‹ Poésies de Charles d'OrléansChapitre 76 sur 125 · L'ENVOY.

L'ENVOY.

Paix crie, Dieu la nous octroye. C'est ung tresor qu'on doit cherir, Tous biens s'en pevent ensuir, Se faulceté ne s'y employe.

BALADE.

_Jam nova progenies coelo demittitur alto_.

O louée Conception, Envoyée sa jus des cieulx, Du noble Lys digne Syon, Don de Jhesus tres precieulx, Marie, nom tres gracieulx, Fons de pitié, source de grace, La joye, confort de mes yeulx, Qui nostre paix batist et brasse.

La paix, c'est assavoir des riches, Des povres, le substantament, Le rebours des felons et chiches, Tres necessaire enfantement Conceu, portée honnestement Hors le pechié originel, Que dire je puis sainctement, Souverain bien de Dieu Eternel.

Nom recouvré, joye de peuple, Confort des bons, de maulx retraicte, Du doulx Seigneur premiere et seule Fille, de son cler sang extraicte. Du dextre costé Clovis traicte, Glorieuse ymage en tout fais, Ou hault ciel crée et pourtraicte, Pour esjouyr, et donner paix.

En l'amour et crainte de Dieu, Es nobles flans Cesar conceue, Des petitz et grans, en tout lieu, A tres grande joye receue, De l'amour Dieu traicte, tissue Pour les discordez ralier, Et aux enclos donner yssue, Leurs lians et fers delier.

Aucunes gens qui bien peu sentent, Nourriz en simplesse et confiz, Contre le vouloir Dieu, actentent Par ignorance desconfiz, Desirans que feussiez ung filz, Mais qu'ainsi soit, ainsi m'aist Dieux, Je croy que ce soit grans proufiz; Raison, Dieu fait tout pour le mieulx.

Du Psalmiste je prens les dictz, _Delectasti me, Domine, In factura tua_, si ditz; Noble enfant de bonne heure né, A toute doulceur destiné, _Manna_ du ciel, celeste don, De tous biens fais le guerdonné, Et de noz maulx le vray pardon.

Combien que j'ay leu en ung dit, _Inimicum putes_ y a _Qui te presentem laudabit_, Toutteffoiz, non obstant cela, Oncques vray homme ne cela En son courage aucun grant bien, Qui ne le monstrast ca et là, On doit dire du bien le bien.

Saint Jehan Baptiste ainsi le fist, Quant l'aignel de Dieu descela, En ce faisant, pas ne meffist, Dont sa voix es tourbes vola, De quoy saint Andry Dieu loua, Qui de lui, cy ne scavoit rien, Et au filz de Dieu s'aloua, On doit dire du bien le bien,

Envoyée de Jhesucrist, Rappelez sa jus par deca Les povres que rigueur proscript, Et que fortune betourna; Cy scay bien comment y m'en va, De Dieu, de vous, vie je tien, Benoist celle qui vous porta; On doit dire du bien le bien.

Cy, devant Dieu, fais congnoissance Que creature feusse morte, Ne fust vostre doulce naissance, En charité puissant et forte, Qui ressuscite et reconforte, Ce que mort avoit prins pour sien; Vostre presence me conforte, On doit dire du bien le bien.

Cy vous rens toute obeissance, Ad ce faire, raison me porte, De toute ma povre puissance, Plus n'est deul qui me desconforte, N'autre ennuy de quelconque sorte; Vostre je suis, et non plus mien, Ad ce, droit et devoir m'enhorte, On doit dire du bien le bien.

O grace et pitié tres immense, L'entrée de paix et la porte, Some et benigne clemence, Qui noz faultes toult et supporte; Cy de vous louer me deporte, Ingrat suis, et je le maintien, Dont en ce refrain me transporte, On doit dire du bien le bien.

Princesse, ce loz je vous porte, Que sans vous je ne feusse rien; A vous et à vous m'en rapporte, On doit dire du bien le bien. Euvre de Dieu, digne, louée, Autant que nulle créature, De tous biens et vertuz douée, Tant d'esperit, que de nature, Que de ceulx qu'on dit d'aventure; Plus que rubis noble, ou balais, Selon de Caton l'escripture, _Patrem insequitur proles_.

Port asseuré, maintien rassis, Plus que ne peut nature humaine, Et eussiez des ans trente six, Enfance en riens ne vous demaine, Que jour ne le die et sepmaine, Je ne scay qui le me deffant; Ad ce propoz un g dit ramaine, De saige mere, saige enfant.

Dont resume ce que j'ay dit, _Nova progenies coelo_, Car c'est du Poete le dit, _Jamjam demittitur alto_. Saige Cassandre, bel Echo, Digne Judith, caste Lucresse, Je vous congnois, noble Dido, A ma seule Dame et maistresse.

En priant Dieu, digne Pucelle, Qui vous doint longue et bonne vie, Qui vous ayme, ma Damoiselle, Ja ne coure sur lui envie; Entiere Dame, et assouvie, J'espoir de vous servir aincoys, Certes, se Dieu plaist que devie Vostre povre escolier francoys.

BALADE.

Je meurs de soif empres de la fontaine; Suffisance ay, et si suis convoiteux; Une heure m'est plus d'une quarantaine; Droit et parfait, je chemine boiteux; Tres pacient, plus que nul despiteux; Je retiens tout, et ce que j'ai, despars; A moy cruel, et aux autres Piteux; Le neutre suis, et si tiens les deux pars.

En doubte suis de chose tres certaine; Infortuné, je me repute eureux; Vraye conclus une chose incertaine; Rien je ne fois, et suis adventureux; Feble me tiens, quant me sens vigoreux; Plain de moisteur, tout tremblant au feu ars; Doulx et beguin, de semblant rigoreux; Le neutre suis, et si tiens les deux pars.

Quant dueil me prent, grand joye me demaine; Par grant plaisir, je deviens langoreux; Indigent suis, possident grant demaine; Qui n'a nul goust, je le tiens savoreux, Qui m'est amer, de lui suis amoureux; Ignorant suis, et si scay les sept ars; En grant seurté, fort craintif et paoureux; Le neutre suis, et si tiens les deux pars.