‹ Petite villeChapitre 5 sur 7 · 2, rue antoine-dubois, 2 · LA CHAPELLE DE MEZEMBLIN

2, rue antoine-dubois, 2 · LA CHAPELLE DE MEZEMBLIN

« De tout temps, Bourbonnais a été pays de grande et petite noblesse. Dans ce coin de Larcy, lors nommé le Sauvage, vivaient particulièrement, sous le règne du bon roi Henri troisième du nom, de braves seigneurs plus experts à mettre bas le cerf ou le sanglier qu’à commenter livres canoniques. Défendus par les exhalaisons malsaines de leurs étangs marécageux, par le dédale de leurs forêts, ils menaient douce et joyeuse vie seigneuriale, sonnant du cor, buvant sec et mangeant fort, et détroussant par divertissement ces ventrus bourgeois de Bourges en Berry ou Messires de la gabelle. Dont se divertissait fort le duc, leur aimable suzerain. Et tels étaient Messires Jehan de Chaslus, marquis de Lesvy de Poligny, chevalier Boutru de Blanc-Fossé, Tanneguy de Buschepôt, Hugues, baron de Beguin et autres issus de prudes mères et de gentilshommes valeureux. Parfois se chamaillaient entre eux et par encontre s’assassinaient, mais plus souvent tombaient d’accord sur le dos des bourgeois et vilains et se mariaient entre eux d’autant qu’ils n’auraient pas aisément trouvé, ailleurs des épousées pour habiter leurs manoirs un peu moisis.

Parmi ces dignes seigneurs, celui de Lesvy était le plus puissant, pour ce qu’il avait rendu au duc de Bourbon quelques menus services et en avait reçu en retour maints précieux privilèges, tels que payer, quand il y était condamné en justice, dix sols seulement au lieu de quinze qu’il devait ; percevoir droits sur les marchés tenus à Larcy le Sauvage, enfin, diverses autres prébendes. En quoi il est avantageux de servir un bon maître.

Or, vers la fin de sa vie, la reine Catherine, ayant eu par donation le fief de Champroux, le bailla à un de ses jeunes et bons serviteurs, nommé Gadaigne, aucuns disent Gadaigna, Florentin expert dans l’art de préparer breuvages expéditifs et guets apens mignons. Et commença aussitôt le nouveau seigneur pareillement seigneur de Beauregard, qui avait de ses travaux recueilli une fortune considérable, à construire, en place du vieux manoir, un château de style italien découpé comme dentelle de Malines, qui fut merveille décorative et tranchait avec les tanières de ses voisins. Dont furent jaloux ceux-ci et se mirent à faire grise mine au nouveau venu.

Le bon Gadaigne fut bien marri de ce mauvais vouloir pour ce qu’il s’ennuyait au milieu de son étang et n’avait guère pour occuper ses loisirs que menues distractions, couper ses domestiques en morceaux, payer les maçons et les ouvriers de son château en monnaie de cornouiller et autre de même profit.

Puis, un beau jour, fut féru d’amour le Florentin pour demoiselle Yolande de Lesvy, gente personne et prude, qu’il avait vue en allant rendre visite au marquis. Et incontinent demanda sa main. Le sire de Lesvy, qui avait petite estime pour choses d’Italie, lui fit maigre accueil et s’excusa, sur ce que Yolande était trop jeune, qui a été de tout temps bourde de parents voulant leur fille garder. Dont fut Gadaigne grandement irrité et jura de tirer vengeance.

Le seigneur de Champroux réunit quelques braves sacripants, ses amis, et se mit célemment à courre la bête humaine, spécialement les gens des seigneurs ses voisins, ce que Messires trouvèrent fort déplaisant, pensant qu’être rapiné ce fût chose de bourgeois et menu peuple et non pas seigneuriale. En quelques jours y perdit en l’occurrence messire Jehan de Chaslus moult serviteurs et même une de ses cousines qui fut assaillie jouxte les fossés de son château de Poligny, qui fut plus tard nommé Lesvy, et mise à mal.

Incontinent prirent campagne messires Tanneguy de Buschepôt et Boutru de Blanc-Fossé et autres. Mais, comme se défiaient les uns des autres, opérèrent chacun de leur côté, ravageant réciproquement leurs tenanciers et mettant à sac les récoltes et les chaumières, pour ce qu’il était difficile de prendre le château et qu’on y risquait des coups, tandis que c’est vengeance sûre que houspiller les vilains et aussi, pendant qu’on y était, quelque peu ces bedonnants bourgeois de Larcy.

Mais avait le Florentin Beauregard en son sac plus d’un tour, et longtemps durèrent, avec chances diverses, les appertises d’armes, n’usant le mauvais sire de Champroux, que d’embusches et ruses traîtresses, fuyant lâchement quand on lui proposait de se faire occire en un bon combat loyal.

Si bien que le sire marquis de Lesvy s’étant finalement plaint à son seigneur le Roi, qui était alors Henri quatrième du nom, fit mander le bon prince au Gadaigne qu’il eût à comparoir devant son bailli pour le différend être jugé.

Mais, sur ces entrefaites, y eut grands troubles au royaume, le roi fut assassiné par le traître Ravaillac, et longtemps messire Gadaigne continua ses prouesses, mettant plus d’hypocrisie dans ses entreprises et autant de scélératesse. Tant que ne restait plus de vilains dans la contrée, étant tous occis par les seigneurs, et bourgeois de Larcy déménageaient comme rats en navire qui sombre. Pour lors, Gadaigne demanda la paix, d’autant que depuis longtemps Yolande était morte et qu’au sire Jehan avait succédé son fils, Louis de Chaslus, uni ès liens de mariage avec madame Diane de Daillon du Lude. Celui-ci consentit, et fut convenu que serait scellée la réconciliation dans un grand dîner suivi d’une belle chasse au loup.

Le marquis de Lesvy, qui était un brin fastueux, mit sur pied grand train de chevaux et de lévriers, revêtit ses plus riches habits et s’en alla avec son fils, âgé de quinze ans, au château de Champroux, au repas où il était convié avec les autres sires des environs, qui fut bien joyeux et où furent dites moult belles choses. Après, la chasse commença. Les cavaliers, emportés par leur ardeur, se divisèrent, et fut bientôt à l’écart de tous Louis de Chaslus, sauf du traître Gadaigne qui par derrière le suivait, et au lieu dit Mezemblin lui plongea traîtreusement sa dague entre les épaules. Dont fut navré le pauvre sire. Et du même temps occit l’enfant qui rejoignait son père.

Dieu, qui veille aux entreprises des méchants, fit que deux pauvres écuyers de Beguin, — dont un nommé Mathé qui a fait souche au pays, — virent le déconfort fait au sire de Lesvy. Dont ils témoignèrent et fut grande la colère des loyaux seigneurs. Et accompagnèrent la jeune dame de Chaslus à Moulins, où elle alla quérir justice aux pieds de monseigneur le bailli. Et fut à nouveau cité à comparoir le sire Gadaigne, avec envoi de prévôt et d’hommes de guerre pour appuyer la dite requête.

