2, rue antoine-dubois, 2 · LES NOCE DE NANETTE
Au milieu de la prairie immense, aplanie, fouillée, défoncée, retournée en tous sens par l’activité âpre des paysans, s’élèvent, imposants encore dans leur délabrement, les restes du château démantelé des sires de Blanc-Fossé.
Autrefois, la plaine irrégulière se fendait tout autour en un large fossé circulaire, barrière opposée aux entreprises audacieuses des seigneurs voisins, de Lévy et de Champroux et de cet autre, dont l’accoutrement farouche est encore fixé grossièrement dans une pierre tombale, sous les sombres arceaux de l’église paroissiale.
Là, se voyaient des pont-levis, des herses et des tours, mystérieusement menaçantes, trouées seulement de barbacanes et de créneaux, derrière lesquels circulaient des hommes armés…
Aujourd’hui, le temps a exercé son action destructive sur ces fiertés ; avec lui, les Révolutions implacables ont promené leurs fers et leurs torches, accomplissant l’œuvre de nivellement moral et de nivellement matériel. Ébranlée dans son altière solidité par les boulets de Richelieu, l’habitation seigneuriale, déjà dépourvue de son prestige guerrier, a subi encore les haineuses attaques des vilains de 89, acharnés contre les monuments de leur servitude.
Maintenant, tout est fini. Le fossé est à sec et les cours du manoir sont recouvertes par une épaisse patène où pousse dru le gazon envahisseur de la prairie. Deux tours seules demeurent, avec la ténacité particulière à ces solides ouvrages : encore sont-elles bien endommagées. L’une, percée en tous sens de trous qui servent de refuge aux lapins, a été abattue à la suite d’un coup de vent ; l’autre, sapée à la base, tient pourtant par un miracle d’équilibre et dresse vers le ciel ses deux pointes déchiquetées, où serpentent des lierres inextricables, écartés seulement çà et là sous l’active poussée d’arbrisseaux rabougris. Sur la plateforme, refuge habituel des oiseaux nocturnes, les galopins grimpent au péril de leur vie pour satisfaire une bizarre curiosité et s’enfuient au bruit retentissant d’une pierre qui s’est subitement détachée, marquant de sa chute sonore un pas de plus vers la date fatale où la tour entière, lasse de sa résistance séculaire, s’écroulera sur la terre qu’elle couvre de son ombre étrangement découpée.
Entièrement respectée par les superstitions royales et populaires, la chapelle a survécu, intacte. Les métayers du domaine l’ont utilisée pour remiser leurs récoltes et, aujourd’hui, des tas de pommes de terre, de carottes et de betteraves couvrent à l’intérieur les dessins pâlis des peintures murales, tandis que s’élève encore au dehors la croix de pierre, à la pointe du bâtiment dont l’échine semble brisée sous des affaissements successifs, — triste rapprochement entre le culte et le symbole.
De l’autre côté du ravin, là où se trouvaient autrefois les ouvrages avancés du château, s’étendent les bâtiments du domaine de Blanc-Fossé, puis, sur la gauche, les hangars rouges de la tuilerie. Toute la journée, au lieu des cris des sentinelles, l’air retentit sous les chocs répétés des Marchois manieurs d’argile qui viennent pour « faire une campagne », vivant de pain bis et couchant sur la dure, puis retournent ensuite dans leur pays avec leurs maigres économies.
⁂
La métairie est construite d’après les idées nouvelles et couverte d’ardoise bleue. Il pénètre plus de lumière dans les étables spacieuses et bien aérées qu’il n’en entrait jadis dans la plus belle salle du manoir.
Le métayer du domaine est Jacques Blanchet et il tient son bail du propriétaire, M. Fulde, un juif converti au protestantisme, qui a acquis morceau par morceau les fiefs des anciens châtelains persécuteurs de sa race.
Bien souvent, depuis vingt ans qu’il a succédé à son père dans la métairie, Jacques Blanchet a mesuré d’un regard pensif les décombres et supputé tristement l’emplacement qu’elles font perdre à la prairie productrice de foin. Souvent, dans des phrases prudentes, entortillées, il a démontré au propriétaire que son intérêt le plus clair était de démolir ces vieilles murailles. Mais on ne l’a pas écouté. Alors Jacques Blanchet a cherché à tirer parti des murs restés debout. Outre la chapelle, transformée en cave, de vieilles oubliettes, encombrées de ronces et de débris ont été nettoyées et recouvertes de toits grossiers pour servir d’écurie aux porcs et d’habitation à leur gardien.
Ce gardien des porcs, c’est le propre frère de Jacques, Antoine Blanchet, que tout le monde nomme Toinon le Vrat (verrat).
Toinon est un innocent, dans un état très voisin de l’idiotie. À la mort du père, Jacques l’a recueilli et, suivant l’inflexible coutume paysanne qui n’admet pas les inutiles, lui a donné cet emploi de porcher, le seul qui ne dépasse pas les limites de sa faible intelligence.
Toinon, du reste, autant qu’on en peut juger par les reflets qui animent sa face hébétée, est content de son sort. Par dédain ou par souffrance, il a presque perdu l’habitude de parler. À quoi bon, du reste, pour ne voir les hommes que le matin, lorsqu’il va prendre sa pitance journalière et parfois aussi à la veillée, où la connaissance qu’on a de sa parenté avec Jacques fait respecter sa volontaire taciturnité.
Tout le jour, on voit le Vrat dans les champs en jachère, auprès de sa bande de cochons, appuyé méditativement sur une longue gaule, le bissac pendant contre sa blouse rapiécée. De ses gros yeux ronds, il regarde manger ses bêtes, il admire comme elles relèvent les mottes de terre du bout de leur fort groin, afin de trouver les racines savoureuses.
Instinctivement, pour se faire mieux comprendre, Toinon imite les grognements sourds des porcs, tout un langage qui lui est utile celui-là, et, avec des intonations de colère ou de contentement, il les gourmande ou les encourage. Autour d’eux, le compagnon intime de la vie de Toinon, Noiraud, un grand chien aux longs poils gris sale, court, rasant le sol de sa langue pendante.
Pour Noiraud, le Vrat se souvient qu’il appartient à l’humanité. Il crie son nom de sa voix rauque, bizarre. Depuis quinze années, l’homme et le chien vivent côte à côte en philosophes, promenant des champs à leur bouge la même existence errante.
Le château écroulé qui lui sert d’asile trouble sans doute le Vrat. Maintes fois, il l’a exploré avec soin dans tous ses détails, d’un air attentif, s’arrêtent parfois et semblant songer à des choses, tandis qu’au pied de la tour, le croyant perdu, Noiraud hurlait à la mort, en se tenant éloigné hors de la portée des pierres roulantes, dont l’une avait failli le tuer, jadis.
Toinon n’est pas très âgé, mais la dure vie qu’il mène et le peu de soins qu’il prend lui ont parcheminé la peau. Aujourd’hui, il a l’air d’un nain de légende, avec sa grosse tête ridée outrageusement, et son corps mièvre soutenu par deux courtes jambes auxquelles un balancement involontaire de maniaque a donné un aspect déhanché.
Peu de gens savent au juste que Toinon le Vrat est le frère de Jacques Blanchet. Mais bien des paysans, même éloignés de plusieurs lieues, le connaissent pour avoir ri aux foires voisines de la grotesque ardeur avec laquelle il étreignait ses gorets vendus et de la façon dont il se tenait raide, effarouché, lui, l’homme de la solitude, au milieu de la foule bruyante.
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Or, sous cette enveloppe ridicule, dans cette caricature d’homme écrasée sous l’envahissement d’une idiotie presque entière, un sentiment pur et délicat comme la corolle d’un volubilis sauvage, s’était développé avec une intensité extrême : Toinon le Vrat aimait sa nièce Nanette, la fille de Jacques Blanchet. Étrange amour, dans lequel le pauvre être avait apporté toute son ignorance et la simplesse de son esprit.
Cela datait de loin. Lorsque Nanette, tout en fant, commençait à marcher, sautillant sur ses jambes mignonnes, souvent, pour se débarrasser de ses tapageuses obsessions, la mère l’envoyait aux champs jouer avec Toinon. D’abord, épouvanté de la délicate mission qui lui était confiée, l’innocent prit mille précautions avec la petite, adoucissant ses grognements, évitant des chocs qui lui semblaient devoir briser ce frêle organisme. Pour l’amuser, il taillait, dans les tendres aubiers, des morceaux de bois informes qu’il lui donnait en les affublant de toutes sortes de noms étranges. Il faisait des trous dans le sol, échafaudait des cabanes en terre, cueillait des bouquets de fleurs voyantes ou tordait son visage en des grimaces extravagantes qui faisaient rire Nanette aux larmes.
La petite aimait beaucoup Toinon. Plus intelligente déjà que le pauvre être, elle le faisait plier à tous ses caprices. On se réjouissait, alors, au domaine, de leurs conversations où, balbutiant également, l’un par jeunesse, et l’autre par innocence, ils se comprenaient pour tant à merveille.
Afin de faire plaisir à l’enfant, Toinon, les soirs, prit l’habitude de quitter son bouge plein de foin, pour aller aux veillées de la métairie. Les laboureurs, qui s’amusaient de cette amitié, taquinèrent Nanette en l’appelant « la femme à Toinon » par manière de plaisanter.
D’une voix mutine, la mignonne dit qu’elle voulait bien être la femme du Vrat et elle demanda à l’idiot s’il y consentait.
Gravement, sérieusement, Toinon accepta. Ce soir-là, surtout, prit naissance son grand amour. Se croyait-il déjà marié ou, dans son entendement obscur, considérait-il la parole de Nanette comme un engagement ? En tout cas, il pensait que la fillette devait être sa femme et il l’aimait…
Ignorant de toutes choses, ne sachant pas au juste que Nanette était sa nièce, ni ce que cela signifiait, il attendait, heureux de voir parfois son rose sourire de campagnarde gaie et bien portante.
Nanette grandissait. Déjà son corps s’était formé, arrondissant en courbes gracieuses les lignes anguleuses de l’âge ingrat. La coquetterie était venue, et l’admiration visible de Toinon ne déplaisait point à la fillette qui l’aimait d’ailleurs par ressouvenir, comme on s’attache aux choses de l’enfance, comme elle aimait Noiraud, car, entre les deux, elle ne faisait guère de différence. Mais voilà qu’un soir un coup de foudre vint jeter le trouble dans la pauvre cervelle de Toinon le Vrat. Nanette se mariait et elle se mariait avec un autre. C’est le berger, ce mauvais sujet de Biclœil qui lui avait dit cela en riant :
— Tu sais, le Vrat, ta femme a’s'marie demain.
C’était vrai. Même le mariage était décidé depuis longtemps, mais on ne s’était pas mis en peine de prévenir le porcher.
En apprenant l’horrible nouvelle, tout un noir plan de machinations se révéla dans son esprit débile, en même temps qu’un farouche désespoir le pénétrait.
Toinon songea d’abord à se sauver avec la Nanette. Mais voudrait-elle ? Puis il pensa à se jeter aux pieds du maître, M. Fulde, dont il entendait si souvent parler avec crainte que cela était devenu pour lui une sorte de Dieu tout-puissant.
Finalement, le Vrat alla trouver son frère et bredouillant, très apeuré, il lui expliqua tant bien que mal son chagrin. Jacques Blanchet crut qu’un mauvais plaisant avait fourré ces idées saugrenues dans la tête de l’idiot. Il partit d’un éclat de rire et s’écria :
— Mais, nigaud, la Nanette peut pas êt’ta femme, pisqu’al est ta gnèce… C’est défendu, ça, d’se marier avec sa gnèce…
⁂
Àl’entrée de la métairie, Jacques Blanchet, en grande tenue, habillé d’un habit gros bleu orné de boutons de cuivre, qui avait servi à plusieurs générations de Blanchet, par rang de primogéniture, rasé de frais, les boucles d’oreilles en or luisantes, recevait avec des exclamations enthousiastes les invités de marque, et les autres avec de cordiales poignées de main
On se réunissait pour le départ.
Depuis longtemps, le grand Pierre de Bourgeonnière, le marié, était prêt. Mais ces femmes n’en finissent jamais d’épingler leurs affiquets. La mariée était encore entre les mains de quatre ou cinq filles rougeaudes qui piquaient des épingles sur ses jupes claires ou dans ses cheveux en lançant des fusées de rires sonores.
Le four chauffait sans relâche depuis huit jours, en vue du festin gargantuesque qui allait suivre. Dans les coins étaient empilés des gâteaux, des galettes, des brioches de toutes formes, dont la vue amenait un gourmand sourire sur les lèvres des paysans nouveaux venus.
Ils humaient l’air, ces goinfres, en faisant claquer leur langue d’attendrissement. Et les ivrognes se sentaient émus en regardant au plafond les files de saucisses, les chapelets de harengs et d’oignons, tous les ingrédients connus pour augmenter la soif.
Au milieu de ces choses, la cuisinière en chef, la mère Pavite, se démenait comme un général dans une bataille, assistée de M. Pavit, qui prenait de forts acomptes sur les beuveries futures. C’était, en effet, une véritable bataille qu’il s’agissait de livrer aux sérieux appétits des convives. La noce n’était pas des plus nombreuses : elle ne comprenait guère qu’une centaine de personnes, mais des mieux taillées pour le boire et le manger et d’ailleurs, Jacques Blanchet avait ordonné de ne rien épargner.
Dans la cour où pour la circonstance, on avait réuni par tas la patouille, les musiciens, le pantalon retroussé, attendaient l’ordre du départ, en lançant quelques notes en sourdine.
Presque tout le monde était arrive. M. Fulde, en se faisant excuser, avait annoncé qu’il viendrait le soir pour dîner ; mais en revanche, on avait le fils du régisseur, un monsieur, qu’on avait mis, afin de lui faire honneur avec madame Perrotin, la femme de l’épicier de Couleuvre.
Nanette, toute rose de ses efforts pour serrer les lacets, fière de son beau voile blanc qui faisait tant d’envieuses, vint prendre le bras de son père. Le marié s’efforçait d’avoir l’air à son aise, dans sa veste noire qui le gênait aux entournures.
Rapidement, les demoiselles et les garçons d’honneur distribuaient les gens par couples, d’après un classement fait d’avance dans leur mémoire et, quelque soin qu’on prit de contenter tout le monde, à côté des sourires de gens charmés d’avoir une jolie fille, d’autres, tombés sur un laideron, dissimulaient mal une grimace de désappointement.
