière sa toison déployée et assez lestement :

— Mais j’y pense. Il faut nous présenter, afin que je puisse vous présenter à mes amis.

Moitié plaisantant, moitié sérieusement, elle esquissa une révérence, et dit :

— Mademoiselle Georgette Brennos, future actrice, habitant Paris l’hiver et l’été Rogune.

Brennos ? N’ai-je pas connu jadis un Brennos ? Mais si ; mon ami de lycée, le boursier Paul Brennos, le descendant des Gaulois. Serait-ce sa sœur ?… Seule… avec ces trois gommeux de province ? Ah oui… il me semble qu’on m’a conté… C’est bien cela… la petite Gette, comme on l’appelle… dont les dames Piédegois parlaient l’autre jour avec des sous-entendus terribles…

J’ai répondu :

— Robert Sixt, écrivain — non public, — habitant souvent le château de l’Ennui et actuellement l’Empyrée.

Hein ? pas trop mal pour quelqu’un qui n’en fait pas sa profession.

Survenait le triode cavaliers.

— Messieurs… M. Robert Sixt… M. Arthur de Lassolive… M. Georges du Lac… M. Raoul de La Valette.

Que de blason ! Le jeune Lassolive, au moins, connaît mon nom, mais il n’en a rien marqué. J’ai semblé ignorer également son état civil.

… Mon cher, cette femme est belle, d’une telle beauté qu’il faudrait être mieux cuirassé de vertu que saint Antoine pour n’en point tomber amoureux sur place. Or, tu me connais : auprès d’une jolie femme l’assurance de n’être pas le plus, le seul aimé, — ô vanité ! — me torture atrocement. En apparence, je demeure froid et très indifférent. Mais, au fond, j’éprouve une jalousie sauvage, celle qui mène à la haine et au crime.

Qu’est pour cette créature de rêve un romancier ?… qu’importent les qualités géniales qui peut-être gisent au fond de mon cœur ou de mon cerveau ? Cela vaut-il, pour elle, le costume bien pris, un titre, un nom même frelaté comme celui de ces dadais, un bijou quelconque qui charme cette Tzigane adorable ainsi que les miroirs attirent les alouettes ? Oh ! dans ces moments, saisir un poignard et frapper soi ou les autres, affirmer un mâle courage qui distingue et tire hors de pair… Souviens-toi que ces cabotines n’ont jamais aimé que des cabotins…

Ce n’est pas un badinage… Quand parfois j’ai rêvé l’amour de ces femmes, je ne l’ai pas vu sans un ruisseau de sang. Je ne suis point un théâtral… et rien de mon être ne saurait la séduire, si ce n’est la brute qui sommeille dans tous les hommes et qui se déchaîne parfois…

Mais cela même vous ferait-il aimer ? J’ai cherché vainement la réponse dans les lueurs énigmatiques de ses yeux de walkyrie…

Que te dirais-je ? Nous revînmes ensemble. Elle ne faisait plus guère attention à moi… Une révolte grondait dans mon cœur et parfois, tandis que les gommeux coquetaient, moi, Robert Sixt, qui ne suis certes pas un poète, j’avais envie, pour cette inconnue, cette étrangère, de pousser mon cheval contre ces hommes, de les saisir dans mes bras solides et de les jeter broyés aux pieds de Salomé, que j’emporterais malgré ses cris sous l’ombre des grands arbres…

Retiens ceci, mon ami : nous reverrons Georgette, et elle sera aimée ainsi.

… Les trois dadais l’accablaient sans relâche de compliments sur sa beauté, et elle acceptait cet encens avec sérénité. Elle parlait d’opérettes, de Paris, de son avenir. Elle serait actrice. Elle prenait des airs expérimentés qui m’agaçaient et me navraient. Où finira cette créature ? Quelle aventure l’exaltera et quelle autre la brisera ainsi qu’un fétu ? On a beau dire, le succès est parfois aux fous, mais le succès durable est aux équilibrés. De pareils charmes rompent l’équilibre.

Je ne sais pourquoi, j’ai dit que j’écrivais également des vaudevilles. Combien alors je suis remonté dans son estime ! Du coup, les trois gommeux furent distancés.

Ômes pauvres livres reniés ! Ô la chair de ma chair et le plus intime de mon être ! Dédaignés pour ces billevesées !

… L’adorais-je ou avais-je envie de la tuer ? Sûrement je ne la voudrais point pour maîtresse ; ce serait pour moi la veillée du crime. À de telles créatures, il faudrait inspirer des amours éternelles et dédaignées… Que fera Paris, ô mon ami Brennos, de la folle avec ses petites roueries et son immense vanité ? Paris, la ville des villes. As-tu jamais vu, dans les coins humides des forêts, pousser de jolies fleurs bleues, parfumées ? Elles sont à deux pas. On va les cueillir, on s’avance, on en distingue d’autres plus loin et on avance encore… Puis tout à coup on s’aperçoit qu’on a mis le pied dans les sables mouvants qu’elles dissimulaient, on est enlisé dans la boue et plus on se débat, plus on enfonce. Il faut mourir… Va, va, ma jolie fille, cueillir les fleurs d’art dans ce malstrom de boue. Elles sont attirantes et te sourient… Ah Paris, brasier où viennent se fondre les existences, les fortunes, et s’amollir les courages ! Paris, où l’on naît maigre et nerveux, comme épuisé avant d’avoir vécu ! Paris, le monstre, te prendra dans ses tentacules bordés de roses, mais solides, il t’enlacera, puis, tout à coup, de sa formidable mâchoire de goule, il te broiera, pauvre petite… Si tu étais un homme, tu aurais quelque chance d’échapper au sort des faibles qui roulent dans les fanges et s’en vont, les reins brisés, ou des forts qui se suppriment : mais toi… enfant… prends garde au monstre, il te tuera…

Je pensais à toi, descendant de Brennus, et il m’est venu presque un sanglot. Elle sera la proie…

Brusquement, j’ai tendu la main à Georgette.

