‹ Poésies du troubadour Peire Raimon de Toulouse: Texte et traductionChapitre 54 sur 69 · V.

V.

Per son coman no fo mortz ni traïtz . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que·m parti de la flor De tot lo mon, que m'avia noiritz. 36 Puois me·n parti, fui en tal marrimen Don fora mortz, si no fos jauzimen Q'atent merce, per cho qu'al departir Me dis ploran: «Deus te lais revenir!» 40

I.--Je suis semblable à l'enfant qui a été élevé tout jeune dans une noble cour et y a été honoré de son seigneur; puis, devenu grand, il la quitte et en cherche une meilleure; il ne peut la trouver et se croit trompé; il veut s'en revenir, mais il n'a pas assez de hardiesse; je suis semblable à lui, car je quittai follement celle que je remercierai de s'en venger, pourvu qu'elle veuille me supporter près d'elle; je ne désire pas autre chose.

II.--Elle peut bien s'en venger, de moi, car j'étais devenu fou. Mais un homme fou, disent les auteurs, ne sera pas condamné pour le mal qu'il fait et il ne sera pas juste de le punir, tant que la folie le tient bien; mais quand la folie lui aura passé, il sera condamné, s'il commet une faute, ou s'il en avait commis quelqu'une auparavant. Et si jamais j'en ai commis une, je vous le dis en vérité, et elle sait que je ne mens pas, qu'elle me fasse languir éternellement.

III.--Elle peut bien le faire et béni sera le mal; je supporterai silencieusement chagrin, peine et douleur et tout cela me semblerait bien doux; mais qu'elle remarque bien qu'il ne convient pas et qu'il n'est pas avenant pour sa bonne renommée en fleur de prendre vengeance de tous les méfaits; pardon vaut mieux et mérite mieux la louange et celui qui le reçoit en devient meilleur pour servir.

IV.--Je serais meilleur pour servir; Pitié et Amour m'auraient guéri, si ma dame inclinait son orgueil au point de m'envoyer ici des «saluts» écrits en forme de lettre; mais je suis trop fou, quand je lui mande cette pensée de m'adresser ici (ses saluts); qu'elle supporte seulement que j'aille vers elle, mains jointes, obéir à tous ses ordres, qu'il lui plaise de me faire vivre ou de me faire mourir.

V.--Je ne fus ni tué ni trahi par son ordre, [mais je fut pris de tristesse depuis le jour où] je me séparai de celle qui est la fleur du monde et qui m'avait élevé. Après l'avoir quittée, je fus dans une telle tristesse que je serais mort, si ce n'était la joie qui espère en la pitié, parce qu'elle me dit à mon départ en pleurant: «Que Dieu te laisse revenir!»

Notes:

Texte de Appel, Provenzalische Inedita, p. 248, d'après les manuscrits I et K, qui se ressemblent. V. 7, je mets une virgule après sofrir; v. 11 et 12, j'adopte les corrections proposées par Appel: v. 11, tan au lieu de tro (et que·l pour que llo), v. 12, ni au lieu de n'es; ces corrections paraissent assurées. V. 13, j'écris: quant n'er for, au lieu de n'es des mss; v. 15, mss. il saup lo ver, fatz om... Appel propose: E·n... fassa·m; j'adopte fassa·m, mais je garde il saup sous la forme du présent: il sap; v. 19, l. patz? V. 19: mss. petitz; il faut une rime en -or; j'adopte doussor avec Appel. V. 20, lire: que·l seus bos pretz floritz? Mais au v. 38 on a jauzimen au lieu de jauzimens à cause de la rime; peut-être ici aussi la rime a amené floritz. V. 28, salutz en breu escritz: saluts (saluts d'amour, au sens de genre poétique ou saluts tout court) écrits en lettre, en forme de lettre; cf. J. Rudel, Senes breu de pergamina (Quan lo rius). v. 27: mss. s'omielis tant sa gran ricor; Appel propose de lire granda, ce qui me paraît peu probable; je propose midons avec suppression de tant. V. 30, la leçon du ms. ne me satisfait pas; c'est la répétition du v. 28; on attendrait: «Je suis trop fou d'avoir une telle pensée» (il faudrait lire: ai tal pensamen); «je ne lui demande pas cela» ou «je ne demande rien de sa main, mais qu'elle souffre seulement...»; man me paraît devoir être changé en: mas (sofra solamen); v. 31, [quez an] ver [s] leis? Appel: Ans vuelh; v. 34-35, le sens des vers manquants paraît être: «Je fus saisi d'une profonde tristesse depuis le jour (depois cel di?)» etc. V. 39: la joie qui attend la pitié, qui attend, qui espère de la pitié.

Cette pièce a été imitée par le grand poète valencien Auzias March: Nom pren axi com al petit vaylet. On trouvera cette poésie à la fin de l'édition.

XVI [No. 18 de Bartsch].

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