Jacques Blanchet vit qu’il était grandement temps de partir si on voulait arriver à l’heure.
― Ohé ! les gas, cria-t-il aux garçons d’honneur. Rangez-vous et filons.
Les musiciens préparèrent leurs instruments. Par toutes les ouvertures de la métairie, des gens se précipitaient au galop pour prendre place à travers la cour boueuse, les hommes relevant le bas de leurs pantalons et les femmes leurs jupes. Des blouses bleues recouvraient les vêtements noirs de formes fantaisistes, où l’imagination de Roudot le tailleur s’était donnée carrière.
Les gamins, bizarrement fagotés de vêtements qui avaient servi à leurs parents, imitaient les sons criards de la vielle : Rin-gue-din-gnin, gue-din-gnin, gue-din-gnin.
Enfin, l’on partit. La noce défila bruyamment.
Debout, près de la barrière, Toinon le Vrat se tenait, effroyablement pâle sous ses guenilles. De ses gros yeux ronds effarés, rougis par les larmes, il regardait passer la Nanette et la foule bigarrée des noceux et laissait échapper de douloureux grognements.
Il était hideux. La mariée le vit en passant :
― Vas-tu t’en aller ! cria-t-elle… Va à la maison, on te donnera à manger…
Mais le pauvre n’avait pas faim. Il la contemplait douloureusement, ne sachant où mettre les mains, honteux comme un chien grondé par son maître.
Les gens de la noce, ahuris, regardaient ce monstre, que plusieurs ne connaissaient pas. Quelques-uns riaient. Des femmes poussaient des exclamations d’horreur. Un méchant crapaud prit même une pierre pour la lui jeter. Mais Noiraud, qui jusque-là s’était tenu immobile aux côtés du porcher, montra les dents en grondant sourdement.
L’animal, seul, défendait Toinon le Vrat.
⁂
Étrangement pittoresque, la longue série se déroulait sur le chemin de traverse cahoteux qui mène au village, promenant sur les vertes perspectives des bois et des prés, les taches bleues des blouses et les couleurs crument voyantes des robes et des jupons d’indienne.
Àdroite et à gauche dans les prés, des bœufs au pacage relevaient leurs têtes pensives, puis, après avoir un instant considéré ces choses inusitées, se remettaient à paître en poussant parfois un plaintif mugissement. Les oiselets effrayés s’enfuyaient à tire d’aile, taisant leurs sifflements devant la brutale concurrence des musiciens. En tête, conduisant la bande, tous les trois s’escrimaient avec énergie : Philippe Ringuedin tournait la manivelle de sa vielle d’un mouvement saccadé et tapait du pied pour se donner la mesure ; Pitalier, un artiste amoureux de son art, pressait sur sa poitrine la vessie gonflée de sa musette en promenant les doigts sur les trous, d’où l’air s’échappait avec de beaux chants joyeux, et le petit Gondoux, un ancien vielleux qui avait voulu se mettre au courant des usages modernes, râclait son crin-crin avec énergie. Cet ensemble n’était peut-être pas très harmonieux, mais cela marquait le pas, solidement, et Jacques était enchanté de ses musiciens.
Il venait immédiatement derrière, avec Nanette, précédant le grand Pierre, qui donnait le bras à madame Blanchet. Après, suivaient les garçons et demoiselles d’honneur avec les plus proches parents, puis les couples jeunes et, enfin, un mélange d’enfants et de vieux, clopinclopant.
Du reste, cet ordre de marche ne fut pas conservé longtemps. D’un bout à l’autre, les couples joyeux s’interpellaient :
— Ohé ! Mélanie !
— Ohé ! Joseph !
Et l’on courait pour se rattraper. Deux ou trois fois, on fut obligé d’attendre, pour ne pas perdre les vieux. La pluie étant tombée les jours précédents, on se crottait ferme. Mais, malgré tout, c’était une belle journée. Dans les rangs, on liait connaissance en causant des moissons passées, des moissons futures et des foires, un sujet de conversation inépuisable.
Le Grand Pierre, un beau gas, fièrement découplé, marchait avec impatience. Ces formalités l’ennuyaient et il avait hâte d’être au soir. Nanette, au contraire, était dans la plénitude de son bonheur d’épousée. Déjà, elle avait surpris quelques-uns des regards d’envie lancés sur elle par ses compagnes. D’autres succès l’attendaient sans doute à Couleuvre.
On arrivait. On apercevait sur la gauche la fabrique de porcelaine avec ses grands fours noirs. Blanchet fit arrêter pour remettre un peu d’ordre dans la tenue. Les blouses furent enlevées et pliées sous le bras, les pantalons rabattus. Il s’agissait de faire une entrée soignée dans le village : ils sont si mauvaises langues, ces gens de Couleuvre !
Tout le monde s’était précipité sur le pas de portes pour voir. On chuchotait en se montrant les gens, on échangeait des remarques et de sourires.
La noce passait, grave et digne. C’est à peine si, de temps à autre, un salut était échangé avec les gens du bourg.
Dans la salle du Conseil, monsieur le maire, une écharpe tricolore ceignant son ventre énorme attendait.
Ce fut vite fait.
Àl’église, la cérémonie dura plus longtemps. Pourtant, peu d’hommes étaient entrés. C’est bon pour les femmes, ces singeries-là. En attendant, on allait prendre un verre au café !…
Là-bas, dans l’oubliette de la vieille tour, Toinon le Vrat rugissait de souffrance, en mordant le foin de sa litière misérable.
⁂
Maintenant que les formalités étaient finies, la seule, la vraie noce des invités allait commencer. Dans la métairie, régnait une activité sans pareille. La mère Pavite, rouge comme un coq, se surpassait.
Des tables improvisées, formées de planches et recouvertes de draps grossiers aux places d’honneur, reposaient sur des pieds d’occasion et remplissaient toutes les chambres. Les lits, accotés dans les coins, servaient de porte-manteaux ou, protégés par des plateaux, jouaient le rôle de dressoirs. Trois pièces de vin, achetées pour la circonstance, étaient en chantier.
La grande boustifaille commença.
Autour des tables, cent paysans bâfraient sans relâche, engloutissant les litres de piquette et les ragouts aux sauces bizarres, les poulets et les oies, puis les galettes, après quoi recommençait le défilé des ragouts et des légumes. Dans cette bombance énorme, on ripaillait à ventre déboutonné pour se rattraper des longues semaines de déjeuners faits d’eau claire, de pain bis et lard. Les mariés et leurs parents donnaient l’exemple d’un appétit sérieux. Vers les bouts de table réservés aux bouviers s’établissaient des paris stupéfiants : manger sans boire, un litre de haricots secs, avaler douze verres d’absinthe pendant que l’horloge sonnerait minuit, etc.
Après quatre heures de mastication continue, pendant lesquelles on s’était empiffré sans trop de bavardages, il fallut enfin s’arrêter. Alors les convives, les coudes sur la table, se mirent à causer de leurs affaires, se gueulant dans les oreilles, par habitude du silence des champs, puis, de temps à autre, scandant les phrases avec un coup de vin qui complétait leur ivresse.
Les jeunes, eux, voulaient danser. Un bal fut organisé dans la grange, à la lueur de deux lanternes fumeuses, soigneusement fermées à cause du foin inflammable. L’orchestre se tenait sur des cuves couvertes d’un plancher. Nanette et le Grand Pierre ouvrirent la danse par une bourrée solennelle, ou l’on fit sauter des vieux à la mode ancienne et des vieilles coiffées du chapeau bourbonnais.
De leurs gros souliers ferrés, les paysans battaient rudement l’aire en argile durcie. Les filles, mettant autour de leur taille un mouchoir, pour empêcher la sueur des mains de tacher les robes, tournaient lourdement aux bras vigoureux des laboureurs, sautaient aux accords rythmés de l’orchestre. La boue apportée du dehors formait une épaisse couche où s’engluaient les chaussures. Dans leur enthousiasme, les uns dansaient la valse et les autres la sotiche. Mais on était content tout de même. Le mouvement suffisait, et les roses figures des filles s’enluminaient, tandis que les garçons, tapant du pied, s’encourageaient en poussant des cris sauvages.
— Ohé ! les gas.
De temps à autre, ceux qui étaient trop fatigués, rentraient dans les salles à manger pour « se refaire un brin ».
M. Fulde vint trinquer, selon sa promesse, avec les mariés. La Nanette l’embrassa et aussi le Grand Pierre, très gauchement, puis les Blanchet. Au moment où allait venir le tour des proches parents, M. Fulde, trouvant ses métayers trop expansifs, prononça quelques paroles bien senties et se retira.
Ses cochers anglais étaient parmi les invités.
L’un d’eux, s’accompagnant d’une sorte d’accordéon, chantait dans sa langue des chansons mal-propres, entremêlées d’injures à l’adresse des auditeurs. Ils riaient à se tordre, se trouvant très facétieux, se gaussant de la bêtise des paysans qui, sans rien comprendre, admiraient de bonne foi, pour leur faire plaisir.
On commençait à être passablement gris. Un gamin essaya de détacher la jarretière de la mariée, par dessous la table. On distribua aussitôt aux invités des faveurs tricolores, les rubans, que chaque femme épingla à la boutonnière de son cavalier.
Dans les coins, des vieux, très saouls, chantonnaient à mi-voix des refrains antiques : la note sentimentale :
Ma mie a’ m’a douné
Des rubins, des rubines…
Ou la ritournelle des corporations :
Si j’étais boulangé… é… é…
D’autres tenaient des raisonnements à n’en plus finir, sans écouter leurs voisins. Un laboureur à cheveux blancs, tout ratatiné, s’était levé et, les yeux mélancoliquement fixés sur une botte d’oignons suspendue au plafond, il chantait la complainte du Juif-Errant, alignant d’interminables couplets. De temps à autre, son compère disait :
— Très bien ! avec un sourire idiot.
Quand le premier eut enfin terminé et se fut assis bour boire, le second entonna à son tour la complainte de « M. de Marcellange, traîtreusement assassiné par l’infâme Jacques Besson, à l’instigation des dames de Chamblas… »
Un dégourdi, qui était allé à Paris, voulut donner une note plus moderne. On fit silence. Il chanta la complainte de « Berezowski », le Polonais qui a tiré sur Sa Majesté l’Empereur de Russie. Le coupable raconte comment il a acheté le pistolet :
Même que m’dit l’arquebusier
Faut pas qu’vous en abusiez…
Berezowski se défend d’avoir des complices :
Je n’en ai pas, mossieu Rouher
Non, dussiez-vous me rouer…
Un second interrogatoire a moins de succès encore :
Possédez-vous des complices ?
Dit l’minist’ avec douceur
L’aut’ lui répond : Et ta sœur ?
(Lugubrement.)
Sans respect pour la justice…
On applaudit avec fureur.
⁂
Vers minuit, Nanette fatiguée d’avoir dansé, partit à pied avec le Grand Pierre pour aller, selon la coutume, passer sa nuit de noces à Bourgeonnière. Le sentier le plus direct, à travers champs, longeait les ruines du Château. Au moment où les mariés passaient devant la tour délabrée, au bruit d’un baiser, une masse noire dégringola le long des murailles et s’avança vers eux en grognant. Le Grand Pierre se mit sur la défensive. Mais Nanette avait reconnu Toinon.
— C’est le Vrat, dit-elle.
Et, mécontente d’avoir été surprise, elle gourmanda l’idiot, aigrement :
— Va te coucher.
Auprès du pauvre être, Noiraud découvrant ses crocs blancs, grondait contre le mari de Nanette, sans écouter les paroles apaisantes de la jeune femme.
Les mariés se remirent en marche.
Quand ils furent passés, Toinon regagna son bouge, caressant machinalement la tête de Noiraud, qui lui léchait les mains. Toinon ressentait un désespoir immense, affreux. Puisque la Nanette ne pouvait pas être sa femme, puisqu’il ne restait plus rien des paroles d’autrefois, à quoi bon continuer de vivre ? Non seulement elle ne l’aimait plus, mais elle partait avec un autre et elle lui avait dit de dures choses. Elle était méchante, maintenant, si méchante que le bon Noiraud grondait contre elle… Se coucher ?… Maintenant, il ne pouvait plus dormir. Tout son bonheur était perdu. Décidément, autant valait se tuer. La femme de Jacques disait souvent qu’après, on se retrouvait là-haut. La Nanette serait peut-être son épousée, alors.
De grosses larmes roulaient sur le visage ridiculement contracté de Toinon.
Tout à coup, il se leva, enfermant Noiraud après l’avoir embrassé sur son museau fidèle. Un à un, il fit sortir les gorets des oubliettes voisines, les gros et les nourrins, les caressant doucement, répondant à leurs cris ahuris par de petits grognements qui les rassuraient. Il les mit tous en liberté, jusqu’à la vieille truie et ses huit petits cochons roses qui se sauvèrent la queue en trompette, ouvrant leurs yeux éveillés.
Toinon monta sur la grande tour et s’accroupit silencieusement, regardant pendant quelques minutes la métairie blanche noyée dans le clair de lune, puis les porcs qui se dispersaient, tachant la prairie des masses noires de leurs corps. De là, le Vrat voyait tout ce qui avait fait sa vie et peut-être avait-il ce moment de lucidité plus grande qui précède la mort imminente ?
Bientôt, le pauvre Toinon le Vrat descendit, prit une pierre au bas de la tour et marcha d’un pas ferme vers le ruisseau qui murmure à cent pas de là. Il chercha un trou un peu profond et, debout sur le bord, il se laissa tomber en frappant fortement la pierre des deux mains, contre sa tempe.
⁂
Depuis deux jours et deux nuits durait la noce au domaine de Blanc-Fossé et l’interminable procession entre le bal et les salles à manger. Les musiciens, maintenant, se relayaient. Plusieurs convives n’avaient pas quitté la table d’une semelle, dormant dessus lorsqu’ils étaient fatigués.
Les jeunes, quand ils voulaient se reposer un instant, sur le matin, grimpaient aux échelles, et garçons et filles se couchaient pêle-mêle sur le foin aux senteurs capiteuses, au risque de passer au travers des grosses branches servant de poutres et de tomber sur la tête des vaches qui broyaient au-dessous, monotonement, leur nourriture. Parfois, les danseurs entendaient là-haut, de petits cris, suivis de rires bruyants.
