Chapitre 4
Le père Voie est mort hier, pendant son sommeil, si doucement qu’on n’osa pas le réveiller, mais on ne me permet pas d’aller à l’enterrement, et je boude.
Jamais je n’aurais cru qu’il fût, pour un malade, aussi facile de bouder quand, à chaque minute, les mains ennemies vous apportent des tisanes, replacent vos coussins et, inoffensives, chauffent des ouates, quand chaque geste et chaque bruit de tasse est une caresse. Je me trompais. De ma tête couchée, je domine mes parents et Urbaine ; je les suis d’un regard obstiné qui les embarrasse ; ils vont, s’assoient et feignent de s’intéresser au feu, à ses chenets, à ses pincettes, mais ils doivent bouder avec tout leur corps, et ils ont des brusqueries et des douceurs inexpliquées ; leurs yeux regardent trop droit, ils battent l’oreiller trop fort. Moi, caché par mes draps, je n’ai qu’à fermer les yeux pour être naturel et impassible.
Je boude ; mais je n’ai plus, comme autrefois, ce remords qui prolongeait et énervait ma bouderie ; voilà qu’elle facilite mes actes, mes pensées, comme un pouce blessé et coiffé d’un tampon vous oblige à simplifier vos mouvements. Mon jour, mon jour limpide s’écoule comme un fleuve sans îles et sans rives. Voilà que je me désintéresse de tous les événements qui coupaient autrefois ma vie, la perte de la clef de la cave, la perte d’un dé, – je sais d’ailleurs où il roula. Je me désintéresse d’Urbaine, de tout ce qui touche à Urbaine, c’est-à-dire du vent, contre lequel elle ferme les persiennes ; de la nuit, qu’elle signale en revenant de l’office ; de l’incendie d’une petite ferme, qui brûle au milieu des sapins. On ne sait pas si les chèvres sont brûlées.
Parfois vient une femme qui ignore que nous boudons, et qui bavarde, nous unissant malgré nous dans sa parole et dans ses regards, une vendeuse de fraises, qui sent le fromage blanc ; une couturière, dont les mains tapotent le long de mon lit, comme si, au lieu de les border, elle voulait faufiler mes draps. – Il sera guéri dans huit jours, annonce Urbaine.
Je souris de son ignorance ; ma maladie, certes, devait finir à jour fixe, comme les bourrasques, comme l’hiver, mais je sens que ma convalescence pourrait durer toujours, comme les automnes d’octobre qui ont mille raisons d’agoniser, et pas une de mourir. Ma maladie appuyait sur un point donné de mon corps ; ma convalescence au contraire m’entoure d’un manteau léger, ou bien elle me semble une force douce qui met tout à niveau dans mon corps étendu, qui distribue jusqu’à mes genoux la chaleur amassée, pendant deux mois, au cœur, et elle circule dans les plus petites de mes veines. Elle parvient jusqu’à mes oreilles, qui chauffent, rougies ; jusqu’à mes pieds qui s’éveillent de leur inertie, se collent ensemble au mur qui les repousse lentement, et se séparent, et se rendent des visites menues et délicieuses. Ma taille me serre comme un maillot ; mes yeux s’appuient sur les vieilles couleurs familières, puis, lassés, regardent l’intérieur des paupières, d’un velours sombre où fondent des opales. Tout mon corps m’appartient comme un jouet nouveau ; je le manie, émerveillé, et je sais maintenant m’écouter quand je parle. Mes lèvres sont si chaudes qu’elles se distendent. Je souris.
Alors, pour mieux bouder, j’essaie de penser à la chose la plus triste du monde. Mais cela m’est presque impossible. On croit que l’on va tout de suite, dès la première pensée, imaginer le malheur d’entre les malheurs, qu’il suffira de le saisir et de le passer devant ses yeux, comme une herbe malfaisante, pour les faire pleurer. On se dit : le voilà, le malheur plus grand que tous les autres, et une fois près de lui, nous ne le reconnaissons pas. Nous passons, hésitants, au milieu du chagrin comme au milieu du brouillard ; on le croit plus épais là-bas, on y court, mais on apporte autour de soi, partout où l’on s’arrête, un cercle d’air incolore. Pourquoi pleurer les morts dont on a encore des photographies, où ils vous regardent, indulgents, déjà pâles, avec de si larges cravates ; pourquoi pleurer sur nos plus chers regrets ? Voilà que je souris, en pensant aux grives mortes, à la caille, qu’un jour de colère, j’assommai ; je souris aux mendiants couchés sur les silos ; je te souris, vieux chien, mangeur de chats. Voilà que pour pleurer, je dois penser à ce qui m’est indifférent, à ce qui ne souffrira pas : à des linges effilochés, au vernis des pieds de table, qui brûlent d’un feu sans lueur ; à un petit couteau que j’ai perdu dans un champ où il y avait une mare, des barrières, des ombres de poiriers, et que je devine si rouillé, si désorienté entre le gravier et les herbes, que c’est, mon Dieu, à désespérer.