Elle l’a prise. L’étrange poignée de main !… j’en garderai éternellement la sensation.

— Je vous demande pardon, mais il faut absolument que je sois rentré à Larcy dans un instant… J’ai l’honneur, mademoiselle, messieurs, de vous saluer…

Et je suis parti au triple galop.

Elle a eu envie de me suivre, je le gagerais ; mais mon impolitesse l’a retenue. Je m’en moque : plutôt être sauvage que pareil aux autres. Va, Gette, je ne serai pas des imbéciles enchaînés à ta cour, je ne serai pas des cent mille qui t’entoureront de leurs désirs malsains. Je suis plus fier… et je garde au fond du cœur, ignorée, mon immense pitié.

Le grand air m’a calmé.

J’ai revu, superbe par son ensemble, la futaie centenaire où se pressent à rangs serrés les gros bataillons des chênes et des hêtres, pareils à un corps d’armée moderne ; puis, plus loin, les vieux lutteurs, semblables à des héros antiques, portant dans les champs clos des défis isolés. Les pas du cheval résonnent sous les feuillées devenues sombres et mystérieuses, exhalant la fraîcheur crépusculaire. De moment en moment je vais plus vite, sans rencontrer un être vivant. Il semble que ce soit la forêt, sans âge et sans nom, et qu’on voyage dans l’indéfini des temps, à l’écart de la civilisation.

Le soir, mon cher vieux, je songeais que la nature est un beau parc où sont lâchés des animaux bêtes et malfaisants.

28 juin.

Lundi, jour de marché. Dès le matin arrivent les paysans : les hommes en longue blouse bleue, la tête couverte de larges chapeaux poilus, conduisant quelques maigres bestiaux ; les femmes portant dans leurs paniers des œufs et des poulets. Tous, assemblés près de l’église, rôdent et marchandent autour des baraques de toile, en attendant l’heure de prendre le café. La boutique étroite du successeur de M. Muroton a peine à contenir les pratiques. C’est le vrai jour vivant de la semaine, le seul où le commerce local fasse quelques recettes. Aux champs, les pésans avares ne donnent jamais d’argent à leurs femmes ; celles-ci doivent suffire à leurs menues acquisitions, aux besoins du ménage, par la vente des produits de la basse-cour. Ce commerce d’échanges a lieu le jour du marché. Pour les hommes, les vraies affaires ne se traitent qu’aux jours de foire.

Les « gros bonnets », assis sans consommer devant le café de l’Univers, distribuent des poignées de main protectrices :

— Bonjour, mon père Chabanon…

— Bonjour, monsieur Piédegois…

— Comment ça va ?

— Comme ci comme ça…

— Allons… allons…

Ça entretient la popularité.

On fait de grands préparatifs pour la fête du 14 juillet ; il y aura décoration des maisons, illuminations, mât de cocagne, promenade de la fanfare, banquet politique par souscription. Le député, M. Bonnichon, sera présent.

Le groupe républicain lorgne d’un air moqueur la bande cléricale, massée chez Bonnardot. Ils auront beau faire, on célébrera la fête à leur barbe. C’est le curé qui doit faire un nez ! Une fois lancée sur ce terrain, la conversation devient interminable : c’est à qui contera son anecdote, où toujours le curé joue un rôle ridicule. Dans le Bourbonnais, — comme partout jadis, — le prêtre fait l’objet ordinaire de la chronique scandaleuse. On s’esbaudit sans méchanceté aux dépens des vœux de chasteté et de tempérance, qui sont souvent violés. Les paysans, groupés près des « messieurs », se retournent pour écouter, ouvrent des bouches énormes. Les bonnes « blagues ! »… Histoire de rire… Ça n’a pas empêché la femme d’aller à la messe, la veille ; ça n’empêchera pas les enfants de faire leur première communion l’an prochain.

Boutin vient de pénétrer triomphalement dans le café. Toutes les mains se tendent vers lui et les pères des demoiselles à marier esquissent des sourires indulgents. Un commis voyageur a défié au billard le coq de Larcy. L’imprudent ! Boutin est de première force : il a pris sa queue, — une queue spéciale, enveloppée dans une toile cirée, — il donne six coups de lime au procédé ; puis, après quelques compliments pleins de sous-entendus adressés à son adversaire, il commence, les yeux obstinément fixés sur le tapis, par modestie. Presque aussitôt, il fait deux ou trois séries, prend une avance considérable et gagne négligemment.

Les paysans, pénétrés d’admiration, rient du commis voyageur, par vanité locale.

Un instant après on propose de « faire une bête ombrée ». C’est le moment attendu : les amateurs, pour être tranquilles, passent dans la salle à manger, une grande pièce malpropre. Les joueurs se donnent des airs impassibles. Quelques-uns sont venus du Veurdre et de Sancoins pour cette partie. C’est ainsi tous les lundis.

Baladier, demeuré avec moi, blâme vivement le jeu.