La mère Pavite n’avait pas quitté ses fourneaux, envoyant toujours de nouveaux plats, de temps à autre. Au commencement du troisième jour, les gens ne pouvaient plus se tenir sur leurs jambes et il ne restait plus de victuailles. Tout était mangé. Tout était bu.
Ç’avait été une belle noce.
Le moment était venu d’organiser le branle de la cuisinière. Tous les invités, hommes et femmes, vieux et jeunes, se réunirent dans la cour et se prirent par la main, de manière à former une chaîne. Dominique, le garçon d’honneur, un rude gas, partit en tête, tenant solidement par le poignet la mère Pavite, qui portait, pendu derrière le dos, un grand torchon très sale.
On se mit en branle, les trois musiciens jouant sur les côtés ; Dominique, suivant ses inspira tions, courait à travers les champs et les prés, sautant les haies et les fossés, franchissant des trous d’eau où toute la noce était obligée de le suivre.
Cette longue bande désordonnée avait l’air d’une réjouissance de fous. Les femmes, entraînées, mouillées, déchirées, poussaient des cris et les gas, très contents, couraient aussi vite qu’ils pouvaient. Pour le coup, les Anglais ne riaient plus, ne sachant pas où s’arrêterait cette course échevelée. On dévalait des côtes rapides, on montait, on allait au triple galop. Par instants, des gens tombaient. On les relevait et on continuait. Un moment, la mère Pavite, lancée à toute vitesse sur un talus de fossé du château, fut lâchée par ses deux voisins et dégringola comme une boule jusqu’au fond.
Le serpent humain se déroulait vers le ruisseau. C’était une malice du garçon d’honneur qui voulait faire patauger les femmes. Déjà on l’avait traversé deux fois. Tout à coup, Dominique, prêt à sauter, aperçut dans l’eau une masse noire. Il voulut s’arrêter. Mais il n’était plus temps. La poussée le portait et, son élan n’étant pas pris, il tomba à plat ventre, entraînant les suivants dans sa chute.
Toute la noce riait.
Lorsque Dominique parvint enfin à se dégager, il était blême et montrait du doigt un cadavre à demi plongé sous l’eau. Un cercle épouvanté se forma autour du trou. On retira le corps. C’était Toinon le Vrat. Chacun fit ses observations.
— Ça ne m’étonne pas, dit la Nanette… J’l'avons rencontré hier au soir… Il était saoul…
— I’s sera neyé en voulant boire, ajouta Ringuedin, le vielleux, qui avait de l’expérience.
Tout le monde reconnut qu’il avait raison.
12 juillet.
Visite aux dames Piédegois. Dans le salon glacière, j’ai rencontré les Loradoux. Pas très jolie, la Parisienne, mais aimable, vive, pleine d’aisance et de naturel. Les demoiselles Piédegois semblent empaillées, tant elles se tiennent raides. Les yeux braqués de trois quarts, elles détaillent la jeune femme d’un froid regard de commissaire-priseur, évaluent la robe, jaugent le chapeau.
— Comment trouvez-vous le pays, madame ?
— Mais, charmant, madame… Et puis, j’adore la campagne.
— L’air y est si bon !
Présentation : « Un Parisien, madame. » On s’attend, curieusement, à nous voir attester notre qualité, échanger des confidences sur la rue du Bac. Et j’aperçois très bien qu’on s’étonne de notre discrétion ; nous ne répondons pas du tout à l’idée qu’on se fait des Parisiens à Larcy.
Mademoiselle Valérie pose innocemment quelques questions perfides, dans le but d’embarrasser la belle-fille du sabotier et de lui faire sentir l’humilité de ses origines.
Vous êtes descendue… chez votre beau-père… ? Vous devez être bien à l’étroit dans cette vieille maison… C’est si petit !
Effet manqué. La jeune femme répond simplement, sans embarras.
Madame Piédegois invite les Loradoux pour le bal. Madame Loradoux s’excuse… elle n’a pas de toilette.
— Oh ! ça ne fait rien, réplique madame Piédegois avec indulgence. C’est tout intime.
Elle parle du cotillon négligemment, comme d’une institution permanente à Larcy.
De retour à l’hôtel, j’ai voulu à mon tour montrer à M. Duflou que j’étais au courant.
— Eh bien ! lui dis-je, vous vous étiez trompé… ils y viennent !
— Parbleu ! réplique M. Duflou en clignant de l’œil, toutes ces dames ont voulu voir la Parisienne. Puis M. Boutin a fait remarquer qu’elle serait très utile pour le cotillon.
J’aurais été surpris que Boutin ne fût pas mêlé à cette affaire.
13 juillet.
C’est demain le grand jour. On termine les préparatifs : des sapins plantés le long des rues barrées d’arcs de triomphe ; des maisons disparaissant sous les feuillages piqués de drapeaux tricolores ; des lanternes vénitiennes masquant les fenêtres au-dessus de lampions alignés. Les bâtiments municipaux sont ornés de transparents patriotiques et des verres de couleurs revêtent les arêtes de la maison d’école.
Larcy est transporté d’enthousiasme. Dans les grandes villes, l’idée républicaine, triomphante, s’est fractionnée ; ici on est uni encore par les souvenirs des longues luttes contre les châteaux et les curés. Une même sincérité de conviction rassemble les bourgeois, les ouvriers, les paysans. On a vaguement conscience de quelque chose de grand, de l’exercice d’une liberté souveraine… On s’informe avec une certaine anxiété des préparatifs faits par les communes voisines. À Couleuvre, ils ont tout dépensé pour un feu d’artifice… C’est brillant, mais ça ne dure pas… On met de la vanité locale à ne pas se laisser distancer.
M. Mathonat débite des quantités énormes de bière de Strasbourg. Une nouvelle à sensation double l’exaltation : M. Bonnichon viendra décidément au banquet.
La Trinité se promène, donne des avis et des ordres. Boutin se multiplie. Il est partout.
Deux jeunes médecins sont arrivés : « le fils Dondin » et « le fils Lupin ». J’ai vu Eusèbe Dondin, un petit à lunettes, déjà chauve à vingt-quatre ans, portant des cravates blanches, pénétré du sentiment de ses responsabilités futures. Bon élève au lycée, à Paris il a continué à « donner les plus grandes satisfactions » à ses parents.
— Jamais de femmes, m’a dit Baladier, et passant ses examens rectà… Une mémoire extraordinaire… Moi, je lui ferais pas seulement soigner un mal blanc… Faudra qu’i tue au moins deux cents personnes avant d’avoir un peu de pratique. Les malades de M. Poteau n’ont qu’à se bien tenir.
— De M. Poteau ?
— Oui, i lui succède, c’est entendu.
— Encore un à marier ?
— Hélas ! non. Il épouse une de ses cousines, de Moulins.
Quant à Charles Lupin, il appartient à l’espèce cancre et prend en moyenne une inscription tous les deux ans. Baladier le croit très fort en chirurgie.
15 juillet.
Procédons par ordre. Tu peux penser que la journée d’hier a été fertile en événements.
Larcy s’est éveillé au bruit des pétards et des coups de pistolet tirés à poudre. Les habitants se sont précipités dans la rue et ont regardé leurs travaux décoratifs avec un plaisir nouveau ; ils les avaient vus la veille, mais la veille n’était pas le 14 juillet. Après avoir contemplé les drapeaux, les sapins et les lampions, les bourgeois de Larcy se souriaient mutuellement d’un air de fête. Ces plaisirs paisibles se sont continués jusqu’au déjeuner.
On s’est encore amusé de la fureur des « blancs », dont la porte a été décorée de verdures pendant la nuit. Le banquier Valichon, spécialement, est pris d’une rage comique.
Vers onze heures, les paysans commencent à arriver. Au milieu d’eux défile, pour ouvrir la fête, la fanfare qui est l’espoir de Larcy. Récemment créé, ce corps musical comprend six membres exécutants et un grand nombre de membres adhérents, sans compter les honoraires. Le commis de l’enregistrement, qui joue du piston, en a pris la direction. Il a fallu vaincre un gros inconvénient : la fanfare n’avait pas d’uniforme, ce qui nuisait au coup d’œil. Heureusement, un trait de génie, dû à l’imagination de madame Piédegois, a sauvé la situation : les membres adhérents et exécutants ont quitté paletot et gilet et, sur les chemises bien blanches, on a noué en bandoulière des écharpes tricolores. Puis, les chapeaux disparates ont été enlevés et les têtes peignées uniformément d’une raie à droite. Ainsi on a obtenu un certain ensemble : quand le cortège défile, on dirait une troupe de soldats à demi déshabillés qui vont au bain.
Madame Piédegois a été publiquement remerciée par les autorités, composées de MM. Bontemps, maire ; Piédegois et Burillon, adjoints ; Boutin, Duret, Poteau, Baladier, conseillers ; Cabassus, conseiller général. Le groupe jette des regards anxieux sur la route du Veurdre : on attend M. Bonnichon, le député.
Enfin, le voici. C’est durant un quart d’heure un échange de poignées de main. M. Cabassus « demeure sur son quant à soi » et ne tarde pas à se retirer avec ses deux fidèles, les radicaux Roudot et Barlerue, auxquels est venu se joindre le farouche Chaumat, de Couleuvre.
M. Bonnichon félicite les autorités « du goût vraiment extraordinaire déployé pour embellir cette solennité républicaine ». Il refuse d’aller se rafraîchir chez M. Piédegois. Il préfère prendre au café de l’Univers un bock démocratique. Cette simplicité produit une vive impression. M. Burillon dit :
— Vous avez raison. Il ne faut jamais renier ses origines. Moi, j’ai été charretier, je ne m’en cache pas…
Sur la place, les paysans regardent avec respect ces hommes politiques. À une heure, distribution des prix. Les notabilités prennent place sur une estrade pavoisée, derrière la tribune, couverte des produits de M. Mame de Tours. M. Bonnichon, qui préside, ouvre la séance par une improvisation très applaudie : il remercie d’avoir été appelé à l’honneur de présider cette cérémonie… il apprécie plus que personne la haute importance… ces enfants auront le sentiment des grands bienfaits de la République…
L’assistance applaudit encore. Les galopins, engoncés dans leurs habits des dimanches, tapent dans leurs mains pour se distraire.
M. Cabassus, qui ne veut pas se laisser distancer, prononce à son tour une harangue auprès de laquelle le discours du député semble bien pâle. Il parle de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, des méfaits du cléricalisme, qui est l’ennemi, de la séparation de l’Église et de l’État, de la révision de la Constitution ; il trouve même moyen de critiquer le cabinet Jules Ferry. C’est ce qu’on appelle un discours-ministre. Cabassus brûle ses vaisseaux. Gare à Bonnichon ! Barlerue rit sous cape, tandis que Roudot fronce les sourcils, comme pour défier la majorité opportuniste qui marque une certaine hésitation.
Tout à coup, voici la cloche de l’église voisine qui se met à sonner pour un baptême. Plusieurs paysans sourient, pensant à quelque malice du curé Lomet. Le fait est que cela scande assez curieusement le discours de M. Cabassus :
— … Oui… citoyens… din… don… citoyens… din… don… din… don… je disais que la politique… don… don… don… du gouvernement… dig… din… don…
Vainement M. le conseiller général crie pour dominer le bruit : il devient rouge, s’essouffle, et la cloche lance à toute volée son rire clairet… De guerre lasse, l’orateur hurle à pleine gorge une péroraison furibonde. Presque aussitôt, la capricieuse cloche cesse de tinter.
Je suis parti au moment où M. Bontemps lisait d’une voix monotone une sorte de sermon célébrant les bienfaits du travail, prescrivant la reconnaissance pour les maîtres, piqué par endroits d’éloges à l’adresse de la République. Les élèves, tout à fait ennuyés, se pinçaient sournoisement ou cherchaient de l’œil des distractions dans la rue.
Sur la place j’ai aperçu mon apparition de l’autre jour. C’est une brune, et je ne m’étais pas trompé : elle est réellement jolie. Misérable Boutin ! Quand je pense… Elle n’a pas eu l’air de me voir.
Il s’est produit, dans l’après-midi, un incident amusant. Autour du mât de cocagne, derrière les autorités, la « société » assise sur les « bancs d’honneur » regardait s’escrimer les concurrents. Tout à coup, on s’est aperçu que mademoiselle Georgette Brennos avait pris place dans un coin. Elle était en robe courte à carreaux écossais, et ses cheveux noirs entouraient d’un nimbe étrange son visage pâle. Les paysannes, autour, l’admiraient… Comment ! cette brebis galeuse avait le front ! Les dames en pâlissaient de rage, sans pourtant oser faire un esclandre. D’une fenêtre de l’hôtel, je voyais les regards des mères qui se croisaient, ainsi que des lames d’épée, dans la direction de la superbe créature. Elle, paisiblement, les examinait à travers son lorgnon. Et les demoiselles de Larcy, en grand danger d’être contaminées, devenaient rouges et fixaient obstinément la pointe du mât.
Àla fin, le sourire impertinent de Gette exaspéra madame Piédegois. Elle se leva, alla parler à l’oreille de son mari qui se pencha vers M. Bontemps. Il y eut un court conciliabule ; je vis le maire répondre d’un air grave : « Oui, citoyen », et faire un signe à Eusèbe Dondin. Le « jeune savant » devint instantanément très pâle, secoua la tête négativement. Madame Piédegois insistait. Alors, passant du vert pâle au rouge pivoine, Eusèbe s’avança vers Gette et dit en balbutiant :
— Mademoiselle, M. le maire vous prie de vous en aller…
— Tiens… pourquoi ?…
— Parce que… parce que… à cause de ces dames…
Elle le regarda en souriant :
— Mon cher monsieur, vous n’êtes pas très poli… Si je gêne ces dames, elles n’ont qu’à partir… J’ai payé ma place… je la garde.
Prise d’une idée amusante, elle ajouta :
— Cependant, si vous voulez me donner le bras jusqu’à l’hôtel, je vais me retirer pour vous être agréable.
Défiler devant tout ce monde avec mademoiselle Georgette au bras ! Il y avait de quoi perdre son avenir. Eusèbe, surpris, dérouté, hésita pourtant, puis perdant visiblement la tête, il tourna le dos à la jeune fille. Ces dames, indignées, se levèrent, lançant à Gette des regards terribles. Successivement, je vis défiler madame Piédegois, Valérie et Malvina Piédegois, madame Dondin, mesdemoiselles Hortense et Claire Dondin, madame Bontemps et sa jeune héritière Clotilde. Seules, les Burillon osèrent braver le voisinage de la pestiférée, qui se trouvait maintenant au milieu d’un grand vide. En sortant, madame Piédegois dit à haute voix :
— C’est un peu fort, que les honnêtes femmes soient obligées de céder le pas aux traînées.