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Le soir, vers cinq heures, quand l’odeur des sureaux et le vent d’Est sont montés dans ma chambre, nous fermons les fenêtres pour les y garder toute la nuit. On me laisse seul, puisque je boude ; mais par la porte ouverte, je vois, encadrée par les linteaux, ma sœur broder des tapisseries que ma mère, jadis, commença. Au dehors on ne voit pas le ciel ; on sent qu’il tombe quelque chose, mais vous ne sauriez dire si c’est la neige, la pluie, ou simplement le soir et les nuages. C’est l’heure où le drap ne fait plus partie de votre corps, et se soulève, douillet, avec de petits courants d’air ; c’est l’heure où le regard se pose sur les consoles, où l’on voudrait embrasser quelqu’un qui ne vous embrasserait pas ; c’est l’heure des heures menues que notre hâte ne divise plus en secondes, et où la pendule bat, pour son plaisir, à la mesure de notre cœur. Et quand j’ouvre les yeux, je vois ma sœur, – ma sœur, dont je ne vous dirai jamais le nom. Et quand je ferme les yeux, des formes passent qui lui ressemblent. Puis je cesse de penser, pour mieux entendre, et c’est le bonheur. Elle cause à des êtres que je ne vois pas, à ma mère, à Urbaine, elle sourit aux glaces, et des reflets et des paroles lui répondent : puis tout se tait, excepté mon cœur ; puis le journal qu’on lit se froisse, puis le vent qui passait voit de la lumière aux fenêtres et veut entrer ; mais les brise-bise restent raides et empesés, pour lui faire croire qu’il n’y a personne. Il passe. Puis une plume écrit, s’arrête, rature, hésitante comme une pensée ou comme une souris. Puis la lampe, la lampe s’allume ; le soir, au dehors, devient subitement la nuit ; le soir d’aujourd’hui est mort, et la bonté qui est en vous devient tristesse ; les parquets luisent comme des mers profondes ; une ombre douce marche sur elles sans enfoncer, pour m’apporter, ô ma sœur, tes cheveux clairs où j’embrouille mes doigts ; le soir est mort, et toute cette tristesse devient lassitude. Je pense alors que tu mourras ; j’éveille en moi des pensées cruelles, mais émoussées, et qui ne blessent plus. Je les aiguise sur mon âme engourdie, et j’y prends plaisir, comme j’en prenais à passer sur ma langue cette herbe râpante. La langue saigne, mais il n’y a ni plaie ni douleur, et l’on boit son propre sang comme si c’était celui d’un autre.
Ne bougez pas, ne parlez pas ! Elle est debout, sur ma descente de lit ; la porte de la chambre se ferme, et la voilà isolée contre le sol, qui s’enfonce, contre les murs qui se rapprochent, et se plaisent à déformer sa silhouette, dont ils font une sorte de grand-père Voie. Mais elle allume la bougie, et l’ombre recule, se massant en cercle autour d’elle, attentive et moqueuse ; elle me fait souffler l’allumette et je m’amuse à souffler ses doigts ; la flamme les rend transparents, mon haleine les attise, et l’allumette brûle par les deux bouts, vite consumée. Le vent passe. Elle reste debout, soutenue par sa robe aux plis de marbre ; elle pense, sans se rappeler que ses yeux me regardent, mais ses paupières ne les oublient pas et reviennent à chaque instant les caresser. Alors, désespéré et bienheureux, je fais des paris d’où dépendra ma vie ; si elle remue sa main droite avant sa main gauche, je serai malheureux à jamais ; si elle baisse ses cils avant que j’aie compté vingt, je serai de nouveau malade.
La main et les cils de ma sœur l’ont décidé : je serai heureux à jamais, et je serai de nouveau malade. Je ne sais pourquoi je pleurerais, si mes yeux et mes larmes étaient à niveau ; je ne sais pourquoi je souris, et pourquoi, ô ma sœur si belle, le plafond danse, s’abaisse, s’éparpille, – éteint la bougie, ton corps immense, ton ombre immense, et mes yeux.
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