‹ ProvincialesChapitre 5 sur 25 · Chapitre 5

Chapitre 5

Les glas tintent très doucement, pour que le mourant ne puisse les entendre, mais, le jour de l’enterrement, le sacristain carillonne pour la mort aussi fort que pour la foudre, sans avoir plus peur de l’attirer. Les cloches résonnaient encore, lorsque nous rejoignîmes le convoi qui se hâtait, et contournait déjà le cimetière, comme pour montrer au nouveau mort son beau domaine.

La mort est si ancienne qu’on lui parle latin. J’écoutais pieusement les litanies, essayant de ne pas marcher au pas avec Urbaine, mais en vain. Le père Ribaut et le père Morin nous précédaient, trottinant ; c’était la première fois que je leur voyais des chapeaux, et ils les portaient, dévotement, à la main. La dame poudrée n’était pas là, à moins qu’elle ne fût dans le cercueil, qui était bien large pour le seul père Voie. Deux hauts messieurs en chapeau de forme menaient le deuil, – à pas précipités, avec des regards terribles, – comme on mène un escadron.

On arrivait ; un tout petit mur entourait le cimetière, assez bas pour que les feux follets, les nuits de sabbat, puissent le sauter sans s’éteindre. Toutes les tombes étaient à l’ombre, et l’on n’avait planté que des arbres dont l’ombre n’est pas malsaine. Sous les ifs, qui semblent des sapins retroussés par le vent, étaient étendues les femmes ; d’abord les jeunes filles aux prénoms souples et câlins, puis les épouses et les veuves aux prénoms aussi doux que ceux des jeunes filles. Les hommes reposent sous des chênes et des pommiers calleville, dont les racines se glissent peu à peu vers la fosse, pour reconnaître le mort, et de quel bois est le cercueil.

On enterra le père Voie devant un frêne maigrelet ; des oiseaux s’envolèrent du trou, effleurant le croque-mort qui s’impatientait : la boîte de son mort étant rectangulaire, il n’en pouvait reconnaître la tête. Le cercueil glissa enfin, sans grincement, sans bruit sourd, jusqu’au fond, et le gazon n’était pas même froissé sur son passage. Couché, le père Voie était aussi léger pour la terre qu’il l’était debout.

Et tous s’éparpillèrent, se hâtant, comme s’ils allaient soigner chez eux de nouveaux mourants, défilant au galop aux pieds ou à la tête, nul ne le saura jamais, du vieillard endormi… Dépêchons-nous aussi, Urbaine ; je me rappelle qu’il est, dans notre jardin, une plante qui fleurit tous les cent ans. Ensemble nous l’arroserons, ensemble nous porterons dans ses feuilles les petites bêtes rouges qui se hâtent sur les lis, – mais, la fleur, je devrai la cueillir tout seul, car ce jour-là, ma pauvre fille, tu seras morte depuis longtemps.

q

Page 1