Chapitre 6
Les méteils débordaient la terre ; les libellules, mal aiguillées au pont, flottaient, désorientées, au-dessus des routes qu’elles prenaient pour des ruisseaux, cherchant en vain le sens de leur courant. Les chiens qu’on appelait tout court Black ou Miraut vous hurlaient longuement leur nom de famille.
Quatre chefs cantonniers mettaient en massifs l’ancien potager où l’agent voyer recevrait un jour la pharmacienne. Habitués à soulever des cailloux, ils trouvaient la terre légère, et parfois, par jeu, s’en lançaient des mottes. Mais ils n’aimaient pas les mêmes fleurs. Bénoche préférait le géranium, qui chasse les fourmis ; Pazy l’exécrait, parce qu’il sent la sardine, et Badou les écoutait, indifférent, car il n’avait jamais respiré de près les fleurs et se sentait disposé à semer du gazon sur les massifs, si cela leur faisait plaisir. Parfois, pour les calmer, l’agent voyer devait apparaître au perron, sifflotant.
Depuis qu’il avait entrevu la chambre de la pharmacienne, des oiseaux divins sifflaient dans son âme. Il bâillait comme s’il aspirait l’air pour la première fois ; il eût voulu s’asseoir sans avoir à poser ses bras sur les appuis des fauteuils ; il eût voulu se promener sans avoir à remuer les jambes ; et il enviait les paysans qui marchent en tête des attelages, le dos sur le joug, et que les bœufs semblent pousser. Son complet de demi-saison lui avait pesé soudain aux épaules, et le tailleur était venu : il lui avait révélé une étoffe anglaise qui faisait merveilleusement en jaquette, – c’était d’ailleurs très bien aussi en veston, – et il était reparti, très vite, dans la hâte de couper. Il comprenait pourquoi il y a des escarpolettes, des hamacs, et projetait de s’en monter un avec des filets de pêcheur, qu’un de ses gardes avait saisis parce qu’ils n’avaient pas la largeur de maille. La pharmacienne rirait et trébucherait en le rejoignant au hamac comme une baigneuse qui remonte en barque. Elle aurait l’air d’avoir une voilette, tout autour de son corsage et de ses jupes. Le filet les ramènerait irrésistiblement l’un sur l’autre, et lui s’arrangerait de manière à ce qu’il se fermât au-dessus d’eux.
— Chère Vénus, dirait-il.
— Mon cher Mars, répondrait-elle.
La corde du hamac aurait dessiné sur les bras nus mille losanges, et sur chacun il y aurait place pour un baiser. Le filet, pour les lèvres, avait la largeur de maille.
Ils causeraient, pour causer :
— Ne trouvez-vous pas drôle, dirait-il, que l’on défende aux jeunes gens de vivre avec des maîtresses, sous peine de phtisie, – et que leur santé soit bonne, dès qu’ils sont mariés, leur femme fût-elle leur ancienne maîtresse.
— Oui, murmurerait-elle, rougissante.
Il lui apprendrait à se défier des opinions reçues, du mariage, de la religion :
— Peut-être vous représentez-vous Jésus-Christ comme un adolescent aux traits de femme, aux cheveux roux et bouclés ?
— Pourquoi pas ? dirait-elle.
Il sourirait :
— Parce que vous auriez tort, amour. Il était sec, petit et brun. N’allez pas oublier, amour, n’allez pas oublier que c’était un juif.
— Je t’aime, répondrait-elle, je t’aime de toute mon âme.
Et ils oublieraient à ces jeux que leur amour était fait d’adultère de même que les enfants oublient à sucer leur sucre d’orge qu’il est fait avec de l’orge.
C’est ainsi que l’agent voyer rêvait sur ses bordereaux, lorsqu’on frotta ses pieds sur le décrottoir, et qu’on frappa. Il se garda bien de répondre car les mendiants eux-mêmes décrottent leurs pieds, comme s’ils faisaient une visite, et souvent aussi la femme de ménage sonnait, parce qu’elle avait oublié sa clef.
— Qu’elle la retrouve, pensait l’agent voyer. Et si elle ne la retrouve pas, qu’elle en fasse faire une seconde à ses frais. Et que ma chambre ne soit pas prête, lorsque je me coucherai !