— Pour ceux qui ont de la fortune, passe encore, dit-il… pour Piédegois, pour Burillon… Moi qui vous parle, j’ai un ami qui a gagné 30,000 francs à Monaco… I faut être pratique… Mais de pauvres diables, comme Roudot, le tailleur, ça fait pitié… Ça n’a pas le sou à la maison et ça joue des 100 francs… Tenez, i’s sont attablés pour jusqu’à minuit…

1 juillet.

Le voilà tout à fait banquier, maintenant, ce vieux farceur de père Oulmann. Ce matin, entrant par hasard dans un cabinet de l’hôtel, j’ai surpris Pitalier, le mari de la Louise, qui lui remettait un beau tas de louis d’or. Il y en avait bien pour 2 000 francs. Tout lui réussit, à ce veinard de Pitalier… Dernièrement la Louise est accouchée d’un gros garçon très viable, cette fois. Le père Saccard n’a-t-il pas eu le toupet de demander les Muroton pour parrain et marraine ! Et ils ont accepté… Compterait-il encore sur une succession ?…

Oulmann disait :

— C’est vrai, c’est de la belle argent, mais ça ne rapporte rien… tandis que vous aurez de gros intérêts.

Pitalier allait répondre ; mon entrée l’a retenu : les paysans n’aiment point qu’on sache ce qu’ils possèdent.

3 juillet.

Tu me croiras si tu veux, mon cher ami, mais j’ai vu encore une jolie fille. Et n’imagine pas que ce soit une étrangère, une Parisienne perdue à Larcy par aventure. Non, elle est d’ici, ou du moins de la contrée.

Je venais justement de recevoir une lettre de Fernande. Tu devines le contenu : protestations d’affection profonde, chagrin mortel de mon départ, rappel agaçant de folies qu’on aimerait mieux oublier, finalement une demande d’argent. Je te transmets ma réponse dans sa simplicité, que j’oserai qualifier de cornélienne :

« Ma chère Fernande,

Je pars pour le Tonkin. J’ai à peine le temps de vous écrire ces quatre lignes et de vous adresser mes adieux avec mes meilleures amitiés. S’il ne survient pas d’accident, je reviendrai dans trois ans.

robert. »

Joint deux billets bleus du système de Law.

J’ai déchiré la lettre de Fernande avec satisfaction, et comme il ne restait plus rien de cet amour inaltérable, je suis parti le soir à cheval dans une direction que je n’avais pas encore explorée, vers Bourbon-l’Archambault. Assez loin, j’ai pris un chemin creux gazonné : je me laissais aller paisiblement au charme des rêves sans objet, l’âme contente de me sentir débarrassé d’un lien qui pourtant n’avait jamais été pesant. Il me semblait que, cette fois, toute attache avec Paris était bien rompue et que je me retrempais dans la pureté de l’air et l’honnêteté des champs. As-tu remarqué que la campagne est honnête, je dis bien la campagne, non ceux qui l’habitent ? Pour moi, quelques journées d’abandon et d’isolement pareilles à celles-ci me donnent des envies de concourir pour le prix Monthyon.

Tout à coup, j’ai entendu devant moi les douces paroles d’une romance paysanne. Souvent, le soir, je me suis arrêté pour écouter dans les lointains ces traînantes mélopées, qui accompagnent en sa chute le disque d’or du soleil et qui sont comme le chant de mort de la lumière, la préface du grand apaisement. Mais cette fois, la voix, un contralto superbe, modulait avec une puissance, un savoir inexprimables les tendresses naïves de la romance à l’unisson de la suprême mélancolie crépusculaire. Qui était-ce ?

Je m’arrêtai, très surpris.

Darrié cheu nous, y a-t-un vert bocage,
Le rossignol y chante tous les jous.
Là, il y dit, de son charmant langage,
Les amoureux sont malheureux toujous.
Au bord du Cher y a-t-une fontaine,
Où sur un frên’nos deux noms sont gravée.

L’temps a détruit nos deux noms su’ le frêne,
Mais dans nos cœurs, l’temps les a consarvés.
Le mal d’amour est une rude peine ;
Quand il nous tient, il nous faut en mouri.
L’harbe des prés, qu’alle est si souveraine,
L’harbe des prés ne saurait en guari.

Au détour du chemin apparaissait une gracieuse silhouette, et la voix se tut. Une jeune fille ravissante, mon cher, et un tableau que je n’oublierai plus. Elle avait, sur son chapeau de campagne, des guirlandes de chèvrefeuille qu’elle venait de cueillir ; d’autres fleurs ornaient sa robe légère fixée à la taille par un mince ruban noir, et — pourquoi ai-je spécialement remarqué cela ? — sa fine tête était encadrée dans un col marin noir, à liséré blanc. Elle tenait encore à la main un bouquet de coquelicots et de fleurs cueillies dans la prairie. La jolie fille ! brune ou blonde, je ne sais ; les colorations ne me frappent qu’au second examen. Je puis dire seulement qu’elle avait ce genre de visage qui me plaît par-dessus tout.

En passant je saluai et je la vis d’un coup d’œil. Elle aussi me regardait curieusement…

Elle est absolument jolie. J’en suis amoureux fou. Cela ne t’inquiétera pas, mon cher vieux, toi qui sais que mes plus grandes passions ont eu pour objet des femmes ainsi rencontrées, auxquelles je n’ai point parlé et que je n’ai jamais revues. Leur beauté vaguement aperçue prenait le caractère de mes rêves et, leur prêtant une intelligence à ma convenance, je pouvais les adorer en toute sécurité durant vingt-quatre heures. Ainsi je me suis donné de profondes jouissances et je puis dire que j’ai sûrement aimé les femmes les plus ravissantes du monde.