Àson tour, Gette examinait le bout du mât de cocagne.
Àquoi pensait-elle, la bizarre fille ?
Le banquet par souscription, commencé à cinq heures, à cause du bal, n’a pas été sans orages. Il avait lieu dans la grande salle de mon hôtel et comportait 200 convives à 3 francs. Tout ce qui, à Larcy, s’occupe de politique, y assistait. Cabassus qui, décidément, « se porte contre Bonnichon », avait invité, outre Roudot et Barlerue, toute une bande d’électeurs influents de Couleuvre. Tu sauras qu’étant conseiller général, M. Bonnichon a voté le tracé du chemin de fer par Bourbon-l’Archambault, de préférence au tracé par Couleuvre. Il y a dix ans de cela, et ce chemin de fer électoral ne sera peut-être jamais fait ; mais Couleuvre n’a pas pardonné. Il est vrai que le député a gagné du même coup, à Bourbon, des partisans inébranlables. En tête de la délégation de Couleuvre, figure Chaumat, le radical, un pur, un socialiste, craint dans tout le pays. Chaumat cite parfois Proudhon, ce qui en impose beaucoup aux bourgeois ; d’ailleurs, il passe pour très instruit, parce qu’il est le fils d’un maître d’école. Son système politique et social repose sur deux grands principes : 1° supprimer les châteaux ; 2° défendre qu’on puisse posséder plus de 25 000 francs. C’est juste la valeur du petit bien de Chaumat.
Au début du banquet, les choses allaient assez bien ; on s’entretenait de sujets sérieux autant qu’élevés : de l’utilité d’une langue universelle, par exemple. Le boulanger Persan venait de déclarer qu’« à son avis, le meilleur moyen d’arriver à une langue universelle, c’était d’en créer une », et M. Bonnichon, conciliant, approuvait perpétuellement de la tête. Surot, le facteur, une vraie face de brute, parlait familièrement aux gens de marque en s’appuyant sur leur épaule. On le ménageait, à cause de son influence électorale.
Malheureusement, au dessert, M. Bonnichon a eu la malencontreuse pensée de profiter de l’occasion « pour rendre compte de son mandat ». Il abordait son fameux projet d’« impôt sur les célibataires. »
— Et la révision ! crie furieusement Chaumat.
— Mais, citoyens…
— La révision ! continue Chaumat avec entêtement.
— … J’y arrive…
— C’est pas trop tôt !
M. Bonnichon allait reprendre son thème, lorsqu’un autre électeur de Couleuvre, déjà gris, se lève et braille :
— … Les sénateurs, les députés, c’est tous bons à met’ dans l’même panier… Pourvu qu’ça se remplisse les poches…
— C’est pas ça qui fait pousser l’blé, ajoute Pitalier.
Les bourgeois de Larcy veulent défendre leur élu. On commence à échanger des qualificatifs aigres-doux : Opportunistes !… Intransigeants !… Partageux !… Cléricaux !… Heureusement, Cabassus, qui guettait le moment, sauve la situation en sacrifiant Bonnichon :
— Citoyens, s’écrie-t-il en s’élançant sur la table, est-ce au moment où la réaction est encore debout, que les républicains doivent se combattre ? Oui, des fautes ont été commises. Mais sachez en conserver le souvenir pour l’époque des élections. En ce jour anniversaire de celui où l’ignorance et la superstition…
Suit une peinture effroyable de la France avant 89 : il est longuement question des droits du seigneur ; des paysans qui battaient les marais, la nuit, pour faire taire les grenouilles et protéger le repos des châtelains ; de la réaction qui, massée dans ses repaires, épie encore les républicains de Larcy et voudrait faire revivre ces temps funestes.
— Vivent les grenouilles ! crie le pochard de Couleuvre.
Mais on ne l’écoute pas. Cabassus excite une émotion profonde et il s’anime lui-même, multiplie ses gestes : tantôt il allonge les bras, fourre sa main droite dans l’ouverture de sa redingote, tantôt il se cogne sur le thorax. Des acclamations furieuses accueillent la fin de son discours.
M. Piédegois se lève et dit :
— Je porte un toast…
— Vive la joie ! interrompt Oulmann.
Dans le fond, on entend des hurlements :
— … Formez vos bataillons !
C’est la délégation radicale de Couleuvre qui entonne la Marseillaise. Au centre parlent des chut ! chut ! Boutin se lève d’un air menaçant.
— Je porte un toast, reprend M. Piédegois…
Cette fois, l’ivrogne pousse un si furieux cri de « Vive la République ! » que tout le monde se tait. M. Piédegois profite de l’occasion :
— Je porte un toast à M. Grévy, à cet homme honnête, à ce républicain sincère (bravo !)… dont on peut dire (bravo ! bravo !)… pour le caractériser nettement (Vive la République !)… qu’il est la personnification… même… des idées qu’il représente !
Tonnerre d’applaudissements. M. Piédegois retrouve un air souriant. L’un des instituteurs, peu accoutumé à de telles agapes, a les larmes aux yeux. Il serre avec effusion la main de l’adjoint en répétant :
— L’instruction, il n’y a que ça… il n’y a que ça…
Àpartir de ce moment, les toasts se succèdent sans interruption. M. Burillon boit à « ceux qui se sont faits eux-mêmes. » Pour lui, il ne le cache pas, il a été charretier… On toaste aux présents, aux absents. Barlerue répète : « À bas les curés ! » Les deux instituteurs sont abominablement gris ; le plus jeune a empoigné un bouton de la redingote de M. Bonnichon et il adresse au député des protestations de dévouement en lui expliquant ses vues sur les principaux points de la politique. Roudot, le tailleur, un maigre, timide et fielleux, a commencé au moins dix fois à lire un discours écrit. Au moment où il se décide enfin à monter sur la table, M. Burillon s’écrie :
— Nous ne sommes pas ici pour boire des santés, mais pour nous amuser… Gugusse, chante-nous don quéque chose.
Gugusse est un fermier de Valigny, un colosse bon enfant. Sans se faire prier, il braille une chanson grivoise, où il est question de moines et de nonnains. Par moments, il s’interrompt pour rire lui-même à gorge déployée, et l’assistance reprend en chœur le refrain. Roudot déclare amèrement à ses voisins que ça ne l’étonne pas si on fait de mauvaise politique : pas moyen de causer de choses sérieuses. Persan, le boulanger, chante les Plongeurs à cheval, avec un couplet de sa composition sur M. Gatineau, avocat de la corporation, « qui plaide bien, mais qui coûte gros… »
Àneuf heures, le président se lève, entouré des notabilités, pour se rendre chez M. Piédegois. Les simples électeurs restent à boire ; ils veulent « en avoir pour leur argent ». Le radical Chaumat beugle une dernière fois :
— À bas l’opportunisme !
J’étais sans doute un peu gris, moi aussi, car j’ai trouvé le salon de madame Piédegois éblouissant de lumières, les demoiselles gentilles et les mères respectables. La bande officielle était encore au vestiaire, que déjà je dansais une polka avec mademoiselle Claire Dondin. Le bal semblait assez animé : des formes blanches tourbillonnaient, piquées de points roses et bleus qui, par instants, s’arrondissaient en banderoles. Les têtes insignifiantes avaient des tournures de poupées sur lesquelles s’était exercée l’habileté de deux artistes capillaires venus exprès de Moulins. Sur les banquettes du pourtour, remplaçant les meubles, derrière les éventails de vieux styles, les mères s’épanouissaient avec les mines inquiètes de poules surveillant leurs poussins et arboraient de vieilles soieries aux teintes passées, exhumées pour la circonstance du fond des armoires. Moins originales étaient les filles, dont les frais costumes, déplorablement uniformes, rappelaient tous les dernières « mises en vente » du Louvre et du Bon Marché.
Les danseurs, faute de place, se tenaient massés, durant les intermèdes, à l’entrée de la salle à manger, convertie en buffet, et de là s’élançaient aux premiers accords de l’archet, tandis que plusieurs cyniques, retirés dans un cabinet, avec des allures de conspirateurs, éclairés par deux bougies, se livraient aux plaisirs troublants d’un baccarat à dix sous.
Deux minutes de conversation avec mademoiselle Dondin (Il fait chaud ce soir… La fête été a très gaie…) me calmèrent, et je pus observer. La « société » de Larcy était au complet : les Bontemps, les Piédegois, les Dondin, les Poteau, le vétérinaire et sa femme, les fonctionnaires. Boutin, sa grosse taille prise dans un habit étroit, triomphait. Il se sentait néanmoins un peu éclipsé par le fils Bérard, de Saint-Amand, dont la présence faisait tressaillir le cœur des mères. Le jeune avocat portait l’habit long, à la mode, et ne quittait point son claque, sous le bord duquel étaient pincés des gants gris perle. Madame Dondin constata qu’il était « tout à fait comme il faut ». Il s’amusait, en tout cas, franchement. Il valsa avec madame Loradoux, et il fallut tout le brio de Boutin, au cours d’un savant quadrille, pour contre-balancer son prestige. Elle était très gentille, la Parisienne ; si aimable que les danseurs délaissaient pour elle les violettes de Larcy.
Le mari, assis dans un coin, s’amusait visiblement des regards acérés que jetait sur sa femme la famille Dondin.
Un jeune commis des contributions indirectes, dépourvu d’habit, n’obtenait aucun succès auprès des jeunes filles avec sa redingote mal coupée. En garçon avisé, il se mit à faire danser les mères, qui lui sourirent indulgemment.
C’est à ce moment qu’elle est entrée. Je suis demeuré ahuri. Je m’attendais si peu à la voir… Et puis elle était ravissante : elle n’avait pas eu de coiffeur de Moulins, elle ; dans sa simple toilette blanche, à légers volants, n’éclataient ni soieries bleues, ni rubans rouges. Mais une rose mousseuse, piquée derrière l’oreille sans boucles, faisait resplendir ses admirables cheveux noirs. C’était, avec un mince bracelet d’or et une broche de vieil argent, sa seule parure. Je me trompe : une seconde rose marquait l’ouverture du corsage et, sous la dentelle montante, sa chair mate avait une douceur adorable…
Ne va pas croire, au moins, que je sois amoureux d’elle. Mais enfin, puisqu’il existe une jolie fille à Larcy, il faut bien le constater.
Donc, elle était la reine du bal, sans conteste… À propos, c’est de Madeleine Rondreux que je parle… Dès son entrée, les regards se sont tournés vers elle et ses amies se sont précipitées pour l’accueillir, avec de petites mines jalouses. Madame Rondreux suivait : une vénérable dame, grande et encore mince, toute vêtue de noir, de beaux traits et les cheveux poudrés à blanc. Cela encore m’a plu. J’ai si souvent réfléchi que les mères sont le vivant avertissement de l’avenir réservé aux filles séduisantes en leur épanouissement de jeunesse, que j’ai été satisfait de penser que Madeleine, vieillie, aurait encore ce visage agréable… Positivement, ces gens ont l’air de nobles ruinés, — moins la morgue.
Tu imagines que je n’ai pas été le dernier à inviter Madeleine. Comme je m’approchais d’elle, Boutin se présentait pour un quadrille et l’abordait par deux ou trois compliments grotesques. Il n’est pas possible qu’il dépende de ce ridicule bonhomme de posséder une telle créature. La colère me monte au visage quand je songe à cela… Elle m’a promis une valse, la seule danse que j’aime parce qu’elle est une ivresse tandis que les autres sont des gambades. J’ai dû attendre longtemps. Les valseurs étant rares, l’orchestre accompagnait plus volontiers d’autres danses… Et — je te répète de ne pas me croire amoureux, mais je t’ai promis d’analyser sincèrement mes sensations — est-ce le vin blanc du banquet ou l’étourdissement des lumières et de la musique ? Je sentais un grand vide au cœur et un dégoût amer à la voir au bras de ces fantoches.
Enfin nous avons valsé, avec assez de succès, parce que le fils Bérard, empêtré d’Hortense Dondin, ne parvenait pas à lui faire observer la mesure, tandis que la Parisienne était tristement secouée par ce lourdaud d’Eusèbe. Et je cédais, en le maudissant, au sot amour-propre de tourner sans arrêt jusqu’à la fin, sans pouvoir échanger d’autres pensées que des réflexions banales, haletantes, entrecoupées.
En la reconduisant, j’ai adressé quelques paroles à madame Rondreux. Puis, j’ai dû me retirer. Mais j’étais agréé pour le cotillon… Je l’ai eue à moi toute la soirée. Ce que nous avons babillé ! Elle est ravissante, mon cher, absolument ravissante : un esprit fait de naturel et de confiante cordialité, des idées à la fois très ingénues et très originales.
Et puisque aussi bien cette pensée m’obsède, oui, elle a avec Gette d’étranges ressemblances. Elle est brune, comme elle, élancée comme elle et comme elle encore elle a de grands yeux noirs. Mais comment énumérer les détails intellectuels qui mettent entre ces deux créatures un abîme et feront de l’une une fille dangereuse et pitoyable, de Madeleine une fidèle ?… La caractéristique est celle-ci : Gette est atteinte de psychose, ainsi qu’a dit un savant russe. Elle ne voit qu’elle, but général ; les autres n’existent qu’en raison de leurs rapports avec elle. Madeleine a cet adorable pouvoir de pénétrer l’âme des autres et… peut-être de l’aimer plus que son être même…
… Elle possède, au poignet gauche, deux petits signes adorablement placés… Qu’avons-nous-dit ? Je ne sais. Des riens. Elle aime la forêt. À deux heures, elle a voulu partir : Pellegrue est loin. Madame Rondreux m’a gracieusement invité à leur rendre visite.
Le cotillon m’attristait… Je l’ai quitté et je suis allé voir les joueurs de baccarat : des clercs de notaire, de petits employés regardaient avec des yeux hagards filer leurs pauvres pièces vers le joyeux père Oulmann, qui tenait la banque et débitait ses calembours habituels. J’ai joué avec un bonheur si insolent que j’ai à peine grossi le tas du père Oulmann d’une trentaine de francs, Comme je passais la porte, je l’ai entendu qui disait :
— On vous vend ces cartes-là deux francs. Je vous en donnerais de meilleures pour quinze sous.
16 juillet.
