Chapitre 3
Des dames viennent me voir parfois, accompagnées de demoiselles et de petites filles. Les unes enlèvent leur chapeau, et leurs cheveux nus apparaissent, mais leur visage perd sa bonté et son calme, car une tête sans chapeau frappe brutalement vos yeux comme une lampe sans abat-jour ; sa clarté inonde, file, et se distribue aux plus petits objets. Mais le chapeau la tempère, la ramène sur nous seuls, et j’aime chauffer mon visage à l’ombre du chapeau, comme mes mains à l’ombre des abat-jour. Puis ces dames partent, et leurs filles ont eu tort de prendre des ombrelles car elles les oublient. Urbaine les rapportera, en allant à la poste.
Alors, couché sur le dos, je vois le plafond ; couché sur le côté droit, je vois la fenêtre. Tous deux me cachent le ciel, mais j’aperçois sa lueur à travers les brise-bise mal réveillés qui s’étirent au long des barres d’or, empesés et blanchis comme des linges de communion. On les appelle mystères, car ils nous cachent la campagne, les chariots et les passants impénétrables, et les ombres seules les traversent. Urbaine vient parfois les tirer, regarde les plaines à travers un reflet d’Urbaine, rentre, lente, dans les coulisses, et je vois le décor jusqu’à l’horizon. C’est l’horizon vert et bleu d’où viennent les routes ; notre bourg n’en est qu’à neuf kilomètres et le vent de La Châtre y traîne les ramiers et les nuages. Ils se posent sur une vieille tour, qui le flanque et le domine, et qui surveille un deuxième horizon plus proche des villes.
Or, la nuit ressemble au jour, toute lumière étant filtrée par des rideaux ou par des globes, et je ne sais plus quand je dois dormir, et nulle force ne passe, à heure fixe, sonnant le couvre-feu. La nuit s’étale au flanc du jour, de plain-pied, et l’un n’est plus le corridor de l’autre. Le sommeil flâne dans les deux salles, s’assied sur le premier fauteuil venu, se lève et s’accoude à des fenêtres. Les gestes d’Urbaine sont lents et décomposés. Je pense au bruit qui les accompagne et les anime ; je pense au temps, mon compagnon, qui rend les jours infinis et les semaines brèves, au temps qui cesse de battre, le soir, au moment où l’on sent que quelqu’un va allumer la lampe, mais où l’on ne sait encore si c’est soi-même ; ou le matin quand je ne peux dire si la cheminée qui ronfle me réveille ou bien me berce.
Je pense que le père Voie a été petit, a joué aux billes et au boulet. Il a été malade, et des demoiselles affairées l’ont, comme moi, étendu dans un lit d’homme. Elles ignoraient qu’il ne grandirait guère, et que, maintenant encore, ses pieds ne heurtent pas le fond de sa couchette.
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À la droite de notre maison, accolée à nos poulaillers, il y a la pharmacie. Nous voyons, quand il a plu, les reflets de ses bocaux dans les flaques de la rue, et les jours de foire, les petits ânes s’en effraient et les contournent. Urbaine surveille les personnes qui sortent de la boutique et connaît ainsi tous les malades du canton ; mais elle ne peut savoir leur maladie et ignore qui doit mourir.
Un jour, la femme rouge que j’avais vue au bras du père Voie en sortit, portant des flacons. Elle allait d’un pas fatigué et ses cheveux semblaient rouillés, comme s’il avait beaucoup plu sur eux. J’étais seul à la fenêtre et l’appelai.
Elle s’arrêta, surprise et inquiète. Je me taisais. À la fin, comme il fallait parler, je demandai si le père Voie repasserait bientôt.
Elle sursauta.
— Mais il meurt, mon chéri, il mourra ce soir.
Je ne sus pas tout de suite si la nouvelle m’attristait, mais je n’en étais pas étonné. Pourquoi le père Voie ne serait-il pas mort ce soir ?
La dame s’accoudait maintenant à la fenêtre, étalant ses bouteilles sur la pierre d’appui. Une phrase entendue me revint bien à propos.
— Est-ce qu’il se voit mourir ?
Urbaine posait cette question à tous les parents d’agonisants et si l’on se voyait mourir, mon Dieu, tout était fini.
La femme ne me répondit pas ; elle avait remarqué ma maigreur, ma pâleur et prit ma main. Il pleuvait ; je ne sais dans quelle chambre une machine à coudre se tut. Il n’y avait pas de raison pour que je ne lui souris pas : nous nous regardions, bien en face ; elle avait dû, jadis, pleurer deux fois chaque chagrin, car ses prunelles aussi étaient rouillées. Jamais je n’avais vu d’yeux moins profonds. Ils étaient tout en surface et un oiseau les aurait bus. Ce n’étaient pas de ces yeux qui vont jusqu’au fond de la tête chercher des larmes, mais je m’y voyais cependant tout entier, car les petites flaques des routes mirent mieux le soleil que les puits profonds.
Soudain, elle recula ; Urbaine avait surgi derrière moi, prenait ma main et l’essuyait, saisissait les fioles et les jetait une à une sur le chemin. Elles s’écrasaient dans l’eau en taches rouges et bleues et l’on eût dit que les bocaux, curieux, se reflétaient jusqu’aux pieds de l’amie du père Voie. La dernière, une petite bouteille trapue et têtue, resta intacte. La femme la ramassa et se mit à pleurer, menaçant Urbaine.
Celle-ci attendait, muette, les bras sur les hanches, encadrée par la fenêtre. Le père Morin s’approchait, goguenard. Le maréchal-ferrant arriva, les bras retroussés, comme s’il allait rouer quelqu’un ; son compagnon le suivit, un fer au bout d’une pince qui grésillait sous la pluie. Puis vint le serrurier, avec un marteau. On avait l’air de préparer un supplice.
Mais les apprentis appelaient la femme Amanda, puis Violetta, et parlaient de l’embrasser.
Le père Morin, appuyé sur son bâton, hasarda un mot : – Dame, ma fille, elles sont bien cassées.
Sa fille se tut, serrant ses lèvres comme on serre des dents, et partit, essuyant son doigt qu’un éclat de verre avait coupé. Urbaine ne bougeait pas et contemplait les tessons, que le père Morin touchait du bout de sa canne, la rue, et le soleil qui revenait, témoin de sa victoire. Mais elle dut fermer la fenêtre, car il montait du sol une odeur d’iode et de camphre.
Je lui tournai le dos et allai vers mon lit, car je ne savais pas, et lui donnais tort contre la femme poudrée.
Elle vint vers moi, caressante.
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