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Chapitre 4

La Saône arrivée précipitamment ce matin, avec ordre de nous prendre la moitié de notre équipage, la compagnie de débarquement et l’armement des petits canons, — nos meilleurs hommes, tout ce que nous pouvions donner ; — avec recommandation de les embarquer la nuit, de cacher aux Annamites ce départ, ce grand vide à bord.

Et ils sont partis ce soir, après le branle-bas. Mauvais temps, — nuit noire. Destination inconnue. Cela, impressionnait très péniblement de les voir tous s’armer à la hâte, ranger leurs sacs, leurs vivres, faire leurs adieux. Tous mes pauvres gabiers, — ceux qui m’apportaient de si belles fleurs les jours d’aiguade, — s’en sont allés. J’ai reçu mille petites recommandations pour des mères, des fiancées, des jeunes femmes ; les uns m’ont confié leur argent, d’autres leur montre, leurs petites choses précieuses, ne sachant pas ce qu’ils vont devenir.

Un seul officier est parti avec eux ; nous nous connaissions depuis quinze ans, lui et moi, depuis l’école ; nous avions vécu en bons camarades, nous accordant une estime réciproque, — et, mon Dieu ! il semblait que ce fût à peu près tout. — En recevant ses recommandations, à lui aussi, son baiser d’adieu, j’ai compris que c’était, au contraire, très solide entre nous deux, que nous étions très attachés l’un à l’autre.

Au milieu de la nuit noire, ils s’entassaient dans les canots qui les emportaient. Un cliquetis d’armes, des adieux à voix basse ; pas de cris ni de vivats, un vrai départ tranquille de braves ; — puis, plus rien que le bruit du vent et de la mer, et, sur eux qui s’éloignaient, l’obscurité profonde de cette nuit d’orage. Où s’en vont-ils tous, et quels sont ceux qui ne reviendront pas ?…

J’ai dormi deux heures sur ce départ, jusqu’au moment où un timonier est entré dans ma chambre et m’a dit, en allumant une bougie, cette phrase éternelle qui depuis tant d’années me poursuit : « Cap’taine, il est minuit moins le quart. » Alors j’ai vu s’éclairer toute la compagnie alignée de mes bouddhas, me donnant, dès le réveil, le sentiment de l’exil, de l’extrême Asie. Je me suis levé triste, le cœur serré, pour faire le quart sur un bateau à moitié vide.

Quart de nuit au mouillage, par temps redevenu calme ; rien à faire.

« Factionnaires à l’appel ! » — On me répond qu’il n’y en a plus. C’est juste, j’oubliais ; il me faut toute sorte de combinaisons pour en trouver.

Quand ils sont à leur poste, je prends, pour me distraire, un livre nouveau de Leïla-Hanum, que des amis de Paris m’ont envoyé parce qu’il parle de Stamboul.

Pas de chance, moi qui ne lis jamais ; je tombe justement sur un passage, — charmant d’ailleurs, — qui me cause une angoisse de souvenir :

«… Nedjibey voilée s’en alla seule à Sultan-Achmet ; c’était un matin de printemps, la saison fraîche où l’on vend à tous les coins de rues les fleurs parfumées des jonquilles... »

Oui, en effet, je me rappelle… tous ces marchands de fleurs et ce frais printemps. — C’était, précisément la saison où il m’a fallu quitter le pays turc… Et voici que la phrase douce de Leïla-Hanum vibre lentement dans ma tête comme le son d’un glas lointain. Oh ! mon départ de Stamboul ! Comment dire ces impressions-là, si complexes, où tant de choses étaient mêlées : l’affreux déchirement de notre amour, la tristesse morte de cette grande ville de l’Islam ; et ce charme du printemps qui arrivait, ce vent tiède qui semait par les petites rues désertes les fleurs roses des pêchers. Ces dernières journées avant l’appareillage, ces heures de grâce, ces dernières courses d’adieu dans ce Stamboul où le printemps naissait, où les fleurs des jonquilles se vendaient à tous les coins de rues, répandant partout leur odeur suave…

Alors j’ai fermé le livre et suis remonté sur le pont. Le bord était plus silencieux que de coutume, la nuit encore plus calme.

On entendait seulement la plainte régulière d’un malheureux qui se meurt à l’infirmerie, d’un abcès au foie, une des maladies de ce pays jaune.

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