Tu m’as pris peut-être, d’après mon récit, pour un observateur. Eh bien, mon cher, il paraît que je n’ai rien vu avant-hier, rien remarqué. Ainsi, plusieurs à Larcy ont noté que M. Bonnichon n’avait prononcé que sept fois le mot de République dans son discours de la distribution des prix, tandis que M. Cabassus l’a proclamé dix-huit fois, non compris la formule « Liberté, Égalité, Fraternité », qui est revenue quatre fois.
D’autre part, le bal Piédegois a été rempli d’événements que je n’ai même pas soupçonnés. D’abord, — chose qui prime tout, — Boutin ne s’est pas prononcé ainsi qu’on avait pu l’espérer ; et cela par la raison qu’il a dansé le cotillon avec la jeune madame Loradoux, laquelle est de plus en plus mal notée. Boutin n’a sauté que trois polkas et une sotiche avec mademoiselle Valérie Piédegois, deux quadrilles et trois mazurkas avec Hortense Dondin. Autre scandale : mademoiselle Clotilde Bontemps, une boulotte agrémentée de barbe sous le menton, est demeurée presque tout le temps « collée à la banquette ». Le petit clerc n’a pas osé se risquer et Eusèbe a craint de se compromettre par trop d’assiduité. Le succès de la jolie madame Loradoux a été généralement trouvé inconvenant. Quant à moi, je suis, dans l’opinion de Larcy « épris de mademoiselle Rondreux. » J’ai même « affiché » cette pauvre petite. Cependant on me pardonne en ma double qualité de Parisien et d’écrivain, car ces titres ont fait d’avance prévoir à mes sages compatriotes toutes les excentricités.
… Voilà qui est singulier. Je suis surpris de rencontrer une fille charmante dans ce milieu figé, je manifeste mon admiration étonnée, et peu s’en faut qu’on ne réquisitionne deux gendarmes pour me conduire chez M. le maire. C’est là tellement un sentiment de nature, du tréfonds, comme dit M. de Goncourt, que je te vois faire, en dépit de mes protestations, les mêmes hypothèses. Trop de zèle, mes braves gens. À cela je réponds péremptoirement : 1° que je ne veux me marier à aucun prix ; 2° qu’en admettant même que je fusse « épris » de mademoiselle Rondreux, je ne l’épouserais pas ; 3° que je suis incapable de séduire une jeune fille ; 4° que par conséquent ce beau roman n’aura pas le dénouement cher à M. Cherbuliez.
Et puis, consoler les dédaignées de Boutin… Ah ! non, par exemple !
17 juillet.
Hier soir, au café de l’Univers, — qui tient décidément la corde et distance le Chalet, — « grande soirée offerte par les artistes des grands concerts de Paris, mademoiselle Juanita, de l’Alcazar, madame Fréville, de la Porte Saint-Martin, M. Bellini, de Tivoli. » Le billard a été poussé contre le mur du fond et, recouvert d’un plancher, il forme la scène. Par devant, un vieux monsieur malpropre, les cheveux pendants, accompagne sur le violon.
C’est M. Bellini, le comique, qui débute. Il mime — car il n’a plus guère de voix — des rôles d’ivrogne, de soldat Pitou, de faraud de village. Il ne sort pas de ces trois types traditionnellement désopilants. Madame Fréville obtient également un vrai succès dans les « coups de gueule. » Elle empoigne le genre des chanteuses poissardes et balance, sur le plancher qui craque, ses chairs énormes soutenues par deux piliers.
Quand on sort de la rigidité provinciale, il faut en sortir pour de bon. Les Larcyquois se tordent. Quelques dames qui sont venues « au spectacle » — naturellement « la société » n’y est pas — baissent la tête en rougissant.
Mademoiselle Juanita, de l’Alcazar, coule la romance plaintive, avec des roulades qui n’en finissent plus et qui font pâmer d’aise les dames de Larcy. Elle est très décolletée, par en haut et par en bas, et les bons jeunes gens dévorent des yeux sa poitrine et ses mollets. Assez jolie femme d’ailleurs, cette Juanita — une brune grassouillette. Dès qu’elle a fini de chanter, ce farceur de Boutin va lui conter des histoires et elle rit, ce qui laisse voir ses dents très blanches.
Le fils Bérard assiège Georgette, assise dans un coin en toilette tapageuse. Elle, distribue ses airs de mépris à ton ami et à la chanteuse et, pour s’amuser, parle au jeune homme de Saint-Amand comme si elle se trouvait en un salon, avec une froideur qui le tient à distance. Je l’ai saluée ; mais elle voudrait sans doute d’autres hommages… Pauvre Gette, je te pardonne et, si cela se pouvait, je voudrais être ton camarade…
Oulmann fait un bruit du diable, paye des bocks à tout le monde et déprécie les consommations.
— À Paris, dit-il, les cafés-chantants sont une telle plaie, qu’on les appelle des cafés-cancers.
Durant cinq bonnes minutes, il rit aux éclats de ce trait d’esprit.
Après un nombre raisonnable de « scies » idiotes, de « chansons sentimentales » et de « scènes comiques », on passe au tirage de la tombola « au bénéfice de mademoiselle Juanita ». Le premier numéro, mis aux enchères par la cantatrice elle-même, qui ne ménage pas les sourires, atteint le chiffre, jusqu’alors inconnu à Larcy, de quatre francs vingt-cinq centimes. C’est Boutin qui l’a poussé et j’observe sur son visage une nuance de regret en voyant adjuger le second pour onze sous. Pourtant, ce n’est pas l’espoir de gagner le porte-cigare en écume, ou le portefeuille en cuir de Russie, qui mène Boutin : seulement, il a formé le projet ambitieux de séduire la chanteuse de l’Alcazar de Paris et ce coquin de Cupidon lui fait oublier ses principes d’économie.
Oulmann, plus pratique, a attendu jusqu’à la fin et il achète une liasse de billets, en bloc, pour vingt sous. Tous les numéros placés — près de 60 francs ! — on tire au sort le porte-cigares, le portefeuille et un troisième lot : la « surprise ». Les spectateurs attendent, avec l’espoir de rattraper la valeur de leur billets. C’est mademoiselle Georgette qui a été priée de plonger la main dans le sac ; elle la retire : 71, soixante et onze. C’est Oulmann qui a gagné le porte-cigares. Toutes les veines, ce gros juif !
— Je vous en donnerai tant que vous voudrez comme ça pour trois francs, dit-il d’un air goguenard.
À Baladier est échu le portefeuille. Tout pour l’hôtel de Paris. Il est vrai que Baladier a pris un tas de numéros. C’est si prodigue, ces vieux garçons ! « Comme s’il ne vaudrait pas mieux que ça tombe dans une famille. »
La surprise ! On n’attend plus que la surprise. Numéro 21, vingt et un, c’est Eusèbe qui l’a, Eusèbe, entraîné au mal par le fils Bérard. Le comique de Tivoli a jugé la situation d’un coup d’œil :
— Numéro 21… c’est vous le numéro 21… Le numéro 21 a gagné la surprise : il embrassera la bénéficiaire.
Eusèbe devient rouge. Mais Boutin s’élance et plante bruyamment deux baisers sur les joues de mademoiselle Juanita, de l’Alcazar, en criant :
— C’est moi qui l’embrasserai… Comme ça i sera encore bien plus surpris.
Les spectateurs s’esclaffent. Il est onze heures, chacun rentre se coucher, sauf la « jeunesse dorée », qui manifeste l’intention de vider, en compagnie des « artistes », quelques bouteilles de Champagne à quatre francs, que M. Oulmann propose de fournir en gros pour un franc quatre-vingts.
20 juillet.
Non, je ne l’aime pas. Mais j’irai la voir… Ces Larcyquois sont aussi trop bêtes à la fin, et je me mettrais à leur niveau si je me laissais impressionner par leurs cancanages.
… Par le portrait que je t’ai tracé de nos gentilhommières, tu connais Pellegrue… du moins en apparence extérieure, car les Rondreux, jadis cossus ainsi que leurs voisins, vivent aujourd’hui des débris de leur fortune : un beau fromage de Hollande dont il ne demeure que l’enveloppe ; le reste est dévoré. Madeleine n’aura rien. « C’est ce que savait très bien Boutin, un homme pratique », dit Baladier.
Pellegrue n’est cependant pas absolument pareil aux autres noblières. Il y a, par exemple, dans le salon où je suis entré, quelques détails — de jolis décors de fleurs naturelles — qui décèlent la présence d’un goût plus affiné. Je m’attendais à trouver Madeleine seule avec sa mère. Je suis tombé en pleine réception : madame Bontemps, sa fille Clotilde, le fils Bérard, madame Rondreux. M. Rondreux voyage. Où peut être Madeleine ?
Tout ce monde a déjeuné à Pellegrue, et je me trouve un peu comme un intrus au milieu d’un cercle qui conserve l’intimité, la note commune établie par le repas. Je déploie toute l’aisance de surface dont je suis capable. Je m’informe de la santé de M. Rondreux, de mademoiselle Madeleine, ma danseuse de cotillon…
— Vous allez la voir… elle est allée prendre un livre.
On met par charité la conversation sur la littérature, comme si je ne pouvais guère comprendre que ce sujet-là. Chacun exprime les idées les plus saugrenues, fait avec ostentation étalage d’une suave ignorance. Instruit par l’expérience, je me torture l’esprit pour me rappeler des livres qui, sans être trop niais, puissent s’avouer à Larcy. J’ai recours à la littérature étrangère, et je feins de ne point entendre le fils Bérard qui répète le nom de Zola, au grand scandale de madame Bontemps.
Heureusement, Madeleine est entrée à ce moment, apportant à mademoiselle Clotilde un Dickens : Nicolas Nickleby. Après un salut assez cérémonieux de ma part, cordial de la sienne, j’ai saisi cette occasion de faire l’éloge de Dickens. Néanmoins, le froid gagnait. Personne n’osait s’aventurer sur ce terrain ignoré, et dans ce vide, tout en arrondissant mes phrases, je pensais désespérément : « … Voyons, je puis bien causer encore une minute de madame Nickleby, trois de la petite Dorrit… puis, après qu’est-ce que je dirai ?… »
Le fils Bérard me tira d’affaire.
— Si nous faisions une partie de crocket ?
Proposition acceptée avec enthousiasme par Madeleine, avec raideur par madame Bontemps, avec condescendance par mademoiselle Clotilde. Le hasard — est-il bizarre parfois ! — m’a associé à celle-ci. Tu ne saurais imaginer rien de plus extraordinairement plein de dignité que cette jeune personne. Elle joue d’un air dédaigneux, ennuyé, en prenant garde de trop se courber, grimaçant de petites mines et poussant sans raison des cris perçants.
— Ne t’enrhume pas, ma chérie ! crie à chaque instant madame Bontemps.
La « chérie » semble avoir fait une étude spéciale des participes, des subjonctifs en asse, en isse, et des pluriels irréguliers. En quelques minutes, je l’entends parler des aigles victorieuses et de son couvent, comme pour attester la solidité de son instruction.
… Je ne sais pourquoi Madeleine s’est mise en tête de me faire perdre. Elle n’y a pas grand’-peine, car elle joue très bien. C’est une véritable persécution ; je demeure en panne, tandis que mon associée passe d’anneau en anneau, dédaigneusement.
… Certainement, le fils Bérard, de Saint-Amand est un aimable garçon… Et puis, il a déjeuné… Mais enfin, il me semble qu’il est un peu bien familier avec Madeleine… Parfois, il lui parle à mi-voix et ils éclatent de rire… Elle est toute rose tant elle s’anime et cela donne un aspect étrange à son teint mat. Quelques mèches noires voltigent autour de sa tête…
Et me voilà encore « croqué ! »
J’ai perdu la première partie, la revanche, et j’ai pris congé en acceptant pour tante Zo et pour moi une invitation à dîner samedi prochain…
En revenant, j’ai beaucoup réfléchi : oui, elle a le charme infini des vierges qui ne sont pas provincialement anguleuses ; oui, elle est belle à ravir et ses dix-huit ans la font telle qu’« une rose à peine éclose », comme dit la chanson. Et quand je la regarde, je me prends parfois à rêver aux adorables candeurs d’un pareil amour, aux sensations fraîches que pourrait donner à un lassé d’égoïsme ce cœur innocent… Oui, mon cher vieux ; mais je connais ce mirage et, derrière, je devine poindre l’imminente période de la satiété, de la créature toute connue, vidée ainsi qu’un fruit, et j’aperçois des saharas d’ennui avec la merveille de jadis, devenue la femme qu’on n’aime plus. Et que faire alors ? Bon époux, bon père, c’est la seule ressource honnête.
Je sais cela, et c’est pourquoi je résiste au charme attirant des jeunes filles, moi que la solitude emplit souvent d’amertume. Voilà ce que Larcy ne soupçonne point. Voilà pourquoi je ne retournerai pas à Pellegrue, non que je me croie incapable de résister aux enivrements de sa beauté, mais parce que c’est frêle, une jeune fille, et que je ne veux pas donner le change sur mes intentions.
Non, je n’y retournerai pas. Tant pis… Je m’excuserai par un mot et, samedi, de retour à Paris, j’irai te serrer la main avant de repartir pour finir l’été dans un coin inconnu.
21 juillet.
Je crois, ma foi, que je t’ai écrit une lettre stupide, hier soir. Serait-ce l’excitation du crocket ?
Sérieusement, je ne cours aucun danger et je demeurerai à Larcy. Aussi bien, personne ne pense plus à « mes intrigues » et la ville est agitée de bruits mystérieux dont je désire connaître le résultat : depuis trois jours, Oulmann est parti pour Moulins ; deux traites arrivées à son adresse sont demeurées impayées. Est-ce qu’il y aurait quelque chose là-dessous ?
Baladier se frotte les mains avec enthousiasme :
— Je l’avais prédit ! je l’avais prédit !
C’est le mot de tous. Est-on perspicace à Larcy !
La nouvelle s’est répandue dans la ville comme une traînée de poudre. Larcy, qui a été récemment fort éprouvé par la faillite Férol, tressaille d’anxiété. Au café de l’Univers, M. Bontemps répète :
— Encore un krach… encore un krach…
Ce n’est pas tout. L’esprit prévenu des habitants rattache à cette affaire la disparition de Boutin. Celui-là aussi aurait-il levé le pied ? ou quelque crime abominable aurait-il été commis ? M. Piédegois inclinerait à croire, sans l’affirmer, que cet Oulmann est un espion prussien. Les dames Piédegois partagent cette opinion et regrettent fort de l’avoir reçu chez elles… Par contre, la Trinité s’attendrit sur le sort de ce pauvre Boutin… M. le maire est allé questionner Victoire, la domestique du jeune homme. Cette vieille fille rébarbative a répondu d’un ton maussade que son maître était parti… qu’elle n’en savait pas plus long… que, d’ailleurs, ça ne regardait personne.