Le Florentin jugea qu’il était bon soi soustraire à ces maléfices et fit jeter ses trésors dans l’étang, où d’aucuns les cherchent encore, — autres pensent qu’ils sont enfouis en terre, — et s’enfuit en prenant soin, par ruse diabolique, de ferrer son cheval à l’envers, afin de bouter sur fausse voie messires de justice prévôtale.

Et disent encore les paysans que le mauvais sire de Champroux n’est pas mort et revient aux nuits de mai.

Monseigneur le cardinal de Richelieu fut bien marri d’apprendre que le criminel avait échappé. Pour exemple, il fit pousser le château de Champroux dans l’étang à coups de canon, fut la terre donnée à la dame veuve du sire de Lesvy et à ses enfants, et condamna les bourgeois de Larcy à élever au lieu dit Mezemblin — qui avait vu le forfait — une chapelle expiatoire où doivent être dites messes pour le repos de l’âme des pauvres occis. Et ainsi justice fut faite. »

— La chapelle existe toujours, dit Madeleine en terminant. Mais, depuis la Révolution, la messe se dit à Larcy… quand le curé y pense. Le pauvre sire, s’il est en purgatoire, doit souvent gémir des oublis du curé Lomet, qui ne lui donne pas toujours son compte de messes.

Monsieur et madame Rondreux revenaient. Ils insistèrent vainement pour retenir Robert Sixt à dîner. Il préférait se trouver seul avec l’impression des heures écoulées. En partant, il emprunta le vieux manuscrit pour le transcrire ; c’était toujours un lien, la possibilité d’avoir des nouvelles dans l’avenir…

En retournant à Larcy, il éprouvait comme une oppression douloureuse, une violente envie de pleurer. Si c’était le bonheur !…

14 août.

Hier, par fantaisie, je t’ai parlé d’une façon impersonnelle, afin de ménager ma modestie. Au fond, Madeleine a-t-elle pensé un mot de ce que j’ai écrit ? Je l’ignore — ce qui n’est pas à l’honneur de mes facultés d’analyse.

Mais, en ce qui me concerne, examinons froidement la situation.

Il est probable que je pourrais épouser Madeleine. Elle n’est pas riche, elle est jeune, belle, spirituelle, aussi réellement charmante à la surface et au fond qu’une Française peut l’être de nos jours. Ses parents ne me semblent pas trop imbus des préjugés du pays. D’ailleurs, je t’ai dit leur situation financière ; ils savent que je puis offrir à leur fille une position très passable… Elle ?… Je ne crois pas lui déplaire et j’ai pour moi le prestige de Paris… Voilà le début.

Après ? Après, je ne vis plus seul, ce qui était triste parfois. J’habite un intérieur tapissé de petits soins et d’affection, je mène l’existence régulière qui convient à ma santé, je ne connais plus les écœurements des femmes de ménage, l’horrible cuisine des restaurants, le martyre des habits tachés et des boutons décousus : enfin je suis un homme marié. Madeleine, par sa grâce, par sa beauté, peut me gagner les salons, me poser. Et puis… et puis quoi ?… Nous sommes très heureux et nous avons beaucoup d’enfants — du moins autant que le permettent les principes d’économie en honneur dans notre pays.

Oui, tel est le beau côté de la médaille ; mais voyons le revers :

D’abord, et d’une, je perds mon indépendance. Je limite mes facultés d’observation. Le couvercle de la marmite conjugale se pose sur mes fantaisies et mes rêves d’artiste. Je ne suis plus maître absolu de rien, même de ma pensée. Et je m’embourgeoise ; je travaille dans le productif pour faire bouillir ladite marmite ; je hante les salons et ponds selon leur idéal — ou je me querelle comme Rousseau. Axiome : Un artiste ne doit jamais se marier. Tant pis si son estomac en souffre…

… J’aime Madeleine aujourd’hui. Sais-je ce que je penserai demain ? Celui qui se marie est un présomptueux qui prétend asservir le futur… Je veux croire qu’elle me restera fidèle, qu’elle ne changera pas, qu’elle sera parfaite. Mais moi, moi qui n’ai jamais aimé une femme plus de huit jours de suite ?… Plus tard, quand je saurai par cœur ses mines, ses pudeurs et ses sourires ? Est-ce que son affection ne me semblera pas assommante ? Le pâté d’anguille, mon cher… agrémenté de marmaille possible.

Pour un bourgeois, tout cela est acceptable, sans doute ; mais pour un artiste, entêté à demeurer artiste ? Jamais, jamais ! c’est un axiome.

J’espère que je raisonne froidement.

Eh bien, alors, tu vois bien que je ne puis pas épouser Madeleine.

20 août.

— Monsieur Berger, s’il ont donné leur démission.

— Qui ?

— Le conseil municipal.

— Bah !… Pourquoi ?

— Pace que l’autorité veut pas remercier mam’selle Le Cazot. C’est Barlerue qui mène l’affaire, comme vous savez.

— Eh bien, et vos amis, mon cher Baladier ?

— Mes amis ?… I’s hésitent, mais i’s ont rudement envie de faire comme les autres. Vous comprenez, i’s ont peur de perdre leur popularité.

— Mais enfin, qu’a-t-elle fait ?

— I disent qu’elle a dit, en 70, que tous les républicains c’était de la fripouille, et pis qu’elle est tout le temps avec les blancs.

— Et puis ?

— Et pis c’est tout… Barlerue prétend que sous la République on doit pas conserver des fonctionnaires réactionnaires. I dit que c’est un danger permanent. Enfin on a écrit lettres sur lettres pour obtenir son déplacement. Le député est très embarrassé, car c’est un vieil ami de la famille Le Cazot. Il a tâché de la décider à accepter un changement ; mais elle répond qu’elle n’a pas plus de deux ans à faire pour atteindre sa retraite, qu’elle est ici depuis quarante ans et qu’elle veut y mourir, qu’elle ne quittera du moins que par force. Un inspecteur envoyé pour faire une enquête l’a admonestée, mais a dû reconnaître que ses notes administratives étaient excellentes. Tout dépend du député. Barlerue, conseillé par Cabassus, l’a ben compris on sait que M. Bonnichon n’osera pas résister au conseil munipal réélu. C’est un homme positif.

— Et les électeurs se prêteront à cette manœuvre ?

— Les électeurs ? I ne savent pas seulement de quoi i s’agit. Mais i renommeront les conseillers démissionnaires, pace qu’on leur dira qu’i s’agit de sauver la République. Les gens d’ici sont si bêtes ! D’ailleurs, i n’y aura pas d’autres candidats. Candidat de mam’selle Le Cazot, vous voyez ça d’ici… ça n’intéresse personne… Le beau-frère de Barlerue, Surot aura le bureau, le député sera sapé par le conseiller général et vote tante sera déplacée.

— Et le maire ?