…Malgré le crépuscule j’ai aperçu un peu plus loin une maison de campagne en forme de castel. Sans doute ma belle apparition habite céans. Je m’informerai. En attendant, j’aimerai la châtelaine jusqu’à demain soir au moins, peut-être après-demain.

Ici, on a tant de loisirs !

4 juillet.

Que la curiosité est donc une sotte chose ! J’ai demandé à Baladier qui était mon inconnue, et voilà mon rêve envolé.

C’est tout simplement mademoiselle Madeleine Rondreux, celle que n’épouse pas Boutin, parce qu’elle est ruinée par la faillite Férol. « Il faut être pratique », dit Baladier.

Adieu les illusions ! Une amie des demoiselles Piédegois, de Clotilde Bontemps et des Dondin : bien sûr, l’inconnue n’a pas, cette fois, le caractère que mes rêves lui avaient prêté. Si je suis toujours aussi perspicace…

C’est égal. Quel dommage si cette jolie créature devenait la proie de ce lourdaud de Boutin ! Et c’est lui qui n’en veut pas !

— Pisque je vous dis qu’i's sont ruinés, insiste Baladier… De braves gens, mais un peu toqués. I’s étaient riches, i’s avaient au moins quatre cent mille francs en terres. Mais le père a voulu essayer des améliorations, des choses nouvelles… la faillite Férol les a achevés. I ne leur reste plus guère que Pellegrue, la maison que vous avez vue et un domaine très hypothéqué… Avec ça, i’s font du genre : on a un billard dans le salon, un jeu de craquettes, criquettes… comment disent-i’s ça ?… Il est vrai qu’i's sont d’une bonne famille… En v’là une qu’est sûre de coiffer sainte Catherine…

— Ce n’est pas moi qui l’en empêcherai.

— Et ben vous ferez… Faut être positif.

5 juillet.

Une nouvelle a plongé Larcy dans la stupéfaction : le fils Loradoux, — tu sais bien, celui qui avait demandé la main de Claire Dondin, — le fils Loradoux vient d’épouser une Parisienne qui lui apporte une dot très confortable et « il a le toupet » de l’amener passer les fêtes dans le pays. Toutes les mères de famille en crèvent d’indignation. Par avance, on en échange de belles sur l’épousée : quelque traînée sans doute ! On lui ménage un drôle d’accueil : elle verra comment se tiennent les honnêtes femmes de Larcy, cette effrontée. Madame Dondin n’est pas loin de considérer ce mariage comme une injure personnelle. Madame Burillon émet des doutes quant au chiffre de la dot.

Aujourd’hui, on m’a raconté six fois cette aventure ; s’il ne survient pas quelque autre événement, on en parlera toute l’année.

6 juillet.

Il s’est produit l’événement, renversant, étourdissant, ébouriffant, — voir pour le reste madame de Sévigné : madame Piédegois a décidé qu’elle donnerait un bal le soir du 14 juillet. M. Boutin est chargé d’organiser le cotillon, danse jusqu’alors inconnue à Larcy. Un cotillon, pour ces jeunes perruches accoutumées aux polkas les plus pudibondes, aux varsoviennes innocentes, c’est une grosse affaire, qui émeut bien des cœurs. Les mères ne se sont décidées que par considération pour madame Piédegois. D’ailleurs, elles seront là. La jeunesse des environs est invitée : il y aura des « fils de famille » du Veurdre, de Sancoins et même de Saint-Amand.

Les maris ont consenti par amour pour la République. Le maire a dit :

— Les réactionnaires prétendent que les salons boudent… que les salons boudent (M. Bontemps répète toujours ses phrases pour leur donner plus de poids). Organisons des soirées républicaines.

Chez Bonnardot, on critique acerbement ces préparatifs, mais on enrage, au fond.

Boutin fait venir de Paris des accessoires et des instructions. Il passe ses soirées à étudier, à préparer des figures. Il n’en dort plus.

7 juillet.

C’est encore plus grave que je ne pensais : la soirée du 14 sera décisive ; la Trinité a décidé que le bal servirait à déceler définitivement les préférences de Boutin. Voilà pourquoi madame Piédegois a accepté si aisément l’idée d’un cotillon.

Ce matin, j’ai été invité officiellement. Me voici obligé de faire venir mon habit, de Paris, car je n’avais pas songé à cette éventualité en partant pour la campagne ; du moins, je connaîtrai l’heureuse enfant distinguée par Boutin.

Par exemple, assez de Boutin comme cela pour le moment. Demain, je vais faire avec tante Zo une grande promenade en voiture, dans la région des châteaux.

8 juillet.

La patache bourbonnaise : encore un souvenir d’enfance. Rien que d’y songer, il me semble que je me sens berner. Tu connais ce véhicule : une sorte de boîte anguleuse posée sur deux hautes roues ; les voyageurs, dos à dos par devant et par derrière, montent ou descendent alternativement, de manière à jouir à la fois des plaisirs de la locomotion et des sensations de l’escarpolette. Par instants, de brusques cahots arrachent les entrailles et donnent des points de côté douloureux. Les gens du pays estiment que « la patache est plus commode pour les chemins de traverse. »

La patache présente encore une autre avantage : elle « verse » aisément. Il faut ajouter que les chevaux bien nourris, sont pleins de feu. Aussi n’existe-t-il pas au monde de contrée où les accidents de voiture soient plus fréquents que dans ces pays plats. Chacun a « versé » un nombre raisonnable de fois ; on se raconte ces aventures au café, en même temps que des histoires de chasse…

La propriété n’est guère divisée. Néanmoins, les immenses territoires des anciennes seigneuries se sont fractionnés, en changeant de propriétaires.

