Chapitre 12
Les roulottes se traînent au flanc droit de la chaussée, ras à l’accotement, pour que le cheval, qui est borgne à gauche, se croie dans une prairie et avance par plaisir. L’été cire et boursoufle leurs planches décolorées ; il suffirait de les renverser sur leur derrière, pour avoir tout le long de la route une armée de moulins à vent sans ailes, tels que vous en voyez, en Hollande, au bord du chemin de fer, moulant la fumée. L’été cire et boursoufle les côtes du cheval que la peau inonde comme un tapis râpé. Sur le toit, le singe cherche ses puces, inquiet comme s’il commettait une mauvaise action et les prenait à d’autres, puis il les mange en cachette, car on les lui arracherait pour les dresser. De petits bohémiens errent dans les fossés, s’attardent aux aqueducs, aux caniveaux, sûrs que personne ne les volera. Les estropiés restent autour de la voiture, soufflant quand elle s’arrête. Tous prennent l’angélus pour des glas et s’étonnent que tous les soirs, à la même minute, un homme meure. Aux volets battent des touffes de lavande sèche que les cahots égrènent sur la route, sur les crottins, où les moineaux pressés la prennent pour de l’avoine. Parfois le cheval aperçoit une barrière et s’arrête, croyant être au bout de la prairie ; parfois le soir passé, si le soleil s’est couché du côté où il est borgne, on doit, pour l’arrêter, mettre une main sur le bon œil. Puis, un chien-loup qui rabat les poules vers les voitures. Puis en arrière-garde, très loin, deux amoureux, nés dans des roulottes différentes, qui un jour, on ne sait pourquoi, se rattrapèrent.
Ceux-là, Jean les laissait défiler devant l’octroi, sans mot dire, mais, ce soir, c’était déjà la deuxième roulotte qui passait au trot d’un cheval dont les crins n’avaient pas servi à prendre des alouettes, pimpante, avec des contrevents et des brancards passés au ripolin, trottinant comme une maison de garde-barrière qui aurait égaré son chemin de fer. Tandis que les autres se hâtaient de traverser la grand’rue et se taisaient dans le bourg ainsi que sur un gué, celle-là arrivait sans surprise, sûre comme une automobile de trouver le bourg à la borne indiquée. Jean la suivit, se dissimulant derrière les volets des magasins et la vit s’arrêter devant l’hôtel ; un homme sec, en paletot, tendait des valises au patron. L’enfant reconnut Cambronne, le contrebandier, et courut prévenir son père.
Mais une servante l’avait signalé, et quand il revint à la main de l’employé, il n’y avait plus dans la voiture qu’une seule caisse. On s’attroupait, Bavouzet au premier rang, ricanant, sa toupie à la main comme une fronde. Cambronne protestait et ne se rendait pas ; il exigeait que le père montrât sa plaque, bien qu’il le connût, à l’exemple de ces voyageurs de troisième classe qui exigent du contrôleur qu’il passe des gants pour oblitérer leur billet ; mais Jean, impatient, avait déjà fait sauter le couvercle, et le gibier apparut. Il y avait là onze cailles serrées comme des alouettes, on se demandait ce qu’avait dû devenir la douzième ; des perdrix rouges, de celles qui s’appellent le soir, pour savoir s’il fait nuit partout ; puis quelques-uns de ces canards madrés et balourds, qui parfois, dans les airs, se trompent et, au lieu de voler, nagent, hébétés, de leurs palmes inutiles ; enfin un lièvre, dont le nez s’était arrêté de battre sans doute à l’heure exacte de sa mort, ainsi que les montres dans les habits des noyés – tous une goutte de sang au bec ou au museau, tous un crin cassé autour du cou, comme s’ils avaient pu briser leur piège et s’étaient ensuite affaissés, morts de joie.
La colère mettait des nuances appareillées dans les yeux vairons de Cambronne, mais il ne pouvait alléguer qu’il avait ramassé les oiseaux au-dessous des fils et le lièvre au pied du poteau télégraphique. Bien qu’il entendît les murmures favorables de la foule, il capitula. Il sortit même de sa veste une sarcelle aux ailes ourlées de noir, déjà en deuil, et la déclara, par plaisanterie. Jean fut étonné que son père ne comprît pas l’affront, et délivrât au milieu des rires un ticket d’octroi. Il chargea le gibier sur ses épaules, sur ses bras, fourra les cailles dans ses poches, et traversa fièrement la foule.
Mais, à part le vieux père Pin, qui savait le gibier destiné à l’hôpital, personne ne lui dit bonjour. Derrière quelques femmes de journée qui raclaient les tables de l’auberge, le petit duc le suivait d’un œil humilié, et il se cacha à son passage.
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