— Ah oui ! le maire, parlons-en. Depuis l’histoire de Boutin, il a une peur bleue de Barlerue.

— Mais enfin, vous… Baladier… vous ne pouvez pas laisser sacrifier cette pauvre femme. C’est absurde !

— Je le sais ben ; mais que voulez-vous que j’y fasse ? Quand même j’prendrais sa défense, je trouverais pas, à Larcy, trois hommes pour se prononcer ouvertement… I faut être pratique, avant tout…

Pauvre tante Zo ! Où sont son entrain et sa confiance en elle-même ? Je l’ai trouvée, cette après-midi, tout en larmes, répétant :

— Ils veulent ma mort… Ils veulent ma mort…

Et, dans son épouvante, elle protestait avec des assurances passionnées qu’elle n’avait jamais rien dit contre la République, qu’elle ne se mêlait pas de politique ; tout ça, c’était le beau-frère de Barlerue qui intriguait contre elle. Et elle exhalait des plaintes contre le député, contre le maire.

— Dans quel temps vivons-nous ! On m’en veut parce que j’ai de belles relations.

D’un ton moitié larmoyant, moitié pincé, encore empreint d’une extrême dignité, elle critiquait ses ennemis, des gens de rien qui n’admettent aucune supériorité.

— En avez-vous parlé à madame de Lassolive ? lui dis-je. Elle qui connaît des personnages haut placés.

— À Céline ?… Oui… mais elle ne sait pas que le conseil a démissionné.

— Vous devriez aller la voir… Elle pourrait peut-être vous appuyer.

Cette idée a paru frapper vivement tante Zo. Comment n’y a-t-elle pas songé ? À vrai dire, mêler ces gens-là, une vieille famille, à ces préoccupations mesquines… Mais Arthur, Arthur qui approche des ministres… Il la protégera certainement.

— D’ailleurs, ai-je ajouté en sortant, tout n’est pas perdu. Baladier est bien disposé pour vous et il a beaucoup d’amis.

Tante Zo m’a jeté un regard impérial. Baladier !… Qu’est-ce que c’est que ça, Baladier ?… un républicain comme les autres. Cette supposition qu’elle, une Le Cazot, amie de Céline de Lassolive, ait besoin d’un Baladier, lui semble presque offensante. D’un ton un peu sec, elle me répond :

— J’espère que je pourrai me passer des bons offices de ton M. Baladier… Je vais aller ce soir au château de Manoux.

21 août.

Hélas ! trois fois hélas ! Le dernier espoir de tante Zo est évanoui. Les de Lassolive lui ont prodigué les bonnes paroles, ils ont qualifié sévèrement les Barlerue et les Baladier, ces « gens de rien » ; mais ils ont déclaré que leur dignité leur interdisait de faire aucune démarche auprès des voyous qui sont au pouvoir. Arthur a ajouté en prenant son grand air :

— Le mieux, voyez-vous, Zoé, est de les mépriser. Ça ne vaut pas qu’on s’en occupe.

Les mépriser ! Ils en parlent à leur aise avec leurs vingt mille livres de rente et leur château. Mais que deviendra la pauvre vieille demoiselle ?

Du reste, tante Zo trouve leur conduite toute naturelle. Les de Lassolive ne peuvent pas, n’est-ce pas, se commettre auprès des communeux de Larcy ? Pourtant, le détachement d’Arthur et la tranquillité de Céline l’ont un peu attristée et abattue.

Baladier, qui m’avait accompagné chez elle, a paru touché de son chagrin. Il a dit d’un ton bourru :

— Eh ben, mams’elle, si vous attendez après les châteaux pour vous tirer d’affaire, vous attendrez longtemps. Mais si vous voulez pas dire de mal de la République… vous tenir tranquille, je tâcherai d’arranger vote affaire.

Mademoiselle Le Cazot a répondu d’une voix faible qu’elle était résignée à tout.

23 août.

Baladier vient de donner, lui aussi, sa démission. Le député, qui attend le résultat du nouveau scrutin, ne répond plus aux lettres qu’on lui adresse. L’ancien conseil sera réélu, c’est sûr, et ce sera la condamnation de la receveuse des postes. J’aurais cru que Baladier serait plus énergique. Tante Zo ne quitte pas ses airs de victime. J’ai voulu reparler de l’affaire à Baladier.

Il m’a dit, d’un air préoccupé :

— Attendez…

C’est bien ce que je fais. Si Barlerue triomphe, je retournerai à Paris plaider au ministère la cause de tante Zo. L’administration doit avoir gardé quelque indépendance ; elle ne sacrifiera pas une vieille servante irréprochable à des intrigues locales.

Grâce à ce retard forcé, j’ai rencontré Madeleine hier, sur la place du marché. De très loin, je l’ai reconnue et je suis rentré vivement, un peu confus d’être encore à Larcy. Si elle allait croire que quelque autre chose me retient ici ?… M’a-t-elle aperçu ?…

30 août.

Digne Baladier ! Excellent Baladier ! Courageux Baladier ! Ah ! il y a tout de même de braves cœurs en province !

Imagine-toi que Baladier a levé l’étendard de la révolte : il a rompu avec Barlerue, rompu avec Roudot, rompu avec le conseiller général.

C’est hier que cet événement imprévu a éclaté comme une bombe sur Larcy qui, depuis Boutin, est pourtant préparé aux aventures invraisemblables.

Depuis quelques temps, on savait bien que Baladier se remuait ; il voyait l’un, puis l’autre ; il provoquait chez lui de mystérieux conciliabules. Mais personne ne s’attendait à un pareil coup d’éclat. Or, ce matin, sur tous les murs de Larcy, était apposée l’affiche suivante :

« Citoyens,

Les soussignés posent pour les élections municipales leurs candidatures nettement républicaines. Ils ne feront pas de grandes protestations. Vous les connaissez tous. Mais ils ne veulent pas que, sous des prétextes divers, on serve des intérêts particuliers. Ils n’ont que faire des hommes et ne se soucient que des principes et des affaires de la commune, qu’ils traiteront comme ils traitent les leurs. Ils veulent un conseil où on ne perde pas le temps en discussions inutiles, mais où on travaille.

Chacun des soussignés n’accepte d’être porte sur aucune autre liste que celle qui suit. »

Suivent les signatures, Baladier en tête, puis Piédegois, Burillon, etc.

Piédegois espère être nommé maire. Son adhésion et les avances pressantes de Baladier ont entraîné les autres. Par exemple, ça n’a pas été sans peine : il a fallu leur offrir la paix ou la guerre. La peur de rester seuls avec Barlerue les a décidés. Le maire Bontemps et le groupe Barlerue-Roudot sont exclus. La Trinité n’existe plus ; les dames Bontemps et les dames Piédegois sont brouillées à mort ; les Dondin se tiennent à l’écart, afin de se ranger plus tard du côté des vainqueurs.