Chose étrange, tandis qu’il interrogeait la cuisinière, il a semblé à M. Bontemps qu’on parlait dans le salon… Ne pouvant rien tirer de cette fille, il a conclu sévèrement :
— Tout ça, c’est pas clair… c’est pas clair… Je vais remettre la chose entre les mains du juge de paix.
Et il a repris, encore plus sévèrement :
— … Je vais la remettre entre les mains du juge de paix.
22 juillet.
La déconfiture d’Oulmann prend les proportions d’un cataclysme. Ce matin, il est arrivé de nouvelles traites s’élevant ensemble total de au 20 000 francs. Des paysans ont réclamé l’argent déposé entre les mains du juif. En apprenant leur malheur, auquel ils ne pouvaient croire, ils sont devenus blêmes… Un monsieur qui avait l’air si honnête, qui s’exprimait si bien… Un juif !
Pitalier, surtout, est terrible. Il ne parle de rien moins que de guillotiner Oulmann, le fusiller, l’écarteler. Il fait appel au juge de paix, au maire, à la Chambre des députés, et il répète :
— C’est pas possible qu’on me vole mon argent comme ça !
À 11 heures, la mère de Gette, madame Brennos, est débarquée en tilbury. Elle est devenue pâle de rage, et ce cri d’indignation lui a échappé :
— Le sale mufle !… Et il m’a pris mon argent, encore !…
Sans désemparer, elle est partie avec Gette pour Moulins, afin de voir « son ami » le substitut.
Le soir, le juge de paix a reçu la note « confidentielle » suivante, dont le contenu, était connu deux heures après, de tout Larcy :
« Le sieur Oulmann n’a pas paru à Moulins. Si vous le pouvez, faites-le arrêter et tenez-moi au courant. J’ai de fortes raisons de croire que cet aventurier, qui se fait passer pour juif, est le même qui, sous les noms de Meyer, de Lévy, de Durand, a commis des escroqueries dans plusieurs départements. Voici comment il opère : il s’établit et s’attire la confiance des habitants en vendant toutes sortes de marchandises à bon marché. Ces marchandises, cédées à perte, ont été d’abord régulièrement payées dans les maisons de gros, ce qui vaut à l’escroc l’ouverture de crédits assez considérables. Quand il a ainsi un fort crédit, il se fait remettre le plus d’argent qu’il peut par ses clients et disparaît la veille de l’échéance des nouvelles traites. »
Toute la campagne est dans l’émoi, non seulement ceux qui ont confié de l’argent à Oulmann pour le placer, mais aussi les acheteurs des marchandises volées. Il y en a qui disent, avec des yeux terribles, qu’ils ne rendront rien : tant pis pour les vendeurs. Mais M. Piédegois pense qu’ils seront forcés…
La ville n’a que peu souffert. Les commerçants, satisfaits d’être débarrassés d’un concurrent redoutable, jubilent et se moquent des paysans.
— Ah ! oui, crie Ridelle le quincaillier ; i vendait ben des charrues bon marché.
Et le banquier Valichon, qui ne manque jamais une occasion de parler politique, ajoute :
— Les voilà, les hommes de votre République !
23 juillet.
La ville s’occupe plutôt de l’affaire Boutin. Décidément, le gros garçon n’est pas mort, il a reparu avant-hier soir au café du Chalet. Mais ce n’est plus le joyeux, le florissant Boutin, bedonnant, espoir des mères, coqueluche des filles à marier. Il semble qu’il vienne de passer une semaine à bord du radeau de la Méduse : il est maigre, mal peigné ; ses joues et ses paupières pendent flasques, accusant ses traits tirés. Avec ça, muet comme une carpe.
La « société » de Larcy commente fort cette métamorphose. Serait-il, lui aussi, atteint par la disparition d’Oulmann ? D’ailleurs, les jalousies de sa maison demeurent fermées. Quelle peut être la voix entendue par M. Bontemps ? Quel est encore ce mystère ? Larcy, surexcité, s’attend à toutes les catastrophes.
Hier, le garde champêtre, discrètement détaché par madame Piédegois, a passé la nuit à rôder devant la maison de Boutin. Il y a gagné un fort rhume de cerveau, mais il n’a rien découvert. Cependant, il incline à croire que « les choses » se passent du côté du jardin, où il est impossible de pénétrer sans violer la propriété privée. En fin de compte, il a tenté adroitement d’interroger la servante Victoire, qui était de très mauvaise humeur et qui l’a appelé « vieil imbécile. »
D’autre part, plusieurs voisins se sont mis en observation par amour de l’art. Peine perdue, Larcy est prêt à donner sa langue aux chats. Et pourtant, dans chaque maison veillent de véritables argus ; ils ne se produit pas un mouvement chez Boutin qui ne soit commenté, examiné sous toutes ses faces. Lui, Boutin, sort peu, ne fait que des apparitions et répond évasivement aux plus fines allusions.
Ça ne peut pas durer comme ça. Il y a de l’électricité dans l’air.
Parmi les femmes, Boutin inspire plutôt de la compassion. L’aînée des Dondin a même dit, dans le salon de madame Bontemps :
— M. Boutin est évidemment malade. Les fêtes du 14 juillet l’auront fatigué… Quand on vit seul, on est si mal soigné…
— Il lui faudrait une bonne petite femme, a répondu madame Bontemps.
Et les trois demoiselles ont rougi.
24 juillet.
M. le maire était assis ce matin à 9 heures devant sa table, méditatif et ennuyé, dépourvu de cette majestueuse assurance qui le fait qualifier d’« imposant » par madame Piédegois.
— Monsieur, c’est Persan le boulanger et Chicon le boucher qui demandent à vous parler.
— Faites entrer, mon ami, faites entrer.
Les deux commerçants ont été introduits.
— Faites escuse si je vous dérange… commença Persan, tellement ému qu’il en avait gardé son tablier blanchi et sa petite blouse couverte de farine. L’autre tournait dans sa main son chapeau de paille.
— Y a pas de mal, citoyen, répondit M. Bontemps… y a pas de mal. Asseyez-vous donc, citoyens…
Chicon, un gros homme apoplectique, assez taciturne, enveloppé d’une vaste blouse bleue, s’assit le premier.
— Dès lorsse, reprit Persan, v’là c’que j’avais à vous dire… C’est à propos de M. Boutin… Comme vous savez, c’est moi que j’le fournis de pain…
— Moi de viande, interrompit Chicon.
— Et Chicon de viande… Dès lorsse vous savez qu’on l’a pas vu pendant quéque jours et que quand on l’a r’vu, il a dit qu’i revenait d’Saint-Amand…
— Non, d’Sancoins, interrompit encore Chicon.
— Non, d’Saint-Amand.
— Mais si, d’Sancoins…
— Mais pisque j’te dis… même qu’i disait qu’i y avait affaire…
— Eh ben, quéque ça prouve ?
— Ça ne fait rien à l’affaire, citoyens, dit M. Bontemps intéressé. Où voulez-vous en venir ?
— J’veux en venir que pendant qu’il était soi-disant à Saint-Amand (Ici Chicon secoue la tête, d’un air de dénégation), la Victoire a pris autant de pain…
— Et autant de viande, dit Chicon.
— … Et autant de viande…
— Et même ben davantage…
— Oui, davantage, pisqu’i prenait qu’une couronne de trois livres et qu’il a commandé en plusse du pain de fantaisie… Dès lorsse…
— Moi, reprit Chicon, j’y ai donné l’doube de côtelettes, vendredi dernier… Il en avait pas pris autant d’puis que son cousin Baliveau est venu avec sa femme.
— Mais enfin, citoyens, dit M. le maire dérouté où voulez-vous en venir ?… Où voulez-vous en venir ?
— S’cusez, m’sieu l’maire, j’vas vous espliquer la chose… Suivez ben mon raisonnement : d’une part, y a M. Boutin qu’est disparu…
— Oui, oui… oui, oui.
— Bon… Vous, m’sieu l’maire, vous écoutez causer chez lui…
— C’est vrai, citoyen… c’est vrai…
— Suivez ben mon raisonnement… Personne l’a vu partir, pas vrai ? personne l’a vu r’venir…
— Parfaitement… toyen…
— Mais, s’i y était pas, si y avait que la Victoire, ça s’rait comme les aut’fois… on prendrait pas l’doube de provisions… est-ce pas ? du pain d’fantaisie… dès lorsse…
— L’doube de côtelettes, ajouta Chicon.
— On fermerait pas les jalousies…
— C’est juste… c’est juste.
— On n’entendrait pas causer chez lui… pas vrai ?
— Dame !
— Eh ben ! continua triomphalement Persan, c’est c’que n’nous sommes dit, avec M. Chicon, ci-présent : dès lorsse, y a quéqu’un M. Boutin, quéqu’un qui s’cache…
— Oui… qui se cache… possible… qui se cache… citoyens…
— Et si i s’cache, dès lorsse, c’est pas pour ben faire… est-ce pas ? Y a d’ailleurs au la figure de M. Boutin… On dirait un creminel.
Le boulanger regardait le maire écrasé sous cette logique, mais cherchant vainement l’explication du mystère et hésitant encore à croire à la culpabilité de Boutin… Persan ajouta :
— Dès lorsse, par le temps qui court, avec ces disparutions, ces canailleries de gens qu’on n’peut pas r’trouver après.
Ce fut pour M. Bontemps un trait de lumière. Il se leva aussitôt avec dignité, et fronçant le sourcils pour marquer la profondeur de ses pensées, il dit :
— Ça suffit, citoyens… ça suffit… Vos révélations ne font que confirmer les renseignements et les prévisions de l’autorité… Soyez tranquilles et gardez le silence… Vous pouvez vous en fier à votre maire élu… Il fera le nécessaire…
M. Bontemps cherchait une phrase sonore pour terminer ; il ajouta par habitude :
— … Pour sauvegarder les intérêts de la Liberté et de la République !
Depuis ces révélations, Larcy attend les événements qui vont se produire. M. Bontemps a eu une longue conférence avec M. Nudon, le juge de paix : on a résolu de ne pas brusquer les choses, afin de compromettre le moins possible M. Boutin, un homme honorable après tout. Une longue lettre attendrie a été adressée à M. Poteau, qui est malheureusement absent. Les postes d’observations sont doublés, pour le cas où cette canaille d’Oulmann voudrait tenter une fuite nocturne : un domestique de M. Bontemps relève le garde champêtre. On a décidé que si rien n’est survenu demain dimanche, on fera une démarche officieuse auprès de Boutin. Il ne faut pas attendre lundi, car les paysans, mis au courant, seraient capables de pénétrer de force pour s’emparer du voleur. Le groupe Barlerue estime que c’est déjà beaucoup tergiverser et que M. Bontemps manque d’énergie.
À Larcy, plusieurs pensent que Boutin était, sous main, l’associé d’Oulmann et qu’il paiera pour étouffer l’affaire. Baladier m’a dit d’un air mystérieux :
— Oui, oui, qu’i comptent là-dessus… I n’est pas si bête que ça, l’vieux, de rester ici… Quant à Boutin…
Baladier s’est tordu, sans ajouter un mot. Que veut-il dire ?
Je t’écrirai la tournure que prendront les événements. Ce soir, je dîne à Pellegrue.
25 juillet.
Mon ami, quelle délicieuse soirée j’ai passée hier et, comme dit M. le maire, quelle délicieuse soirée !
Elle avait ce même costume simple, ce col marin noir à liséré blanc que je lui ai vu le premier jour, dans le chemin gazonné. Tu penses bien que j’ai considéré cela comme une attention. Elle n’y a point songé ; mais ce sont là des idées qu’on ne manque jamais d’avoir, tant chacun est disposé à croire l’univers occupé de sa personne.
Au début, j’ai encore été désenchanté. Je comptais sur une soirée intime et c’était un véritable dîner de gala. Il y avait, outre tante Zo, le jeune Bérard de Saint-Amand — un assidu, celui-là — avec sa mère et sa sœur, une blonde aimable, maigre et laide, puis les de Lassolive, père, mère et fils. Voilà bien des garçons, n’est-ce pas, autour d’une jeune fille. Mais, les Rondreux ne semblent pas tenir grand compte des convenances locales.
Les moments qui ont précédé le dîner ont été, ainsi que d’ordinaire, assez difficiles. Le fils Bérard taquinait Madeleine, tandis que le jeune de Lassolive, son père et M. Rondreux étaient allés « faire un tour de jardin ». Madame de Lassolive passait l’inspection des bibelots, observait les nouvelles acquisitions et félicitait madame Rondreux avec un goût de commissaire-priseur. Elle continuait par rénumération de ses achats personnels au Louvre et à la Ménagère, étiquetait les objets, répétait avec emphase : pour le parc… pour le grand salon…
Mademoiselle Le Cazot, de son plus bel accent nasal, avec des torsions de cou minaudières, exposait les persécutions de Barlerue :
— Ils ont juré de me faire partir… Mâdame… Que faire contre ces gens-là… Mâdame ?… Le conseil a peur d’eux… Ah ! les mauvaises gens ! les mauvaises gens !… Ils ne me trouvent pas assez rouge, Mâdame… J’ai cependant assez de titres. Céline le sait bien : petite-nièce de trois officiers supérieurs, sœur d’un fonctionnaire, d’une famille honorable… Mais c’est pour cela qu’on m’en veut, Mâdame… Toutes les supériorités les offusquent, Arthur a raison de le dire… Et puis, ce mauvais sujet de Barlerue veut ma place pour sa sœur…
Suivait le récit des insolences du facteur Surot, mari de ladite sœur, et des indécisions de M. le maire. Ces doléances furent interrompues par la bonne qui vint annoncer le dîner.
Madame de Lassolive ne manqua pas de conter la dernière maladresse commise par son « valet de chambre ». Cela marquait bien la différence de condition entre elle et « ces Rondreux ».