La contrée, autrefois, était couverte d’étangs, pour la plupart convertis en prairies, et de bois qui ont été défrichés. Mais les restes de la puissante organisation féodale sont toujours nombreux : il n’est pas rare de rencontrer, en un coin de champ que respecte le soc des charrues, des ruines encore debout. Au milieu d’un taillis, j’ai retrouvé les vestiges d’un castel, peu connu même des paysans. Le nom, Buschepôt, est pourtant demeuré au hameau voisin. Dans les fossés à demi comblés, encore emplis d’eau, sous les terre-pleins recouverts de gazon, les arbustes ont poussé : toujours l’éternelle légende orientale, empruntée aux Orientaux par un Allemand, à l’Allemand par tout le monde, à tout le monde par M. Richepin…

De beaux noms, parfois historiques, ont survécu en ce pays qui fut leur berceau : les comtes de Tracy, les de Fontanges, les marquis de Beaucaire, tant d’autres. Mais la terre n’appartient plus à ceux qui portent ces noms, elle est passée d’abord entre les mains de riches bourgeois cosmopolites, fixés là par la beauté des vallons, le désir de jouir de revenus princiers, conquis ou hérités. Ces gros propriétaires — souvent des protestants émigrés, revenant de l’étranger — n’ont pas dans le sang la race, les mœurs du pays. Leurs propriétés sont organisées avec régisseurs, gardes, chasses réservées, sur le modèle des villégiatures des environs de Paris. Leurs châteaux modernes, meublés avec luxe, ouverts aux hôtes d’été, se dressent au milieu d’un cercle de domaines dépendants et de petits taillis où se remise le gibier. Parfois, une catastrophe pari sienne amène la ruine d’un de ces féodaux de la banque, et les paysans, habitués à considérer ces fortunes comme inébranlables, apprennent avec surprise que le château va changer de maître.

Les contacts sont rares entre ces Parisiens et les gens de Larcy. Il n’existe pas de haine contre eux, le tempérament bourbonnais ne se prêtant guère aux sentiments violents, mais de la malveillance, de l’envie, causées par l’énormité de ces fortunes, l’irritation née de la vue agaçante des barrières blanches qui ferment les chemins réservés. De même, la répression du braconnage indispose les chasseurs sans territoire, et les dégâts des lapins exaspérèrent les paysans.

Quelques-uns de ces seigneurs du chèque ont eu l’ambition malencontreuse de se mêler à la vie publique ; mais l’argent, répandu à flots, n’a pu triompher du caractère libre et gouailleur des électeurs. Souvent encore on parle de la grande lutte engagée par le richissime M. Fulde contre les républicains de Larcy. Après la défaite, le banquier furieux a remercié les fournisseurs, congédié les domestiques ; la terreur a régné dans les domaines ; un médecin, mandé en hâte pour faire concurrence à M. Poteau, a été imposé au personnel. En fin de compte, le Conseil municipal a triomphé : Piédegois, feu Dondin, Bontemps, Baladier, Boutin lui-même ont mené la lutte. Il y avait alors le charcutier des châteaux, le boucher des châteaux, le boulanger des châteaux, et ainsi de suite. Le reste était mis à l’index. Aujourd’hui, les châteaux n’ont plus avec eux que le second notaire, le banquier Valichon, le quincaillier Breton, un pharmacien et quatre ou cinq autres habitués du café Bonnardot.

Ces vastes propriétés, entretenues surtout en vue de la chasse et des villégiatures d’été, sont mal gérées au point de vue agricole et coûtent plus qu’elles ne rapportent. Aussi la moindre catastrophe parisienne a-t-elle pour conséquence la mise en vente. Parfois, on ne réussit pas à céder en bloc de telles étendues, on est obligé de morceler. Alors interviennent les bourgeois du pays.

Ceux-là n’aiment guère non plus les Parisiens, qui leur semblent des intrus prodigues, de passage dans la contrée. Eux, nés de paysans, se sont enrichis peu à peu, de père en fils, par un travail acharné, une avarice opiniâtre. Des mariages soigneusement calculés ont augmenté leur capital, et aussi les transactions avec les propriétaires de grands châteaux, qui sont toujours pris aux pièges des finasseries locales. Parcelle après parcelle, ils ont acquis les bons coins et sont devenus bourgeois, puis messieurs, empruntant tour à tour leurs ridicules à l’antique noblesse et aux millionnaires qu’ils détestent également. Ainsi, ils collectionnent tous les défauts : ils sont avares, étroits d’idées comme les paysans, mesquins et prud’hommes autant que les petits bourgeois, durs et insolents à l’instar des riches. Des nobles anciens, ils ont exagéré la vanité. Lentement ils amassent, achetant des terres pour « s’arrondir », profitant des ruines, accumulant leur revenus, patientant des années à l’affût d’une vente ou d’une licitation. À leur nom patronymique, ultra-roturier, ils ont ajouté celui de leur maison, baptisée château, et ils tiennent à cette noblesse plus que des Montmorency et des La Rochefoucauld. Cela devient à la longue une monomanie. Telle est l’origine de MM. de La Valette : habitant le hameau de la Valette, ils ont signé d’abord Boulanger de La Valette, puis B. de La Valette, puis de La Valette, tout court. De même, on a les Bercheron de Chaton, les du Lac autrefois Dulac, et bien d’autres. Exemple : les trois dadais de Gette.

