COMMENT JE SUIS BOULANGISTE · I
Je l’ai déclaré à la tribune, je suis heureux de le répéter ici : personne plus que moi ne redoute, dans une démocratie, la glorification à outrance d’un individu, surtout si cet individu est un chef militaire, dispose ainsi d’une partie de la force publique, et peut être tenté de faire tourner cette force à son profit personnel.
Si le général Boulanger, demain, était pris du choléra ou succombait à une attaque d’apoplexie, y a-t-il un Français capable de considérer la France comme perdue pour cela, et disposé à désespérer du salut de la patrie ?
Non, l’existence de la patrie n’est pas liée à l’existence d’un homme.
Non, le temps est passé des sauveurs, des hommes providentiels et des hommes indispensables.
Mais s’il n’y a pas d’hommes indispensables, il a des hommes utiles. Et les hommes utiles sont surtout ceux qui, placés dans des situations importantes, ont su faire dignement leur devoir. Que le pays leur en ait de la reconnaissance, il faut s’en féliciter : c’est le contraire qui serait déplorable. Qu’une grande popularité s’attache ainsi à leur nom, surtout quand il y va de l’existence nationale elle-même, c’est l’indication d’un profond sentiment de patriotisme, et l’on doit s’en réjouir.
D’ailleurs, dans toutes les périodes de notre histoire, et surtout de notre histoire la plus récente, est-ce que le sentiment populaire n’a pas manifesté ses tendances en les personnifiant ? Est-ce que, pour ne parler que de ces dernières années, il n’y a pas eu des Gambettistes ? (Le président actuel du Conseil, tout récemment, se vantait à la tribune d’être un Gambettiste.) Est-ce qu’il n’y a pas encore, à l’heure présente, des Clémencistes, qui donnent ainsi leur adhésion à la politique de l’éloquent orateur de ; l’extrême-gauche ?
Cela veut-il dire que Clémenceau s’apprête à usurper le pouvoir suprême et que Gambetta ait caressé le projet de se faire proclamer roi de France ? En aucune manière.
Tant que l’éducation politique ne sera pas poussée à un degré de raffinement qu’on peut encore longtemps attendre, le sentiment populaire trouvera commode, par une sorte de synthèse instinctive, de s’affirmer sur un nom propre, sans qu’il y mette pour cela aucune pensée d’abdication ni de servilité.
C’est humain et c’est inoffensif ; en tout cas, c’est un fait contre lequel les plus belles théories du monde ne sauraient prévaloir.
Donc, il y a aujourd’hui dés Boulangistes ; c’est la Prusse, c’est le ministère Rouvier, c’est la Droite qui l’ont voulu.
Et, en me déclarant Boulangiste, je ne fais pas litière, devant un homme, de ma raison d’homme et de ma souveraineté de citoyen. Mais je trouve le moyen, en un seul mot, de protester à la fois contre la Droite, contre le cabinet Rouvier, contre la politique prussienne, — et pour la patrie.