Àtable, le bonheur voulut que je fusse placé auprès de Madeleine. Et tandis que le jeune Arthur promettait de tancer d’importance ce « voyou de Barlerue », je pus échanger à mi-voix quelques phrases avec l’aimable fille. Sur ses lèvres errait cet adorable sourire qu’elle a seulement le tort d’adresser au fils Bérard, mais qu’elle ne prodigue guère au noble Arthur
— Charmante demoiselle, dit celui-ci, vous accaparez réellement trop M. Berger. Il devrait nous raconter les histoires de Larcy. Il doit être au courant…
J’ai pu m’en donner à cœur-joie sur le compte de Boutin ; le milieu ne lui était point sympathique. Les de Lassolive, surtout, ne voyaient pas sans une certaine satisfaction la déconvenue d’un conseiller municipal républicain. Je narrai les derniers détails, l’interrogatoire de Chicon et de Persan, la fureur de madame Brennos. Comme je ne résistais pas au plaisir de lancer en passant quelques pointes aux Dondin, aux Bontemps et aux Piédegois, Madeleine m’interrompit :
— Vous êtes dur pour les jeunes filles de province… C’est méchant…
Je protestai : heureusement, les convives écoutaient le fils Bérard donner son opinion juridique sur les cas de violation de domicile. Pourtant, je m’aperçus que madame de Lassolive me regardait avec persistance, comme on examine quelqu’un dont on se défie et dont on voudrait deviner les secrètes pensées.
On a commenté l’aventure du fils Loradoux ; puis on a parlé mariage, sujet de conversation très estimé.
— Eh bien, m’a dit gaiement M. de Lassolive, avez-vous fait un choix l’autre jour chez les Piédegois ?
J’ai saisi cette occasion de déclarer hautement que le mariage avait tous mes respects, mais non mes sympathies, que je ne me sentais pas la vocation, que j’étais aussi endurci que Baladier…
Àce nom roturier, madame de Lassolive esquissa une moue de mépris et dit en me regardant de haut :
— Le fait est que le mariage est difficile dans votre profession…
Oui, difficile, elle a raison, la noble dame, difficile parce que nous savons prévoir… Elle ne l’entend pas ainsi, il est vrai ; elle veut dire simplement : « parce que vous êtes de pauvres hères sans sou ni maille, sans aucune noblesse. »
J’ai deviné cela, mais surtout j’ai regardé Madeleine avec l’espoir bête, — voilà de la franchise, — que l’annonce de mon vœu de célibat amènerait un nuage sur son front. Il n’en a rien été : la comparaison avec Baladier a paru l’amuser et j’ai pensé qu’elle ne la jugeait pas si grotesque… Est-on vaniteux et niais, cela m’a blessé…
C’est qu’au fond, vois-tu, si impassible qu’on soit, il est difficile, ayant conscience de sa valeur, de s’accoutumer à être un dans la foule, rien de plus, sans que rien vous élève au-dessus.
Est-ce une folie de notre temps ? Est-ce l’éternelle vanité des artistes ? Au Cirque, je voudrais être clown et plus fort que les autres clowns ; à la Chambre, j’ai envié les orateurs avec une âpre jalousie et, jusqu’au théâtre que je méprise, j’ai senti l’impérieux désir d’attirer à moi les applaudissements des foules. Être perdu dans le nombre, ce m’est torture amère et, lors, des tempêtes grondent en mon sein. Souvent, je rêve d’Érostrate et le comprends, ce glorieux. Sait-on de quelle persistante injustice il a voulu tirer vengeance ?
Certains soirs, jadis, à l’Hippodrome, quand les regards allumés d’enthousiasme se croisaient sur un pitre idiot, quand les mains applaudissaient un sauteur de corde et que je me tenais là, dans la galerie, inaperçu et ignoré, moi qui vaux cent fois ces disloques, j’ai souhaité d’avoir la force de Samson et d’écraser le monument formidable sur ces têtes de décadents.
Ce n’est pas pourtant vanité mesquine et sotte, puisqu’en un cercle de lettrés ou d’intelligents, ce m’est une joie de m’effacer… Qu’est-ce done ?… Par moments je suis un peu sauvage…
… Suis-je même, pour Madeleine, une unité dans une foule qui compte, moi qui n’ai ni « château » ni notoriété locale ?…
En somme, le dîner n’a pas été très gai. On s’observait trop. Madame de Lassolive et son fils, surtout, veillaient avec un soin extrême à conserver leur prestige : la mère ne quittait pas sa dignité froide ; Arthur se laissait aller à une familiarité un peu grossière, laquelle devait passer pour aisance de gentilhomme. Tante Zo répétait le nom de « Céline » et citait comme axiomes des paroles quelconques de feu mon grand-père, qu’elle nommait respectueusement « Monsieur Le Cazot ».
En sortant de table, nous sommes passés au salon au milieu d’un carré ajouté à cette vaste pièce, se voit le fameux billard qui est si sévèrement jugé dans le pays. M. Rondreux lui-même a fini par devenir un peu honteux de cette prodigalité et il ne manque pas de dire pour s’excuser :
— Je l’ai acheté d’occasion.
Ce meuble a démontré hier son utilité, en absorbant l’attention des invités. Je m’étais excusé.
Mademoiselle Bérard, qui est une musicienne très habile, a exécuté plusieurs morceaux compliqués. Puis Madeleine a chanté d’exquises chansons, de vieux airs français, naïfs, dont les consonnances m’obsèdent sans que je puisse me rappeler aucune parole. Ah ! si, pourtant, cette fraîche idylle de salon en qui revivent les visages et les afféteries de la Restauration :
Madame la marquise,
Votre bras est bien fait,
Votre taille est bien prise
Et votre pied parfait…
Àma prière, elle a chanté en rougissant la naïve chanson bourbonnaise. Là, mon cher, pendant quelques minutes, je crois bien que j’ai été amoureux.
Je me suis approché du cercle des dames et j’ai parlé de Tronçais… Elle est vraiment adorable, elle comprend la forêt… Mademoiselle Bérard a constaté que « c’était très grand ». Madame Bérard a critiqué le remplacement du chêne par l’essence pin… Mais Madeleine a dit que sa plus forte impression en forêt était le désir violent de la solitude ; les vieux arbres lui semblent respectables comme des ancêtres… Mon cher, elle comprend la forêt… J’ai exprimé avec quelque vivacité mes impressions, et il m’a semblé qu’elle me regardait avec moins d’indifférence…
Comment te rendre le mépris dédaigneux de madame de Lassolive et l’ahurissement de tante Zo ?… Eh bien, quoi ? Tronçais, tout le monde connaît ça… Après un temps de silence destiné à laisser passer nos remarques inutiles, « ces dames » ont entamé le chapitre des chiffons… le Moniteur de la Mode, etc…
Leur partie de billard terminée, « ces Messieurs » revenaient autour du piano. Invasion bruyante :
— Arthur, ne nous jouerez-vous pas un morceau à quatre mains avec mademoiselle Bérard ?
— Je serai charmé, répond l’héritier de Manoux en se dandinant.
Afin de me donner une contenance, je me suis réfugié dans la salle de billard et là, appuyé contre l’objet de scandale, j’ai fait semblant d’écouter les histoires de chasse que me contait d’une façon positive M. de Lassolive père. De temps à autre j’acquiesçais gravement.
— Oui, oui… parfaitement…
Et je souriais quand riait M. de Lassolive. Mais je n’entendais pas un traître mot… de très loin, je pouvais contempler Madeleine, assise sur une chaise longue et qui semblait rêver sans se soucier des arpèges. Sur ses lèvres n’errait plus le sourire, mais elle avait un air infiniment doux et mélancolique. Ainsi, avec son élégance, ses charmes de vierge, elle personnifiait la joie du foyer et je me sentais envahi par des idées honnêtes et paisibles…
Puis, sans quitter des yeux ce médaillon exquis, je pensais : « Il n’est pas possible que les Rondreux soient ruinés… Qui des deux l’épousera ?… Le bon garçon de Saint-Amand ou le noble ridicule ?… Ils lui font évidemment la cour… J’aimerais encore mieux le bon garçon… Mais ni l’un ni l’autre ne comprendra les chênes de la forêt… Que deviendront, dans cette créature délicieuse, les fraîcheurs, les poésies inexploitées ?… À moins que… à moins que… »
— Eh bien, monsieur, conclut M. de Lassolive… vous ne le croiriez pas… il avait reçu dix-sept balles, dont deux dans la hure…
C’est gentil de rêver de choses immatérielles, mais ça ne mène à rien, à Larcy, ni ailleurs… Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne puis retourner à Pellegrue. Je ne veux pas l’épouser, — m’accepterait-elle d’ailleurs ? — et mon assiduité ferait jaser les bonnes langues. Je dois bien cette délicatesse à Madeleine, en gratitude des sensations chères qu’elle m’a values.
… Ma résolution est prise… Je vais m’endormir, les yeux et l’esprit pleins de son image aussi ravissante et autant fugitive que les inconnues d’une minute jadis entrevues et aimées.
… Pourquoi donc te disais-je en commençant que j’avais passé hier une soirée délicieuse.
J’aime mieux ne pas me relire. Comprends si tu peux, mon cher Henri.
26 juillet.
Ce matin, à 9 heures, un cortège imposant quittait la mairie : en tête, le maire, ceint de son écharpe, flanqué du juge de paix Nudon, tous deux pleins de gravité ; puis le fils Dondin, « requis comme médecin » ; enfin le garde champêtre et deux gendarmes, dont un brigadier.
Hier, on avait fait deux tentatives infructueuses pour amener Boutin dans la voie des aveux ; la seconde fois, les négociateurs ayant été mis à la porte par Victoire, depuis, la maison demeurait close…
Bontemps n’était pas très rassuré : sait-on de quoi est capable un homme au désespoir ? Si cet Oulmann allait résister ou même faire sauter la maison ! M. le maire se défiait moins de Boutin, un bon garçon, malgré tout… Il aurait néanmoins préféré attendre, tergiverser ; mais, le matin, les gens de la campagne étaient arrivés, furieux contre le faux juif. Ils menaçaient de tout mettre à feu et à sang. Ils étaient là, massés par groupes, surveillant sournoisement la maison de Boutin.
M. Bontemps estima qu’il était nécessaire de prononcer quelques paroles conciliantes :
— Citoyens, cria-t-il… citoyens…
M. Nudon le tira par la manche :
— Ne surexcitez pas les passions…
— Soyez tranquille, répondit tout bas M. Bontemps ; puis il répéta à haute voix : Citoyens… au nom de la République… de la République, dis-je, conservez le calme qui convient… à des hommes virils… Vos mandataires veillent sur vos intérêts…
— Est-ce qu’i rembourseront l’argent ? cria furieusement Pitalier.
M. le maire regarda avec dédain l’interrupteur. Il s’assura que la force armée le suivait, traversa la rue et, blême, le cœur anxieux, tira le cordon de la sonnette. Pas de réponse. Devant ce silence inquiétant, toute l’ambassade fut sur le point de battre en retraite.
— Pourvu qu’il n’ait pas de dynamite, dit Eusèbe en riant jaune.
M. Bontemps jeta encore un coup d’œil sur les gendarmes, tandis que le garde champêtre sonnait une seconde fois, si violemment que la sonnette fut aux trois quarts détraquée. Pour le coup, une fenêtre s’ouvrit au premier et une voix furibonde clama :
— Ah çà ! allez-vous me fiche la paix ?
C’était Boutin. Les paysans, qui l’avaient aperçu, braillaient :
— Le voilà !
Des poings se tendaient vers lui. M. le maire dit :
— Au nom de la loi…
— Au nom de la loi… quoi ?… Au nom de la loi ?… répondit Boutin ahuri.
Puis, repris de colère, il ajouta :
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Ouvrez !
Le juge de paix brandissant un papier, répétait :
— Mandat d’arrêt… Mandat d’arrêt…
Cette fois Boutin parut inquiet. Comme ce coquin-là dissimulait bien son jeu !… On entendait là-haut un remue-ménage, des pas pressés… Plus de doute, « il » se cachait.
— Il y est ! cria M. le maire, entendez-vous ?
Les gendarmes eux-mêmes avaient entendu.
Enfin, la porte s’ouvrit. M. Bontemps, rassuré par la présence de Boutin, recouvra sa dignité :
— Où est-il, citoyen ? où est-il ?
— Qui, il ?
M. Nudon avait ménagé un effet propre à amener des aveux. Il se plaça devant Boutin et, d’une voix tonnante :
— Oulmann… l’escroc Oulmann… votre complice… Voyons… monsieur Boutin, il est temps encore de séparer votre cause de la sienne…
— Oulmann ?… sa cause ? murmurait Boutin.
Tout à coup, le gros garçon s’assit sur une chaise. Et il se mit à rire, à rire, en se tenant le ventre à deux mains… Cela dura longtemps… Plusieurs fois il essaya de parler, mais il repartit de plus belle… les larmes lui en jaillissaient des yeux…
— Pauvre garçon ! dit M. le maire, il est fou… L’émotion…
— Délire des grandeurs, murmura Eusèbe.
— Comédie, insinua M. Nudon toujours sceptique.
— Ah ! c’est don ça ?… dit enfin Boutin… Ah ben !… ah ben !…
Et il fut repris d’une quinte de rire :
— … Alors… hi… hi… hi… ho… ho… ho… sérieu… sement… hi… hi… c’est Oulmann… ho… ho… que vous venez… hi… hi… ho… ho… ou… ou… arrêter… ici… ho… ho… ha… ha… ha… ha… Ah !… la bonne farce !… hi… hi…
— Il n’y a pas de quoi rire, remarqua M. Bontemps. Il a fait assez de mal…
— Et vous… hi… hi… croyez… ho… ho… La bonne farce !… hi… hi… ah !… ah… qu’il est caché… hi… hi… ici ?
— Nous avons de fortes raisons de le présumer, dit le juge de paix d’un ton sec. Pourquoi restez-vous enfermé chez vous depuis deux semaines ?…
Boutin rit encore un instant, puis il s’empara du bras de M. Bontemps, qui s’éloignait avec un mouvement répulsif. Néanmoins, le gros garçon parvint à lui parler à l’oreille. Et à mesure qu’il donnait des explications scandées par des hoquets de rire, une profonde stupéfaction se peignait sur le visage de M. le maire :
— Pas possible !… une femme !… pas possible !… Ah ben !… elle est bonne… celle-là… elle est bonne…
Et tandis que Boutin se remettait à pouffer, M. Bontemps parla à son tour à l’oreille du juge de paix.