Les termes de l’affiche ne sont pas très clairs, mais les commentaires qui circulent en ville le sont beaucoup il s’agit, non seulement du sort de mademoiselle Le Cazot, mais, grâce à Baladier qui a déplacé la question, d’une lutte décisive entre les « modérés » et les « rouges ».

Mademoiselle Le Cazot n’est pas sympathique ; en revanche, le pays n’a aucune estime pour Barlerue. Néanmoins, la campagne sera chaude. J’ai entrevu Baladier, cet après-midi ; cet homme, si calme d’ordinaire, semble en proie à la fureur des combats. Voudrait-il, lui aussi, remplacer M. Bontemps, comme le pensent les Larcyquois ? Je ne l’aurais pas deviné si ambitieux.

31 août.

M. Cabassus est arrivé pour prendre le commandement de ses troupes. Cette fois, il s’est trop compromis pour reculer. On se prépare à riposter avec énergie à l’attaque de Baladier. Mais l’ancien conseil est écrémé et il est difficile de former une liste complète de la couleur de Barlerue. Tout le monde « refuse de se laisser porter ». On a pris des ouvriers, deux ivrognes, trois illettrés. Les paysans sourient d’un air narquois. On a « porté » Pitalier pour les rallier. Ils ont souri plus encore… Boutin, furieux d’être mis à l’index par « la société », s’est jeté à corps perdu dans la coterie Barlerue, surtout en haine de Piédegois qui l’a remercié. Barlerue et lui envoient au Républicain des notes enflammées. Le Réveil, qui est à la dévotion de M. Bonnichon, observe le silence de son « inspirateur ».

M. Bontemps, pressentant une défaite, a feint d’abandonner volontairement les affaires publiques. Il parle volontiers des « tracas du pouvoir ». Il se contente de favoriser en dessous la liste radicale.

Baladier, enhardi par le succès, ne connaît plus d’obstacles. Il proclame que rien ne sera terminé « si les agitateurs — c’est Barlerue et Roudot que désigne ce vocable — ne reçoivent pas une sévère leçon de l’opinion publique ».

1 septembre.

Un temps superbe. M. Poteau m’a emmené dans son cabriolet jusqu’au village de Pussy. Là est un curé octogénaire de la vieille souche, patriarche paysan et simple autant que ses ouailles. Le médecin et le prêtre, accoutumés à se rencontrer au chevet des malades, se sont serré la main.

— Ça va bien, vieil incrédule ?

— Très bien, curé, très bien.

— Vous avez donc un pauvre diable à achever ?

— Ma foi non, je vais à Bourbon en consultation.

— Alors vous vous mettez à deux, maintenant ?

— À trois.

— Bigre ! s’il en réchappe…

— Eh bien, et vous, est-ce que ça marche, les affaires ?

— Pas trop, pas trop… Vous comprenez, il y a tant à travailler aux champs… Nous nous rattraperons l’hiver… On a toujours le temps de prier le bon Dieu quand l’ouvrage est fait ou le mal arrivé… Avant, on commence par s’aider…

— À propos, curé, reprit M. Poteau, demandez donc à vos paroissiens s’ils n’auraient pas rencontré mon chien Black. Je l’ai perdu par ici avant-hier.

— Oui… oui… C’est dommage, une si bonne bête…

Se tournant vers moi, le curé continua :

— Qui rapportait, Monsieur !… Si vous aviez vu ça !… Pauvre Black !…

M. Poteau partit. Le curé me conduisit au presbytère, une antique petite maison perdue sous une treille. L’intérieur, simple et propre, est peint à la chaux comme les chaumières des pauvres gens. Une demoiselle anguleuse essuyait machinalement les tables luisantes de cire et ne quittait pas des yeux le curé, le surveillant ainsi qu’une nourrice fait de son enfant. Et le vieillard, gaiement, tendrement, se moquait d’elle, répétait avec plaisir son nom ridicule, lui adressait des calembours ecclésiastiques. Ma présence semblait pourtant le gêner un peu ; il avait repoussé doucement une pipe culottée, son péché mignon, et je le surpris lançant des coups d’œil embarrassés vers un fusil et une carnassière appendus sous une blouse, dans un coin. On m’offrit un verre de cassis, « de l’excellent cassis de mademoiselle Scholastique. » J’exprimai mon désir de visiter l’église. Le curé aussitôt déplora le mauvais entretien du monument ; à deux reprises, il dit en souriant avec bonté :

— Les gens sont si indifférents.

Incidemment, il eut à prononcer le nom de Monseigneur et il baissa la voix avec une sorte de respectueuse terreur, en regardant la gouvernante en dessous.

C’était, m’avait dit M. Poteau, l’heure de sa sieste. Je sortis sans permettre au vieux prêtre de m’accompagner.

— La jolie petite église est accolée contre le presbytère, qui lui passe une partie de sa toison de vigne. Plusieurs fois, Monseigneur a prescrit de couper cet arbuste de perdition, mais le curé a usé de ménagements et les pampres rebelles se remettent chaque année en contravention.

Des tuiles grises, moussues, recouvrent le toit et, contre les montants qui le soutiennent, poussent des herbes folles. L’intérieur est presque aussi rustique. Le pauvre autel, décoré de fausses malines bien vulgaires mais admirablement repassées, fait face à la nef aux voûtes ogivales, basses, noircies par le temps. Les objets du culte sont modestes : deux gros livres marqués par les lunettes des chantres traînent au pied d’une vierge en plâtre. Deux « bancs » de bois fermés à clef sont réservés à des paroissiens riches, les de Lassolive et les du Lac. Au fond, sous le « poulailler », pend la grosse corde à laquelle les gas s’accrochent, les jours de noce ou de baptême, pour lancer la cloche à toute volée.

En sortant par la porte de la sacristie, on se trouve dans un jardin plein de fleurs sauvages : le cimetière. Pauvre et cher endroit ! Les tombes les plus luxueuses sont de simples pierres surmontées d’une croix de fer ; les autres n’ont qu’une croix de bois. Mais la bonne verdure épand sur toutes, avec une égale profusion, ses décors envahissants. Les lierres grimpent à l’assaut des ci-gît et des lianes de volubilis tenaces égaient les Regrets éternels.

Les cimetières des villes deviennent fréquenés autant que des trottoirs. Les défunts, écrasés sous les moellons de leurs monuments, sont encaissés à l’étroit dans des caveaux qui emprisonnent la mort. Partout l’idée de souffrance et de détention. C’est pourquoi il est miséricordieux d’aller faire à ces reclus l’aumône d’une visite et jeter parfois sur leur prison quelques prières qui leur rappellent qu’ils ont été…

À Pussy, on ne va guère voir les morts. Ils sont si bien, sous cette verdure, endormis du sommeil que rien ne trouble, entourés de la terre, leur nourricière aimée, qu’il est inutile d’interrompre leur quiétude. On vient seulement, en vêtements de cérémonie, pour leur faire honneur, les jours de fête. L’idée de la mort est là sans amertume : c’est le repos.