On justifie tant bien que mal ces armoiries récentes en parlant de « papiers retrouvés après la Révolution ». Les gens du pays gouaillent d’abord, mais ne se font pas trop prier pour flatter cette marotte. Ils appellent les anoblis des nobes et cela les amuse prodigieusement, parce qu’ils donnent à leurs porcs la même qualification. Les hobereaux savent d’ailleurs que les rieurs seraient, s’ils le pouvaient, les premiers à les imiter. Au bout d’une génération ils sont tout à fait en posses sion du nom. Tout s’oublie si vite !

Quelques-uns des millionnaires prennent dans le bon sens leur rôle de châtelain et répandent le bien autour d’eux. Mais les nobes, entourés de pauvres hères qu’asservit la nécessité, règnent en autocrates, abusant odieusement de l’ignorance et de la faiblesse des humbles. Et ce sont dans ces noblières des injustices poignantes, ignorées, des dénis de justice minuscules, de vieux serviteurs, ridiculement rémunérés, jetés dans la misère après quarante années d’esclavage. Sincèrement, ces parvenus finissent par se croire d’une race supérieure et les pauvres diables ne sont pas éloignés de la même-opinion ; jamais leur pensée ne s’est élevée à l’idée d’une égalité possible de droits et de condition. Que faire d’ailleurs ? Dans l’horizon borné où végètent ces ilotes, toute plainte aboutirait fatalement au retrait du morceau de pain qui leur est jeté en aumône… Les réputations de charité se font à bon compte, à la campagne…

Les nobes sont trop économes pour hasarder leurs écus dans les luttes politiques. Tous réactionnaires par convenance et par instinct, ils se contentent de bouder la République et d’écraser de leur dédain majestueux les « rouges » de Larcy. Ceux-là d’ailleurs, expliquent ceux-ci et leur médiocrité.

Ainsi, la campagne bourbonnaise est piquée de « châteaux » minuscules, entourés d’un potager rudimentaire, de taillis de ronces récemment convertis en parcs, inévitablement flanqués de tourelles, accessibles par des avenues sablées que ferment des barrières blanches. Les tourelles et les barrières sont considérées comme les insignes de la dignité seigneuriale. Parfois, une belle ferme joint les communs du château : le solide auprès de la gloriole.

J’allais, non sans quelque curiosité, accompagner tante Zo chez les de Lassolive, les types les plus parfaits des anoblis que je viens de te décrire.

— Tiens, voilà Manoux, dit soudainement tante Zo avec un accent d’inexprimable fierté.

Je connaissais bien l’endroit, mais non la maison, qui a été récemment reconstruite. Ce « château » a la forme d’une énorme malle à dos incurvé ; madame de Lassolive, aux oreilles de qui est revenue cette comparaison désobligeante, a fait accoler aux quatre coins de la malle des tourelles en forme de poivrières. Elles servent d’ailleurs uniquement au décor. Le « château » n’a qu’un étage et, bien qu’il soit situé sur la hauteur, les tourelles disproportionnées l’aplatissent sur le sol.

Notre arrivée en patache a été saluée par les aboiements furibonds de quatre chiens courants dressés contre les grillages de leur chenil. Au-dessus de la porte d’entrée, tante Zo me montre un énorme écusson, et elle me dit avec orgueil :

— Ce sont les armoiries.

Aussitôt, nous avons vu apparaître, brandissant un fouet, le jeune Arthur de Lassolive, serré comme l’autre jour dans un vêtement de velours sur lequel tranchent de longues guêtres jaunes.

— C’est Arthur, dit orgueilleusement tante Zo à qui je n’ai pas raconté ma promenade en forêt.

Le visage habituellement renfrogné de mademoiselle Le Cazot s’est éclairé d’un gracieux sourire. Elle a pris une attitude d’une noblesse extraordinaire pour crier de sa voix flûtée, en riant sans motif :

— Bonjour, Arthur.

L’héritier de Manoux s’est approché, m’a salué froidement, puis a répondu avec une affectation de bienveillance, en zézayant d’une façon distinguée :

— Bonjour, Zoé.

La familiarité de ce jeune fat de vingt-cinq ans pour cette pauvre femme m’a déplu. Elle, tante Zo, semble transformée, tout enchantée. Avec des mines singulières, donnant une importance extraordinaire aux moindres détails, elle explique « combien je suis heureux de rendre visite à monsieur et à madame de Lassolive. »

— Entrez donc, interrompt Arthur, ma mère est au salon.

Une dame puissante, étalée sur un canapé et travaillant à une tapisserie, nous a reçus avec beaucoup d’emphase. C’est madame de Lassolive — Céline, comme dit tante Zo, — née Moutardier. Durant quelques minutes la conversation languit. J’ai bien envie de lancer une allusion naïve à Georgette, mais M. Arthur me surveille d’un air si piteux que je lui fais grâce. Chacun cherche ses mots pour exprimer les banalités courantes. Heureusement, mademoiselle Le Cazot est inépuisable. À chaque instant elle répète « Céline », avec une joie ineffable. C’est comme un rappel de possession. Cela veut dire : « Tu vois comme je connais cette grande dame. J’ai été élevée avec — elle. » Volontiers elle tutoie Arthur, qui répond d’un ton protecteur, plein de sans-gêne. Il affecte de parler de choses locales, que j’ignore, pour bien marquer ma qualité d’étranger, de profane. Néanmoins il ne peut dissimuler un certain embarras. Outre l’histoire de Georgette, il me sait Parisien et cela l’intimide un peu… Mais, après tout, je ne suis que le neveu de mademoiselle Le Cazot, une pauvre vieille, tandis que lui, héritier de Manoux…

