Parce que je suis républicain.
Pendant son séjour au ministère de la guerre, le général Boulanger, tout en faisant passer au premier rang de ses préoccupations l’organisation militaire de la France, s’est montré nettement républicain. Dès le début, il n’hésita pas à prendre contre les prétendants et leurs familles les mesures imposées par l’intérêt de la République. Plus tard, il réprima rigoureusement les velléités factieuses qui se manifestaient, en petit nombre, dans quelques corps de l’armée française.
Il est donc très naturel que cette attitude lui ait valu le concours et l’adhésion du parti républicain, peu habitué à rencontrer une aussi grande netteté de conduite chez les hommes placés à la tête de l’administration de la guerre. Ce qui est plus surprenant, c’est qu’on ait pu constater, pendant de longs mois, du côté de la droite elle-même, des sympathies réelles ou simulées qui ne perdaient pas une occasion de se manifester, à tel point qu’on pouvait se demander s’il n’y avait pas une intention de compromettre le ministre.
Tout à coup, dans les derniers temps du ministère Goblet, se produisit une volte-face subite.
Les sympathies se transformaient en haine. L’adhésion patriotique de la droite faisait place à une campagne systématique de dénigrement. Que s’était-il passé ? Quelle était la cause de ce revirement subit ? Je ne veux pas même essayer quant à présent de répondre à cette question ; j’y reviendrai tout à l’heure. Je me borne à constater un fait, qui est celui-ci : sans cause apparente et avouée, la droite, jusqu’alors sympathique au ministre de la guerre et hostile à l’opportunisme, devenant l’alliée de l’opportunisme et déployant contre le ministre de la guerre une véritable rage.
Les opportunistes, ou pour mieux dire les ferrystes, pour arriver au pouvoir et assurer dans l’avenir leur réélection, avaient besoin du concours de la droite. Qu’il y ait eu ou non pacte formel, il y a eu tout au moins entente indéniable. Des hommes, qui se proclament républicains, mais qui sont, au fond, hostiles à toutes les réformes réclamées par le parti républicain, ont mis leur main dans la main de la droite, comme on met la main dans un engrenage. Ils occupent aujourd’hui les emplois ministériels, c’est vrai ; mais ils sont prisonniers de leurs complices, victimes de leur excès d’habileté, et condamnés qu’ils le veuillent ou qu’ils ne le veuillent pas, à faire de la politique antirépublicaine, à gouverner contre la démocratie.
Si c’est ainsi qu’ils comptent assurer le succès de leur entreprise électorale, ils se font des illusions étranges. Ces personnages devraient se souvenir du 24 mai et du 16 mai. Ils ont beau s’efforcer d’ajouter l’hypocrisie à leur œuvre de réaction, le suffrage universel n’est pas et ne sera pas dupe. Mais c’est le propre des réactions, en ce pays, — l’histoire contemporaine nous en apporte la preuve constante — de n’avoir jamais su mesurer leurs coups, prévoir l’avenir ni comprendre le sentiment du pays.
Pour sceller cette alliance avec la droite, complétant l’entente avec l’Allemagne, il fallait donner à la droite des gages. Quels ils furent ? l’événement l’a déjà montré. D’abord, et avant tout, la retraite du général républicain qui, par sa ferme attitude, rendait confiance au pays ; puis, la promesse de faire échouer en fait la loi militaire, promesse tenue par le rejet de l’article 49 ; puis, la restitution aux curés factieux des traitements retenus ; puis des engagements sur les rapports de l’Etat avec l’église catholique, sur un arrêt dans la laïcisation des écoles, sur la tolérance envers les congrégations expulsées. Nous en passons, sans doute, et l’avenir ne tardera pas à nous éclairer.
Ce qu’on peut dire et ce qu’il faut dire, c’est que la retraite du général Boulanger correspondait à la mise en pratique du nouveau système de gouvernement inauguré depuis quelques semaines, c’est-à-dire du gouvernement des curés.