Ôle coin paisible ! À l’ombre de la vieille église ils dorment sous les fleurs des champs, et jusqu’à leur sûr asile filtre la pénétrante odeur des foins qui embaumèrent leur existence. Sur la terre qui les recouvre, se succèdent les pluies et les soleils, les froids et les canicules… Parfois, j’imagine, ils oublient qu’ils sont morts et ils s’intéressent aux herbes de leurs tombes…

Si le feu purificateur nous est refusé, si nous ne pouvons dérober aux vers cette enveloppe devenue chère, s’il est impossible de réduire ce qui fut nous à ces quelques cendres qui se rapprochent du parfait anéantissement et rayent le cadavre du nombre des choses en laissant seulement vivre le souvenir de l’être complet, harmonieux ; si ce rêve simple ne peut être réalisé, — c’est là, dans le cimetière de Pussy, que je voudrais reposer.

À Paris, les tristes squelettes me raconteraient les fièvres qu’ils ont vécues, les misères qui les passionnèrent et dont l’écho vient sans doute encore jusqu’à eux. Parfois je songe à de funèbres réceptions dans ces hôtels nécropolins, à d’horribles mignardises des cadavres de grands, à d’immondes sourires de ces dents sans lèvres, à de langoureux regards par les lucarnes des yeux. Car les moellons des caveaux somptueux, les solides cercueils de chêne ouatés de plomb, longtemps défient la destruction et la menaçante pourriture. Et je vois encore les macchabées des pauvres diables habitant par tas, comme dans des garnis, les frêles planches de sapin qui rappellent les minces cloisons des baraques faubouriennes et remémorent aussi la proximité des lits d’hôpital. Je vois ceux-là portant sur leurs os déprimés l’empreinte indélébile des ans de misère. Ils ont tant vécu les uns et les autres, tant joui ou tant souffert, qu’ils n’ont pu oublier tout à fait… Si sous les dalles continuait l’âpre lutte des intérêts et des vanités ?…

Mais à Pussy, les bons vieux qui dorment songent seulement à reposer leurs corps courbaturés par de rudes fatigues. Si une autre vie persiste, quand ils s’éveillent, ils prononcent sans doute de calmes paroles sentencieuses, devisent du temps des récoltes, et comparent les verdures de leurs tombeaux…

Rêveries… oui… rêveries, mais ce sont aussi des faits, les songes qu’on a…

Et puis, il semble que dans les caveaux parisiens, entre les murs solides, les vers immondes mystérieusement engendrés peuvent seuls déchiqueter les chairs, lambeau par lambeau. Tandis qu’ici les racines des fleurs vous aspirent et vous distillent et font de vos lamentables carcasses des parfums champêtres…

Jamais, non jamais autant que dans ce lieu à l’ombre du clocher je n’ai compris la douceur de la mort et combien elle peut être un repos…

… À la porte, j’ai rencontré Madeleine. Je pensais à elle… Or, tu ne saurais croire combien à ce moment les convenances, les réserves mondaines avaient pour moi peu de valeur : je suis allé à elle, je l’ai saluée et, marchant à ses côtés, sans m’inquiéter du trouble que décelaient ses yeux, j’ai parlé.

— Il faut que je vous dise quelque chose, mademoiselle. Depuis des temps j’ai un peu perdu la tête… je crois presque que je vous aime… N’en prenez pas d’ombrage, cela n’a pas d’importance… Non… seulement, je me serais cru incapable de pareille chose et je suis très surpris… Aussi bien, c’est une passion sans danger pour vous puisque je vais partir… J’attends seulement le résultat des élections, à cause de tante Zo… Mais j’ai pensé à demander votre main… j’y ai pensé…

Elle a relevé la tête :

— Pourquoi me dites-vous cela ? Pourquoi ?…

J’ai continué presque machinalement :

— Oui, j’y ai songé… Mais je ne suis pas fait pour le mariage… Un écrivain, vous savez, c’est si bizarre… Puis, vous êtes quelque chose de trop précieux pour un incertain comme moi… Je veux dire, en supposant que vous m’acceptiez… Voilà !… Seulement… vrai… je n’ai jamais ressenti pour une créature ce que j’éprouve auprès de vous… Je vais partir… Votre amitié restera dans mon souvenir comme un parfum de fleur des champs, quelque chose de frais, de tendre, de pur… Il n’y a pas beaucoup en moi, de ces choses-là… Je ne voulais pas vous parler de ceci… C’est le cimetière… J’aurais mieux fait, sans doute, de me taire. J’ai l’air d’un amoureux quelconque. Ce n’est pas cela que je voulais dire…

Une larme, je t’assure, une larme perlait à ses cils. J’avais le cœur très oppressé, plein du désespoir de mes incertitudes. Elle a répété doucement :

— Pourquoi ? mon Dieu, pourquoi ?

Elle était si naïvement belle, si rayonnante de charme attendri, que j’ai failli me jeter à ses genoux. J’étais à deux doigts de ma perte. J’ai repris :

— Je ne veux pas vous tromper… Je ne crois pas beaucoup au sentiment : je prévois souvent les lendemains tristes des bonheurs et j’ai, pour cela, peu de croyances… Que sais-je ?… Ce n’est guère sensé ce que je vous dis là… pas correct surtout… Si je vous aime, je devrais ou demander votre main, ou — je suis brutal — sans rien prévoir, essayer d’obtenir votre amour… si je ne vous aime pas, partir ou demeurer tel que les autres indifférents… Voilà, n’est-ce pas ?… Mais allez donc tirer de moi une résolution !… Je pense à vous, j’hésite à partir, je vous aime sans croire à l’amour… Dites que je ne suis pas fou… Peut-être que je vous aime comme j’aime la forêt…

Cette fois, elle avait les yeux mouillés de larmes.

— Mais pourquoi me dites-vous cela, monsieur ?

— Ma foi, je n’en sais rien… je n’ai pas même la pensée si naturelle de vous interroger… J’éprouve un bonheur violent de vous avoir ainsi parlé avant de quitter le pays…

Nous faisions lentement le tour de l’église, côte à côte. Je ne voyais plus son visage, qu’elle tenait baissé, mais la ligne gracieuse de sa tête et le flot de ses cheveux bruns m’emplissaient d’une inexprimable tendresse. Et en même temps j’étais mécontent de moi-même, je me trouvais ridicule et stupide. Qu’aurait-il fallu dire ?… Le silence me faisait souffrir.

— Voilà…

Elle releva la tête.

— Mais enfin, pourquoi me dites-vous cela, monsieur ?… Je ne comprends pas… Que vous ai-je fait ?

— Rien… je suis un sot… Pardonnez-moi… permettez-moi de prendre congé.

Elle eut un tressaillement nerveux et, brusquement, me tendit la main en me regardant en face de ses grands yeux doux.

— Au revoir, monsieur… Gardez bon souvenir de nous.