Durant un quart d’heure, madame de Lassolive énumère les voyages qu’elle a faits depuis dix ans : elle est allée à Genève, à Trouville, à Monte-Carlo, où elle a gagné, à Aix-les-Bains. Elle récite le guide Joanne. Tante Zo, qui connaît la dernière station, ne tarit pas en exclamations enthousiastes. Elle est heureuse de ce nouveau point de contact avec Céline. Il semble qu’il n’y ait pas au monde d’autres lieux de plaisance, que les autres, en tous cas, soient indignes d’attention. M. Arthur déclare méprisamment que c’est « d’un banal »… Pour lui, « il n’y a que les bords du Danube ». Il y insiste : c’est l’endroit le plus éloigné qu’il connaisse. Il en a rapporté des photographies.

Tandis que s’échangeaient ces pauvretés, j’observais le défaut d’harmonie des meubles, assemblés sans goût dans une pièce prétentieuse, tapissée de papier blanc doré. Les sièges, horriblement laids, sont couverts en soie rose ou en tapisseries qui donnent exactement la mesure intellectuelle de madame de Lassolive. Partout, répétées, les armoiries. On s’assied dessus, c’est le cas de le dire.

Le silence que je garde agace visiblement les châtelains. On parle de Paris. Mon ignorance en matière d’opérettes actuelles ne contribue pas à me hausser dans l’estime de M. Arthur. Je le vois qui se demande : « Combien peut-il gagner par an ? Évidemment le défaut d’argent l’empêche d’aller au théâtre. »

Tante Zo a repris l’énumération des plaisirs goûtés avec « sa famille de Paris » lors de l’Exposition universelle.

Depuis un moment, M. de Lassolive père est entré. Celui-là est un brave homme que ces nuances ont l’air d’ennuyer terriblement ; il tente une diversion relative aux courses. Mais tante Zo veut que toutes les beautés de Manoux me soient révélées.

— Si tu nous jouais quelque chose, Arthur ?

Le jeune homme se faisant un peu prier, madame de Lassolive ajoute en minaudant :

— Cet air de… Chose, tu sais… que tu joues si bien.

Nous écoutons l’air de Chose suivi de plusieurs morceaux de M. Jules Klein. Un numéro sous bande du Gaulois gît sur une table côte à côte avec le Petit Journal.

Enfin, j’ai découvert le moyen de sortir du salon. Brusquement, j’interpelle M. de Lassolive, somnolent dans son coin.

— Vous avez planté un nouveau parc ?

— Oui ; si vous voulez venir le voir ?

Justement M. Arthur exprime des idées politiques qui ont la valeur de celles de mademoiselle Le Cazot. Nous sortons. Le « parc » a été dessiné au milieu d’un champ ; il s’appuie à gauche à un taillis embroussaillé, troué d’allées assez jolies ; le reste n’est encore qu’à l’état de tracé : quelques sapins malingres se dessèchent au milieu des massifs tirés au cordeau, auprès de lilas nains et de tristes épines-vinettes. Au loin apparaît la glorieuse barrière blanche. Près d’un bassin nouvellement creusé, un couple de paons se promène ; le mâle pousse par instants des cris horribles. Encore un attribut seigneurial.

M. de Lassolive, n’étant plus gêné par la présence de sa femme, s’est mis à me parler culture. On voit que ce sujet lui est familier ; il y fait preuve d’un certain bon sens. Mais cette conversation lui est sans doute interdite comme trop commune, car il en revient précipitamment aux courses en voyant apparaître Madame, qui s’abrite sous une ombrelle en dentelle noire, bien qu’il n’y ait pas au ciel le plus léger brin de soleil.

Ces dames causent chiffons. Il est risible d’en tendre durant des heures cette pauvre tante Zo parler de plissés, de guipures, de plumetis, commenter le dernier fascicule du Moniteur de la Mode, le tout pour aboutir aux plus extraordinaires fagotages qu’on puisse imaginer. Mademoiselle Le Cazot, qui passe pour une femme d’esprit, est incapable de converser plus de dix minutes sur un autre sujet que ceux-ci : les derniers forfaits des rouges de Larcy ; — les mérites des de Lassolive ; — les chiffons ; — enfin, un exposé de l’histoire de la famille : comment l’oncle Le Cazot, M. Alfred Le Cazot, capitaine d’artillerie est venu un jour à Larcy… comment madame Noémi Le Cazot, née Chuquet, laissa sa fortune à un étranger.

Nous poussons jusqu’au potager cultivé par un paysan et qui ne produit des fruits et des légumes qu’à l’arrière-saison. À l’entrée, deux ifs sont taillés en forme de croix.

M. de Lassolive nous invite à dîner. Avant que j’aie pu répondre, tante Zo a dit :

— Mais, ma bonne Céline, nous ne voudrions pas te déranger.