— C’est vrai, dit M. Nudon… la date… les côtelettes… le pain… ça concorde…
Le brigadier murmurait à l’oreille de son subordonné :
— Il aura trouvé un alibi.
— Alors vous n’avez pas vu Oulmann ? interrogea encore M. Nudon.
— Pas du tout.
— Vous n’avez pas fait d’affaires avec lui ?
— Jamais de la vie.
— C’est bien. Néanmoins, nous devons faire notre devoir jusqu’au bout.
M. le maire, qui n’était pas fâché de voir la femme, acquiesça. Boutin, au point où en étaient les choses, jugea inutile de mettre opposition. Le gendarme fut posté à la porte et les autorités visitèrent les pièces l’une après l’autre. Au premier, enfin, dans la chambre à coucher, ils trouvèrent mademoiselle Juanita, de l’Alcazar, assise, en son costume de parade. Ils s’arrêtèrent interloqués. Boutin, réfléchissant aux conséquences du scandale, paraissait un peu confus. Juanita se mit à bâiller, puis, ennuyée de se voir examinée comme une bête curieuse, elle dit :
— Quand vous aurez fini de me dévisager ?… C’est bien moi, en chair et en os… Même que ça commence à m’embêter d’être calfeutrée comme ça… Ils sont pas mal gnolles, vos administrés, mon petit père municipal.
Le juge de paix en redescendant, présenta ses excuses : on ne pouvait pas prévoir… des coïncidences fâcheuses, assurément fortuites… D’ailleurs, à Larcy, le moindre scandale… vous comprenez… la magistrature a ses exigences…
M. Bontemps, assez penaud, avait remis doucement son écharpe dans sa poche.
Ils avaient complètement oublié les paysans. Quand on vit réapparaître les autorités, il y eut dans la foule un tressaillement de colère.
— I s’est ensauvé ! hurla Pitalier.
Barlerue, au milieu des paysans, les excitait en dessous. Peu soucieux de publier sa mésaventure, M. Bontemps passait sans mot dire ; ce silence exaspéra les victimes d’Oulmann.
— I s’entendent tous !
— Pardi, reprit Pitalier, faisons nos affaires nous-mêmes… Enfonçons la porte si on ouvre pas.
M. le maire s’arrêta, terrifié, voyant déjà la Commune maîtresse de Larcy et la guillotine installée sur la place du Marché…
— Citoyens…
Mais on ne l’écoutait pas. Enfin, il parvint à placer quelques mots : … modération… sagesse… cause juste… des gens mal intentionnés… ce n’est pas Oulmann…
Pas Oulmann ! Il fallut donner des explications… une femme… en voilà des histoires !
Dans les groupes on répétait :
— I dit qu’ c’est une femme.
— Eh ben, qu’i la montre ! cria Pitalier d’un ton menaçant.
Eusèbe, qui avait mesuré le danger, remonta près de Boutin. Il y eut là encore un moment de discussion violente. Enfin, levant les bras d’un air excédé, le gros garçon consentit. Eusèbe revint apporter la bonne nouvelle. Quelques minutes après, mademoiselle Juanita, de l’Alcazar de Paris, apparut à la fenêtre, adressant, tant aux autorités qu’aux paysans, un majestueux pied de nez.
27 juillet.
— Je l’aurais parié !
C’est Baladier qui m’explique son rire méphistophélique de l’autre soir.
— C’est une honte, c’est une honte, répète M. Bontemps.
Les dames Piédegois évitent de se montrer, comme s’il leur était advenu un malheur personnel. M. Piédegois, pourtant, n’a pas osé congédier son clerc ; mais il l’appelle « Mossieu » et lui témoigne une froideur sévère.
Si encore cet éhonté marquait de la contrition ! Mais non, il s’entête, il fait face à l’opinion publique et, dit Valichon, « il retourne à son vomissement. »
Madame Burillon, la moins pudibonde des dames de Larcy, a eu un mot de commisération :
— Si seulement il se repentait… Il faut bien que jeunesse se passe.
Ces cœurs de mère sont remplis d’indulgence. Ah ! si ce scélérat de Boutin s’amendait, s’il chassait l’objet d’opprobre !
Il paraît que le curé Lomet prépare pour dimanche un sermon vengeur où il sera parlé de Nabuchodonosor, de Ninive et même de Gomorrhe.
Tu crois peut-être que le malheureux Boutin finira par céder ? Jamais ! il est plus entêté que Nabuchodonosor. Ce matin, il a dit à Baladier :
— Je voulais la renvoyer ; mais puisqu’on m’embête, je la garde, pour les faire enrager tous.
Au fond, il est très amoureux de Juanita, qui le stupéfie et le charme par ses exquises manières de cabotine et ses intarissables traditions de « beuglant. »
29 juillet.
Mon cher ami, ce pauvre Boutin — maintenant les moins méchants le nomment ainsi — n’a-t-il pas eu l’audace de se présenter chez les dames Dondin ? Elles ont fait répondre qu’elles n’y étaient pas. Et pour bien marquer leur indignation, elles ont affecté de parler haut dans le salon. Boutin est sorti le cœur ulcéré :
— Si elles me poussent à bout ces chipies, s’est-il écrié devant Juanita, je l’épouserai !
Parole malheureuse, condamnation définitive du pauvre Boutin. Depuis qu’elle le croit capable de cette sottise, l’étoile de l’Alcazar l’entoure d’un tel tourbillon de séductions qu’elle l’a rendu fou d’amour.
5 août.
J’ai l’intention de passer quelques jours à Fécamp, avant de retourner à Paris. Cet après-midi, je suis allé faire mes adieux aux Piédegois : une nécropole, mon cher, cette famille ; des consternations, des abîmes de douleur. Ah ! cruel Boutin ! La conversation, dans le salon-glacière, n’a roulé que sur ce sujet.
— Et penser que je lui ai laissé organiser mon cotillon !… Mais aussi, qui aurait pu prévoir ?…
Les deux demoiselles Piédegois affichent des mines extrêmement dédaigneuses.
— Sans compter, dis-je, que cela fait un bon parti de moins dans le pays.
C’est juste, madame Piédegois est bien de cet avis… Non pas qu’elle y eût jamais songé, grand Dieu ! ses filles ne sont pas pour des gens de cette espèce. Mais, je vous le demande, est-ce que M. Boutin n’aurait pas pu trouver une demoiselle honnête dans le pays, « cette pauvre petite Madeleine », par exemple, ou encore Eugénie Burillon ? au lieu de s’engouer de cette « roulure » au point d’en faire un scandale public. Pour elle, elle ne comprenait pas que M. Bon temps tolérât ces choses-là.
Une fois sur ce sujet, madame Piédegois ne s’est plus arrêtée.
J’ai appris que le forfait de Boutin avait des conséquences plus graves qu’on ne pouvait le supposer tout d’abord. Le prestige de M. Bontemps en est considérablement diminué, — quel besoin avait-il de faire cette ridicule enquête ? Les châteaux ont glosé à mots couverts dans leur journal, le Mémorial ; Barlerue se remue avec l’appui de Pitalier et de Roudot, et, pour prix de sa neutralité, il réclame impérieusement le renvoi de mademoiselle Le Cazot. Comme quoi tout se tient en ce monde ! Au conseil municipal, le groupe Bontemps et le groupe Barlerue sont donc à peu près d’accord pour sacrifier cette pauvre tante Zo. Sauf les deux réactionnaires, il n’y a que Baladier et trois de ses amis intimes qui hésitent. Mais les autres forment une énorme majorité et il n’y a plus guère d’espoir. Pauvre tante Zo !
8 août.
— Eh ! eh ! je croyais que vous partiez à Fécamp ?
— Mais oui… seulement j’ai retardé mon départ de quelques jours.
— Pour retourner à Pellegrue ?
— Ma foi non… Pourquoi croyez-vous que je pense à retourner à Pellegrue ?… J’irai faire ma visite d’adieu, voilà tout.
— Eh ben, vous trouverez du changement.
9 août.
Pourquoi Baladier ne croit-il pas que je demeure uniquement afin de m’occuper des affaires de tante Zo ? D’ailleurs, il a raison en ce qui concerne le « changement. »
L’incroyable événement du jour, c’est que M. Arthur de Lassolive a demandé la main de Madeleine Rondreux.
Drôle d’idée ! J’espère bien qu’elle refusera ce niais prétentieux, la pauvre enfant.
Mais non ; elle l’épousera, et ils auront beaucoup de petits de Lassolive, afin de perpétuer la race, ou plutôt un seul, afin que le beau domaine de Manoux ne soit point divisé…
Et ce sera dans l’ordre… Et je suis un sot, un idiot, de m’intéresser à des choses qui ne me regardent pas.
J’irai seulement voir la petite merveille avant le sacrifice. Peut-être m’invitera-t-on et j’aurai du plaisir à refuser.
L’opinion de Larcy estime qu’Arthur est un serin, que les Rondreux font une bonne affaire et que Madeleine est une rouée « qui a bien su mener sa barque ».
10 août.
Bon ! voici que Madeleine ne se marie plus avec le bel Arthur, du moins. Les parents du jeune homme s’opposaient résolument à cette « mésalliance » ; Arthur serait allé jusqu’aux actes respectueux ; les Rondreux hésitaient ; mais Madeleine a refusé nettement. Pourquoi ?
— Parce qu’il ne me plaît pas.
C’est tante Zo qui m’a donné ces renseignements, tante Zo, désolée de la folie d’Arthur, de la fureur de « cette pauvre Céline » ; tante Zo, indignée de l’outrecuidance de cette petite sans-le-sou. La « pauvre Céline » est malade de bile, depuis que son fils a bel et bien été refusé.
Pour une fois, Larcy partage à peu près l’opinion de tante Zo : Arthur est un serin ; les Rondreux manquent une belle occasion ; quant à Madeleine, c’est une sotte ou une prétentieuse « avec un rude toupet » refuser un de Lassolive !
Pour Arthur seul, le sentiment public n’a pas varié.
13 août.
Un treize et un vendredi. Si j’étais superstitieux !
Ce matin, M. Francis Berger, dit Robert Sixt, est allé à Pellegrue faire cérémonieusement sa visite d’adieux.
Il marchait, l’âme un peu triste, rêvant mélancoliquement à de grands yeux doux qu’il ne reverrait plus. Et, sans qu’il sût pourquoi, il avait la sensation de passer près, tout près du bonheur — si le bonheur est pour la prime fois de sa vie. Au fond de ce parc, dans ce chalet enfoui sous les verdures, était un cœur simple… Sûrement, si l’amour adolescent pouvait renaître, il l’éprouverait pour celle-là… Si quelque chose de mieux que le connu peut venir de la femme, il le trouverait ici… Que faire ? Après avoir sonné deux fois inutilement, il entra dans le vestibule… Personne. Tout à coup, sur un guéridon, près d’une chaise viennoise en bois courbé, il aperçut son dernier livre. Sa surprise fut si forte de le voir là (lui qui ne parlait jamais de ses travaux), qu’il fixait d’un œil ahuri les feuillets entre-bâillés par le chapeau de jardin de Madeleine… À n’en pas douter, le jour même elle avait lu…
Il en fut plutôt attristé. Quand il serait loin… bon, peut-être… ; mais maintenant, il faudrait discuter, ce qu’il exécrait. Et puis, pourrait-elle aimer ce livre sans formule, exprimant ses illusions mortes, les cruautés de la vie, les variations odieuses et banales qui la composent ? Verrait-elle sous la trame peu intéressante l’analyse impitoyable, l’image des réalités, surtout l’éternel et redoutable doute qui est au fond de tout ? Que penserait-elle de n’avoir pas trouvé là l’amusement des péripéties qui égaie les romans ? et pourrait-elle comprendre, elle l’enfant pure, ces dessous parisiens ?… Il avait comme honte de certains passages : certes, pour rien au monde il ne les eût retirées, ces pages sincères et profondément honnêtes de but ; mais, de même que les autres, ne verrait-elle pas seulement là la recherche de la trivialité ?…
Ces réflexions l’absorbaient si fort qu’il sursauta lorsque, du jardin, Madeleine lui cria joyeusement :
— Ah ! c’est mal… vous me surprenez…
Ils devinrent tous deux très rouges ; tandis qu’il saluait gauchement, elle ajouta en montrant le livre avec un sourire mélancolique :
— Il n’y a pas beaucoup de forêt…
Monsieur et madame Rondreux étaient en visite… Robert Sixt annonça son départ à Madeleine. Ils quittèrent vite le salon. Ils allèrent côte à côte se promener dans le parc, où ils firent un certain nombre de découvertes : ils remarquèrent d’abord que les ruisseaux du pays sont les plus jolis du monde ; ensuite, que rien n’est plus ravissant que la campagne quand il n’y a pas de provinciaux dedans. Madeleine rit franchement de la peinture qu’on lui fit des de Lassolive et des demoiselles de Larcy. Elle dit :
— Vos vacances ne sont pas perdues : vous avez collectionné des ridicules.
Il affirma qu’il avait observé des choses merveilleuses : les écrevisses, les futaies… Il lui adressa un compliment.
— Songerez-vous autant, à Paris, aux vallons du Bourbonnais ?
En posant cette question, elle avait dans la voix un léger tressaillement et son regard exprimait un peu de tristesse… Certes, elle n’avait pas pensé un seul instant que leurs relations pussent durer ; puis, la ruine de ses parents lui donnait une fierté farouche ; mais, pour la première fois sans doute, elle s’abandonnait aux communautés d’impressions, au charme des sensations partagées, avec un ami indifférent ainsi qu’elle aux mesquineries locales. Or, il allait partir pour d’autres bonheurs, tandis qu’elle demeurait seule en ce pays où, par avance, elle devinait sa jeunesse perdue et blessées toutes ses croyances…
Cela ne dura pas. À la tombée de la nuit, seulement, ils redevinrent mélancoliques ; la majesté des champs aiguisait leurs regrets… les accroissait de l’inexprimable désespoir des crépuscules… Il semble que tout va finir… demain est un problème…
Sur une table était une copie de vieux manuscrits, transcrite et modernisée par une main inconnue. Le père de M. Rondreux avait trouvé cela au fond d’un grenier, en s’installant à Pellegrue. À sa prière, Madeleine lui lut cette légende. Ils étaient assis sur la terrasse ; lui, regardait le disque rutilant du soleil baisser vers l’horizon et jeter ses dernières lueurs au travers des feuilles maigres d’un acacia. Les voix lointaines mouraient.