Je ne pouvais pas la quitter ainsi. J’avais, me semblait-il, beaucoup de tendresses à lui exprimer, justement ce que je ne lui avais pas dit. Nous étions hors de l’église, sous un grand chêne noueux. Je ne sais pourquoi je repris très bas :

— C’est vrai, Madeleine, je vous aime.

Elle s’arrêta et, avec un geste triste :

— Pourquoi vous jouer de moi ?… Vous me torturez, monsieur… Je suis une pauvre fille très simple… Je ne sais pas la coquetterie… Est-ce pour cela que vous me dites ces choses ?

— Je vous aime.

— Mon Dieu ! mon Dieu !… ne me trompez pas… vous seriez cruel…

Elle me regardait avec une douleur anxieuse et poignante. Et je souffrais horriblement… Pourquoi ? pourquoi ?

Le curé est survenu. J’ai échangé avec lui quelques propos vagues. Je n’avais plus la tête à moi. Je suis parti.

21 septembre.

Je suis un bonhomme étrange. J’éprouve par instants des sensations vives, mais si vacillantes et si nuageuses que je ne puis les exprimer. Quand je parle, ce n’est plus ça… Il me vient des phrases bêtes, quelconques, sans rapport avec l’au-dedans. Je suis en colère contre moi-même et je souffre atrocement, alors que ces émotions jamais traduites me font passer pour un être froid et maître de lui.

As-tu compris quelque chose à la scène d’hier, que je t’ai fidèlement rapportée, agrémentée de mes réflexions saugrenues sur les cimetières ? Non, n’est-ce pas ? C’est que mes discours baroques, s’ils accusent bien l’état troublé de ma pensée, n’ont guère de sens précis… Et elle, qu’a-t-elle deviné sous ce galimatias ?

M’aime-t-elle ?… C’est possible, après tout, et ses dernières paroles le pourraient laisser croire… Mon cher vieux, cette pensée me fait perdre mon bon sens… Cependant… je veux discuter… Je le veux !… Elle m’aimerait ? comment ? Comme un mari possible ?… comme un amant ?… Plus simplement peut-être sans se rendre compte, elle éprouverait ce sentiment vague — l’amour — qui a quelque chose d’enfantin et de hors la vie ?

Et moi, et moi ? Je t’ouvre mon âme sans voiles : pour sûr, je ne ressens aucun désir matériel ; même la pensée m’en est odieuse et il me paraît que cela nous rabaisse. Rien de commun, donc, avec les amours banales que tu m’as connues. Mais ce n’est pas non plus oh, non, ce n’est pas l’amour irraisonné de jadis, de mes seize ans, fait de sympathies enthousiastes, d’aspirations de dévouement et de sacrifice, croyant fermement à la femme unique et à sa propre éternité… Je vais avoir vingt-huit ans.

Je l’aime — ne ris pas — avec indulgence. Oui, mon cher Henri… Je vois l’avenir désenchanté et je ne crois plus en aucune éternité. Mais si la vie à deux peut donner quelques joies durables, c’est assurément Madeleine qui me les vaudrait… Sans doute, auprès d’elle je ne raisonne pas si froidement un bonheur immense m’envahit, doublé par le sentiment de sa fugitivité ; et l’amertume de s’imaginer la fin de sa beauté, la mort lente de ses croyances, est encore une saveur…

Cela non plus n’est pas très clair… Et pourtant je m’efforce de donner un corps à ma pensée hésitante. Qui m’empêcherait de te dire sans autre détail que j’aime à la façon des héros de roman, ou que, lassé de la vie de garçon, je rêve un foyer domestique ?…

Mais c’est autre chose : peut-être, au fond, le désir d’un point calme, d’une croyance entêtée quand même, demeurant debout au milieu des croyances en déroute et du grand vide creusé par le scepticisme mélancolique…

Qu’importe, d’ailleurs ?… Je lui ai dit que je l’aimais. Que vais-je faire maintenant ?

Plus que jamais me voici dans l’irrésolution et, loin de prendre une décision virile, je me laisse aller à des rêves toujours pareils.

3 septembre.

Il va bien, Baladier : il a organisé une réunion publique… Une réunion publique ! Jamais semblable chose ne s’était vue à Larcy. On est venu en masse de tous côtés à ce spectacle gratuit, non sans éprouver au fond une certaine crainte. Tous les bourgeois étaient là, fiers de leur courage, ayant triomphé des appréhensions de leurs femmes, et ils se montraient du doigt Barlerue, embusqué dans un coin avec Pitalier et ses plus dévoués partisans.

C’est M. Cabassus qui, le premier, a pris la parole. Il a prononcé un discours long, filandreux, parsemé de flatteries à l’adresse des électeurs… si éclairés… qui sont les maîtres, après tout. À mots couverts, il a désigné mademoiselle Le Cazot, « suppôt de la réaction », qui constitue un danger permanent pour la République.

Seul, le groupe Barlerue a applaudi ferme. Les Larcyquois, sournoisement, baissaient la tête.

Le conseiller général a ensuite abordé les questions politiques les plus élevées. Il a flétri le cléricalisme… Pour le coup, les applaudissements ont été unanimes.

Baladier a répliqué par quelques phrases brèves, dépourvues d’éloquence. « Je ne suis pas un orateur », dit-il en débutant. Les bourgeois poussent aussitôt des grognements approbatifs ; il leur plaît que leur élu soit comme eux, pas orateur. Les grognements sont devenus formidables quand Baladier a ajouté qu’il n’était pas un malin, mais un brave homme, républicain sous l’Empire — les vieux du pays se rappellent tout bas les circonstances où Baladier a agi en républicain, notamment contre M. Fulde — et qu’il voulait faire de la bonne besogne : pas de questions de personnes qui divisent le pays, pas de communards ni d’agitateurs qui seraient les premiers à se plaindre si on voulait leur prendre leur bien.

Les Larcyquois ont reconnu leurs sentiments. Ils ont applaudi à tout rompre, toujours tête baissée. Vainement les partisans de Barlerue ont essayé de l’intimidation. Baladier, rouge de colère, a eu un succès fou en les apostrophant par leur nom.

— Oui… toi… Pitalier… qui cries tant… commence donc par partager le bien des Saccard… Et toi, Roudot, qui fais tant de bruit, toi qui veux être plus républicain que les autres, ça t’empêche pas d’aller quêter les fournitures des châteaux… Et toi, Duranton… Et vous, mossieu Barlerue…

Chacun avait son paquet. Ç’a été un triomphe. Les bourgeois de Larcy se tenaient les côtes. L’un d’eux fait observer que « cinq candidats intransigeants ne sont pas du pays » ; cela suscite une vive émotion.