La bonne Céline insiste, non sans une grimace majestueuse à l’adresse de son mari. Évidemment, le dîner, n’étant pas préparé, ne montrera pas la cuisine du « château » sous son aspect le plus avantageux…

Ce n’est pas faute, cependant, qu’on ait fait étalage d’argenterie toujours armoriée ; mais il y a eu, là encore, quelques erreurs de goût. Sous l’habit, — ou plutôt le gilet, car l’habit manquait, — du maître d’hôtel, j’ai reconnu la face rougeaude du palefrenier qui a soigné notre cheval. Ce précieux maître Jacques, tante Zo me l’a appris plus tard, touche la forte somme de 45 francs par mois. Madame de Lassolive le juge plus décoratif qu’une bonne…

… Je crois bien qu’elle avait bu un tantinet, tante Zo, car de Manoux à Larcy, au retour, elle n’a cessé de me donner des détails tous à la gloire : 1° de M. de Lassolive, un excellent homme, trop simple, — c’est Madame qui lui a fait quitter l’orthographe de Delassolive, — mais si bon ; il n’a que deux défauts : il fait une collection de vieux chapeaux, et, comme il est très gourmand, il casse les pattes des bonnes cailles dodues qui sont tuées à la chasse, pour les manger à lui seul, madame de Lassolive ayant appris que les cailles sans pattes ne se servaient pas aux dîners d’apparat ; – 2° de madame de Lassolive, si pleine de goût et de tact ; — 3° du jeune Arthur, auquel l’avenir réserve de brillantes destinées. Mademoiselle Le Cazot ne manque pas d’ajouter :

— Et ils ne dépensent pas leur revenu !

Enfin, après une allusion au mariage imminent d’Arthur avec une demoiselle de la Touraine, — une Salabois de Buffardière ! — tante Zo termine par une virulente diatribe contre les rouges de Larcy, qui voudraient l’empêcher de conserver des relations si agréables. Ce sont des gueux, des coquins, des bandits, surtout un certain Barlerue, géomètre, que mademoiselle Le Cazot considère comme son ennemi personnel.

D’ailleurs, je puis bien te le dire, voilà vingt-cinq ans que je suis ici et ils ne me laisseront pas prendre ma retraite… Tout ça parce que je vois madame de Lassolive et qu’elle me prête le Gaulois. C’est ce qu’on répète, et puis encore que j’ai dit en 70 que la République c’était de la fripouille… Au fond, c’est mon facteur, Surot, qui veut ma place pour sa femme… Comme son beau-frère Barlerue est conseiller municipal, c’est lui qui machine toute l’intrigue… On veut avoir mon changement…

Ouf… mon cher vieux… quelle tartine !…

9 juillet.

Aujourd’hui, je me repose. Une pluie fine s’épand en grisaille pressée sur les arbres du jardin, s’agglomère à la surface des feuilles, pour choir ensuite en de grosses gouttes qui marquent à terre des trous ronds. Du sol s’exhale une forte odeur de poussière mouillée.

La rue déserte est triste, et les gens, pris de torpeur, accoudés, regardent machinalement tomber l’averse.

· · ·

Les Loradoux sont arrivés. Aux fenêtres, des mains invisibles soulèvent des coins de rideaux et des faces curieuses apparaissent. Mais la Parisienne est enveloppée d’un vaste manteau qui la dissimule entièrement. Où vont-ils descendre ? À l’hôtel ou chez le galochier ? Ils se font conduire bravement chez le galochier.

— On ne les invitera sûrement pas au bal, conclut M. Duflou après une courte méditation : Malheureux Loradoux !

10 juillet.

Te voilà bien avec tes suppositions biscornues.

Je l’aurais prédit. Eh bien ! non, mon ami, je ne suis pas, au fond, amoureux de mademoiselle Rondreux et encore moins de Gette la Tzigane.

Mademoiselle Rondreux ?

T’ai-je pas dit assez clairement mon opinion sur les « demoiselles » de la région ? Ai-je l’air d’un Monsieur qui nourrit à leur endroit beaucoup d’illusions ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse de cette provinciale qui, par rencontre, est jolie ? Ma maîtresse ? Ah ! mon ami, quel abîme d’ennuis et quel tapage dans Larcy ! On en causerait encore au siècle suivant. Mieux vaudrait Fernande, j’aurais moins de tracas. Ma femme ? J’ai déjà, si je ne me trompe, communiqué sur ce point mes intentions à M. Duflou.

Sans compter, mon bon, que cette pécore pourrait avoir le mauvais goût de repousser mes hommages.

Gette ?

J’ai pu, certes, te paraître un instant « emballé ». Cette fille est si extraordinaire. Mais, sois tranquille, j’ai repris mon sang-froid.

La beauté toute seule n’a pas, quoi qu’on dise, tant de puissance… Pourtant, je crois bien que Gette sera aimée pour cela seulement, pour ses divins cheveux d’almée, pour son visage fantastique, pour les promesses de sa taille cambrée. Au plus, quelques-uns chercheront dans l’étreinte de son corps souple et virginal, dans le baiser de ses yeux profonds, l’irritant problème de sa pensée.

Elle est intelligente, sans doute, — mais pas de cœur ; capable de coups de tête — mais non des faiblesses tendres de la passion.

… Si celle-là était à moi, je hurlerais de désespoir à ne point la voir tressaillir… et peut-être je la tuerais.

Mais j’ai repris mon sang-froid. Cette créature n’est pas faite pour le bonheur. Elle n’aura pas le pouvoir d’aimer. Même grande, géniale, elle sera, comme d’autres, une insensible comédienne. Pas de cœur.

Tu peux jeter, ami, une couronne d’immortelles sur un amour qui aurait pu être et que je chasse. Peut-être, il y a dix ans, aurais-je été perdu…

11 juillet.

Toujours la pluie. Afin d’occuper le temps, je vais te conter une autre histoire, bien vieille, celle-là. Un souvenir d’adolescence.