Or c’étaient les Câlines, debout sur le perron, inclinant la tête vers le ciel comme si on devait leur tendre, du premier étage, une échelle de corde. Leurs petits cœurs tremblotaient dans leur poitrine comme une noisette dans une coquille de noix. L’aînée rebaissa les yeux sur les gros moellons de la porte, mais un gamin y avait écrit au charbon : « Zut pour celui ou celle qui le lira », et, déconcertée, elle refrappa, mais en souhaitant que la femme de ménage fût absente. Elle l’était. Ce fut l’agent voyer lui-même qui ouvrit, et si soudainement qu’elles eurent peur. Il sourit et les introduisit dans son bureau. La cadette prit les devants ; la large chouette étalée sur son chapeau couvait des pensées malicieuses.
— Nous ne nous assiérons pas, dit-elle. Pardonnez à deux vieilles filles, qui ne savent pas farder la vérité. Nous ne nous assiérons pas.
Il répondit, toujours souriant :
— Mademoiselle votre sœur s’assiéra. Ce fauteuil lui tend les bras. Je me permettrai également de déboucher cette bouteille de limonade.
La cadette devint offensante :
— Mademoiselle ma sœur s’assiéra si elle veut. Elle boira votre limonade, si elle y tient, pour vous faire plaisir, et bien qu’elle sache ce que la limonade lui réserve. Pour moi je n’ai qu’un mot à vous dire : vos assiduités ont compromis Coco Rebecque, notre cousine. Vous lui devez de cesser une vie d’inconduite.
L’agent voyer la fixait, ahuri, et répliqua, grossier à dessein :
— Mais, pardon, vous confondez. C’est M. Rebecque père qui vit dans l’inconduite avec la belle Fatma !
La cadette rougit sous l’outrage, et cria :
— Est-ce lui qui aime notre voisine ?
— Quelle voisine ?
— Cette éhontée !
— Quelle éhontée ?
— La Pharmacienne !
Vous avez peut-être vu des châteaux de cartes s’écrouler ; ou plutôt vous avez vu s’écrouler, dans le crépuscule, de vrais châteaux de granit et de marbre, si près du couchant que les grès en flambent, posés sur les croupes des monts comme des palanquins, avec des tours si larges, que l’on gravirait à cheval les escaliers ; ou plutôt encore, vous avez vu une toute petite villa, reléguée sur une colline comme un enfant malade, et que la foudre a choisie, par caprice. Ainsi s’évanouirent les espérances de l’agent voyer. Il ne trouva que la force de dire :
— Voici la porte, mesdemoiselles.
Elles regardèrent la porte, sans comprendre, comme si elles s’attendaient à ce qu’il leur expliquât ainsi tout le bureau : – Voici la fenêtre, voici le plafond, voici la corbeille à papier. Et d’ailleurs l’agent voyer lui-même ne voulait pas qu’elles s’enfuient. Il se cramponnait à elles, comme les naufragés à la première planche, fût-elle du navire qui les aborda.
— Et vous, mesdemoiselles, n’avez-vous jamais aimé ?
Elles baissèrent la tête. Toutes deux, en effet, avaient dû aimer, et en cherchant un peu, elles se le rappelleraient, à coup sûr ; elles se rappelleraient un cousin, qui ne les embrassait que sur la joue qu’elles découvraient en penchant la tête ; un autre cousin qui avait dû hésiter entre elles deux, puisqu’il était mort avant d’en avoir choisi aucune ; et quel désir elles avaient eu de connaître le frère de M. Blebé, le ténor ; et Pierre Loti, s’il était venu vers elles, suppliant et menaçant à la fois, comme elles l’auraient aimé ! Câline cadette se repentit de sa cruauté. Elle dit :
— Certes, nous ne voulons pas que vous rompiez du soir au lendemain. Vous recevrez un mot de MmeRebecque, qui vous priera de venir passer le dimanche à sa villa d’Antrague. Ne refusez point. La Pharmacienne y sera. Nous vous le promettons. Vous ferez vos adieux tout à votre aise. On ne saura jamais ce qu’il y a eu entre elle et vous.
On ne saura jamais non plus par où les Câlines sortirent. L’agent voyer se retrouva seul, hébété, réveillé par un coup sec frappé à la porte. C’était Bénoche : fallait-il mettre des géraniums ou des zinias dans les massifs ?
— Mettez-y du crottin, si vous voulez, répondit l’agent voyer.
Puis il se mit à la fenêtre, et il n’eut qu’à pencher la tête pour pleurer. Le vent était si humide qu’il ne pouvait sécher ses larmes. Elles tombèrent des demi-heures entières ; et il tenait son mouchoir au-dessous d’elles ; et il pensait : – Jamais de ma vie, non jamais, je n’ai autant saigné du nez !
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