Barlerue a voulu répondre : « Citoyens, lorsque Napoléon était en Égypte, à Marengo… » Cette citation soulève une tempête. Ceux qui ne connaissent pas Marengo se renseignent auprès de leurs voisins et tous, satisfaits d’avoir apprécié la médiocrité de Baladier, se moquent de l’ignorance de Barlerue. On hurle : « Marengo !… Marengo ! » M. Cabassus veut reprendre la parole ; les bourgeois, mis en goût, n’en crient que plus fort. Boutin a la malheureuse idée de monter sur l’estrade. Pour le coup, les Lareyquois sont indignés : Lui, un homme immoral !… qui entretient des femmes !… l’associé de ce coquin d’Oulmann ! — car on continue à lui donner ce titre — c’est trop fort, par exemple ! Quel toupet !…

Enfin, Baladier propose de mettre les deux listes aux voix. Sauf le petit groupe Barlerue, qui s’est encore diminué de quelques traîtreuses défections, tous les assistants lèvent la main en faveur de la liste Baladier-Piédegois. En sortant, les bourgeois bruyants, le chapeau sur l’oreille, crient encore : « Marengo !… Marengo !… Vive Baladier ! »

M. Cabassus, devenu vert, montre un visage long d’une aune.

5 septembre.

M. Bonnichon est arrivé à Larcy. Il a fait des visites à tout le monde ; il a approuvé pleinement la conduite de Baladier, flétri celle de Barlerue.

— Fiez-vous à moi, a-t-il dit à tante Zo. Vous ne serez pas déplacée.

Il a autorisé l’apposition d’affiches attestant qu’il adhère à la liste Baladier. Celui-ci l’a reçu avec un grand air froid. Après, il m’a confié à l’oreille :

— C’est un « sauteur » ; il attendait le résultat de la séance pour se prononcer. Mais ça ne fait rien, il nous servira.

L’intervention de Boutin a suscité de grosses fureurs à Larcy. J’en causais ce matin chez madame Piédegois ; elle est devenue pâle de rage :

— Je vous en prie, monsieur, m’a-t-elle dit d’un ton froissé, ne parlez pas de ces gens-là devant mes filles.

Ce qui n’empêche pas ces demoiselles de maltraiter durement leur ancien favori. Il n’est pas de vice qu’on ne lui découvre. Boutin a appris ces racontars.

— Ah ! c’est comme ça ! s’est-il écrié, eh ben, je garderai Juanita à leur barbe… Et s’is ne sont pas contents…

La chanteuse de l’Alcazar l’affermit dans ces bonnes dispositions, et il faut l’entendre « arranger les Piédegoises et les Dondines » !

6 septembre.

Les vieux airs que Madeleine m’a chantés m’obsèdent et, chaque fois, me ramènent un flot de pensées attendries, aboutissant toujours à sa chère image… Cette situation est ridicule. J’écris…

« Madeleine,

Permettez-moi, pour la seconde et dernière fois, de vous donner ce nom, que vous m’avez appris à aimer. Je vous ai fait l’autre jour un aveu qui a besoin de commentaires. Il faudrait que vous me connussiez mieux… Depuis mon arrivée à Larcy, j’ai écrit, jour par jour, mes impressions à un ami cher. Je vous les transmets sans précautions oratoires, sans les relire même… Parcourez-les. Sans doute, alors, vous me connaîtrez mieux.

Vous déciderez de mon sort… Et vous saurez peut-être comment je vous aime…

Robert Sixt. »

Donc, mon brave Henri, retourne-moi toutes mes lettres. Je te les rendrai ensuite… C’est une idée bizarre, mais j’y tiens… Inutile de me faire des objections ou de me mettre en contradiction avec moi-même. Je veux que Madeleine, instruite, décide de son avenir et du mien. Elle jugera si avec moi le bonheur est possible…

Envoie donc mes lettres… Je lui ferai remettre le tout… Je ne puis plus vivre ainsi… Il faut qu’après le vote je parte définitivement… ou… alors…

10 septembre.

Merci… tu n’as pas perdu de temps… Merci, mon cher vieux… Les lettres sont envoyées… Maintenant, à la grâce de Madeleine…

12 septembre.

Larcy est encore une fois dans l’indignation… Ce matin, jour de scrutin, les électeurs ont reçu une troisième liste, où les noms les plus populaires de la combinaison Baladier sont accolés à quelques-uns du groupe Barlerue. C’est « un truc » de Cabassus. Sur la place, M. Piédegois crie à la manœuvre de la dernière heure. Roudot ne crie pas moins fort. Les chefs de parti massés aux coins de la place, s’observent à distance. À la porte de la mairie, deux hommes distribuent les bulletins. Les électeurs prennent de chaque main et déchirent mystérieusement un des carrés de papier. Quelques-uns, au contraire, montrent avec ostentation la liste qu’ils ont choisie.

— Moi, dit M. Nudon, le juge de paix, j’écris toujours mes bulletins moi-même… Comme ça, je suis plus sûr. On devrait forcer tous les électeurs à le faire… Ce serait une prime à l’instruction.

Et, à chaque ami qu’il rencontre, je l’entends répéter :

— Ce serait une prime à l’instruction.

Dernière heure. La liste Baladier l’emporte à une énorme majorité. Baladier et Bonnichon sont acclamés. Baladier sera maire. C’est l’avis unanime…

13 septembre.

Je suis allé féliciter tante Zo.

— Vous voilà tranquille, maintenant.

Le fait est que la vieille demoiselle a tout à fait repris son grand air.

— Viens-tu demain à Manoux ? m’a-t-elle demandé.

— Non… Vous devez tout de même une fière chandelle à cet excellent Baladier…

— Oui… C’est un brave homme… L’opinion publique avait d’ailleurs condamné les Barlerue… M. Bonnichon l’a tout de suite reconnu…

— Un peu tard…

— Dame… tu comprends… il était à Paris, à la Chambre… Quoique rouge, il n’aurait pas osé se mettre à dos les châteaux… Et puis c’était un ami de M. Le Cazot…

Àce moment, tante Zo, la face réjouie de malice, s’est penchée à mon oreille.

— Tu ne sais pas ?

— Non.

— Arthur a écrit une lettre très verte à M. Bonnichon… Céline avait juré de quitter son boucher s’il votait contre moi… Comme elle va être heureuse, cette bonne Céline !…

— Avez-vous vu M. Baladier ?

— Non…

— C’est égal, je crois que vous feriez bien tout de même de lui écrire pour le remercier.

— Lui écrire !… Oh ! non… Je lui dirai quand il viendra… C’est vrai qu’il s’est bien conduit dans cette circonstance… Mais c’est un rouge… Et tu comprends…

— C’est égal, sans lui… les gens…

— Les gens… Ils connaissent bien les Barlerue, va !… Tout le monde était pour moi. C’est même pour ça que les châteaux ont laissé nommer M. Baladier… Madame de la Valette me disait encore ce matin : « Ma chère demoiselle Le Cazot, c’est le rebut de la société qui vous attaque »… Je te quitte, il faut que je réponde à Céline… Cette pauvre Céline !… Elle est si heureuse de me voir délivrée de ces soucis !… Tu devrais venir demain… Elle va m’envoyer sa voiture à deux chevaux : c’est ça qui fera rager ces républicains !

14 septembre.

Ce matin, j’ai demandé à Baladier s’il accepterait les fonctions de maire.

— Moi… jamais de la vie… j’ai assez d’embêtements comme ça… merci. Sans compter que ça donnerait raison à tous les braillards… Je cède le pas à Piédegois ; il s’en tirera très bien, maintenant que le plus difficile est fait. Et puis, ça achèvera de brouiller les Piédegois avec les Bontemps… ça m’amusera…

Très fantaisiste, ce Baladier.

— Ma tante, mademoiselle Le Cazot, vous est fort reconnaissante du service que vous lui avez rendu.

Il est parti d’un éclat de rire.

— Reconnaissante !… Ah ben oui… Je l’ai vue ce matin… elle m’a félicité de mon succès en ajoutant que la conduite de mes adversaires à son égard avait indisposé le pays contre eux, ce qui m’a beaucoup servi… Elle m’a parlé cinq ou six fois des de Lassolive, dont les chevaux piaffaient devant sa porte… Elle m’a dit que M. Arthur de Lassolive apprendrait sans déplaisir ma nomination et que, probablement, il ne refuserait pas de m’appuyer… Enfin, elle m’a à peu près offert sa protection… Au fond, elle est convaincue que le pays s’est levé tout entier pour rendre justice à ses mérites, que Bonnichon est accouru à l’aide d’une personne de famille si respectable, que l’amitié des Lassolive lui donne un reflet de majesté… Ah ! ah ! ah ! quelle bonne fille, mais quelle vieille bête !…

Baladier riait aux larmes. Est-il finaud ! Hein, quel homme, ce Baladier !

Eh bien, mon cher, tu me croiras si tu veux, mais le bon sens n’est pas chose si rare en province. Quand on arrive de Paris, on songe surtout aux ridicules il en existe également à la ville ; ils sont moins apparents, voilà tout. Des vices, certes, on en rencontre à Larcy comme ailleurs ; mais ils sont plus simples, plus bonshommes, moins dangereux. Et j’y observe un fonds d’honnêteté et de confiance mutuelle que je n’ai pas souvent vu à Paris. Assurément, on juge ici beaucoup les gens sur leur fortune, mais à la campagne seulement on trouve encore de l’argent sur sa probité. La chose la plus estimée, c’est l’honnêteté et non l’habileté. Et cela repose de vivre en ce milieu simple, sans être contraint de livrer sans cesse des batailles intellectuelles.

Oui, les ridicules sont apparents, mais quel mal cela fait-il ? Les gens les plus vicieux, les Boutin, les Barlerue, les Saccard ne sont pas bien terribles. En revanche, on trouve des Baladier, des curés de Pussy. S’il se révèle de temps à autre un Oulmann, c’est justement une preuve de la bonhomie et de la confiance générales…

17 septembre.

Tout est veule, indifférent, grisâtre, semblable à la nature. Si j’allais rejoindre le soleil en Algérie ?

Oh ! retrouver un cœur neuf, peuplé des illusions qui, pareilles aux feuilles d’automne, ont marqué les chemins derrière moi !

18 septembre.

Je blasphémais, mon ami… Le cœur neuf que je ne possède plus, je l’ai découvert hors de moi et — deviné-je cette fois le secret de mon âme ? — il est la raison puissante de mon amour pour Madeleine…

Les jolies choses que les illusions, mieux encore, les douces, les bleues croyances d’une jeune fille ! Être l’objet de ces adorables sensations qui sont le premier amour !… Être admiré et aimé… être un guide et un amant !…

Je viens de recevoir ce billet :

« J’ai lu vos lettres. Je ne sais pas mentir : elles ont achevé ce qu’avaient commencé vos paroles… Je vous aime. Je pleure en écrivant ceci. Fais-je bien ? Est-ce que je ne commets pas une grosse faute ?… Mon Dieu… mon Dieu… je suis si seule… Ayez pitié, Robert, je vous implore… Ne me trompez pas… Ce serait trop cruel… Je vous aime… ayez pitié…

Madeleine. »

Elle m’aime ! Au diable, mon cher vieux, toutes les analyses et toutes les observations. Un bonheur est toujours un bonheur et, comme dirait La Palisse-Descartes-Prudhomme, ce qui existe existe. Tant pis pour les pessimistes, sceptiques, etc.

Nous verrons plus tard à revenir aux pures doctrines.

19 septembre.

Je n’ai pas revu Madeleine. Je savoure mon bonheur. L’idée de l’entrevue prochaine m’épouvante un peu. Ne serai-je pas sot ? Si nous étions seuls, j’aurais la ressource de me montrer un peu fou… mais les témoins !…

Il faut pourtant que je prenne une décision… Bah ! ce sera pour demain… C’est autant de gagné…

Je crois avoir fort critiqué les médecins. Ne valent-ils pas, au fond, ceux de Paris ? Ils ne sont pas souvent au courant de la science, mais ils déploient moins de charlatanisme ; ils se donnent beaucoup de mal pour peu d’argent ; ils sont pour tous des amis, des conseillers en qui on a confiance… Le plus grand nombre s’en fie surtout à la bonne nature du soin de guérir les malades… Or, cela n’est-il pas mieux que d’enrichir les pharmaciens — autres charlatans — et de transformer les hôpitaux en polygones d’expérimentation où, presque à tout coup, le boulet d’essai sacrifié un pauvre diable ?

Va, mon cher vieux, tout compte fait, je ne sais pas si la province n’est pas préférable…

… Peut-être, après tout, te dis-je cela parce que je suis amoureux…

20 septembre.

Jour de tristesse. L’automne précoce s’annonce. Une pluie fine, glacée, persistante raye les maisons, imprègne les intérieurs d’humidité… Les feuilles jaunies tombent une à une des peupliers et jonchent les routes d’un tapis désolé… Une mélancolie nébuleuse m’envahit et me détache de la vie étrangement. J’aperçois des lueurs allumées dès le crépuscule et, dans Larcy, des bruits d’enclume brusquement entendus me surprennent comme s’ils n’avaient jamais retenti durant l’été. Le noir, le froid pénètrent. Les aspects des choses changent, et des résonnances tristes me font tressaillir : elles tintent le glas des soleils… Est-ce souvenirs de moments cruels ? Quand revient l’automne, je revois des soirées terribles sans feu, sans argent, sans nourriture, avec les anxiétés du lendemain, les démarches honteuses dans les monts-de-piété… Ah ! l’hiver, pour moi, ce ne sont ni les bals ni les soirées : c’est la misère. Et rien, rien, jamais, ne chassera cette impression…

Vainement, aujourd’hui, je cherche à accrocher ma vie à un intérêt quelconque. Tout effort aboutit à la même conclusion désespérée : à quoi bon ? Les choses que j’ai le plus désirées m’apparaissent comme si je les avais : peu enviables.

La moyenne des suicides doit augmenter en automne.

Veux-tu, en attendant, que je te conte l’histoire du curé de Pussy et du chien de M. Poteau ? Tu verras, mon cher vieux, qu’il y a encore de braves gens.