Chapitre 6 Sainte Estelle
Je toussai. Elle ne baissa pas les yeux vers moi. Une buée voilait ses besicles ; des faux-jours faussaient les vitres et les doublaient de mica ; mais elle ne s’étonnait point de ne pas voir. J’allai à la fenêtre et ne toussai plus.
Au bas de l’horizon, rabotée de neuf, s’étirait la route, mais le pré gondolait, mal tendu. Une brise soufflait de front et je ne voyais, des gazons, des roseaux, de la cressonnière que leurs dessous d’acier, confondus ; mais, de même qu’à fixer le ciel on y fait naître ses étoiles, je découvrais peu à peu dans l’herbe tous ses familiers. Un chat se promenait, s’attardant aux touffes, pour faire croire aux oiseaux qu’il broutait. Les oies dormaient sur une patte ; le bout de l’autre, fripé à dessein comme un gant, pendait négligemment de leur gousset. Et soudain les voilà qui clament, lançant leur cou et le ramenant en piston de trombone à coulisse, sans ensemble et sans mesure, car ce n’est qu’une répétition. Le chat tourne les oreilles, les contemple avec les yeux d’un pêcheur à la ligne pour les canotiers qui rament sur sa rive, affecte de ne pouvoir les dédaigner son saoul, puis repart, d’un pas dégagé, nouant sa queue pour se rappeler qu’il rage, la traînant bas sur les trèfles, jusqu’au moment où un chardon l’agrippe. Alors il bondit et disparaît. Je me mets à rire.
— Pauvre petit, demande Estelle, tu tousses ?
Les sons s’étaient accumulés sur son oreille, et elle n’entendait maintenant que le premier arrivé. Mais les autres s’engouffrèrent, à la file.
— Bêtes d’oies, dit-elle, et toi, saint nigaud, qu’as-tu à pouffer ?
J’en étais sûr. Elle se penche, me prend dans ses bras, et peut-être croit-elle n’avoir ramassé que son tricot, car ses mains font navette de mes cheveux à mon menton, de mes genoux à mes chevilles, tissant autour de moi je ne sais quel filet. Il n’y a pas à se débattre. Il n’y a pas à ne pas s’assoupir. Je me sens trop las même pour me faire lourd. Un enfant, de la rue, sifflote le même air ; un soleil mauvais teint s’étiole sur les chaises cannées et l’écho de l’angélus, si assourdi qu’on dirait la cloche de la paroisse la plus lointaine, où demain déjà se lève, oublie qu’il est écho et se pose, comme un vrai son. Puis, les corbeaux qui volent sur le ciel oublient de remuer les ailes et c’est la bande d’azur qui semble tourner. Puis, midi passé en averse, les ombres dégoulinent des arbustes, en rigoles, bientôt en flaques, et la terre les boit, le soir montant. Puis, claquant la porte, le vent s’engouffre, éteignant et bousculant le soleil, le soufflant sur la chaux des murs, enflant la chambre qui s’arrondit, balançant les fleurs dans les vases. Estelle se demande si le courant d’air vient de la porte ou de la fenêtre, et, comme je reste grave, elle me sourit. Puis, pour elle, elle soupire.
— Jamais, jamais, fait-elle, je n’irai, dans leur couvent.
Pourquoi lui répondre ? Elle devrait seulement se hâter et prendre le voile dès ce soir, en présence des quinze cents pèlerins qui arrivent pour la fêter, car il y aura demain seize ans que la Vierge lui apparut. Voici l’histoire :
Elle était fille de chambre chez un régisseur de la duchesse Martin et elle allait mourir de la typhoïde. Même à la duchesse les médecins affirmaient qu’elle ne pouvait en réchapper. Un soir, où il s’agissait seulement de savoir si c’était ou si ce n’était pas l’agonie, Estelle vit la Vierge se dresser au pied de son lit, la défendre contre le démon, et tout le reste de la semaine, chaque après-midi, elle revint lutter. On n’a jamais su pour qui les deux adversaires prenaient la malade, ni quelle fille de châtelaine est morte dans la contrée, victime de la confusion qui sauva la chambrière. Le jour où le diable fut terrassé, Estelle reprit connaissance. Elle guérit. Dès qu’elle put sortir, la duchesse l’établit dans une petite maison, lui servit une rente et, avec l’aide du curé, organisa un pèlerinage. La dixième année, un couvent de dominicaines fut fondé et il englobait la chambre sainte. Demain, quinzième anniversaire, on verrait défiler des étrangers de tous les États d’Europe et du Canada. Mais, à mesure que la gloire d’Estelle arrive aux peuples lointains, son propre bourg commence à la mépriser.
Pour moi, je crois bien que je ne l’aime plus. Je passe mes journées chez elle, parce qu’elle est notre voisine, parce que sa sœur était notre cuisinière et fut fidèle quand ma mère mourut. Mais je ne l’admire plus, et je ne suis plus fier, quand la procession passe, d’être assis sur ses genoux. Je n’aime pas la voir quémander des bonbons chez tous les épiciers ; je n’aime pas ce chien pelé, qui l’escorte partout, comme si c’était saint Roch qui lui était apparu ; je n’aime pas ces yeux où s’appuyèrent les lumières des lumières et qui, au moindre reflet, se mettent en quête. Allumez une allumette, et elle vous regardera. Parfois, pour dénicher les nids, nous partons ensemble, à travers champs. Les petits tas d’engrais et de marne s’espacent et dorment, par troupeaux, les naseaux fumants ; les sillons s’écartent de l’horizon en éventail, et il fait frais ; des vaches se lèvent sur notre passage, mal à l’aise, croyant que l’herbe a des plis ; aux places où l’on répandit trop de guano le blé se rue par taches plus drues et plus foncées, et l’on se demande quelles ombres de nuages tombent ainsi, de plus haut que le ciel, qui est bleu. Je vais. Mais Estelle furette dans les meules, s’attarde à raccrocher les barrières, et cueille en cachette des fruits qu’elle grignote bruyamment. Personne ne s’y trompe plus : le miracle a passé sur elle comme la pluie sur les croisées. Elle n’est qu’une fille de chambre qui a vu Marie, et l’a reçue, en concierge mal avisée, prenant pour elle la visite. Si elle s’occupe, elle a l’air de faire des journées dans sa propre maison ; si elle est assise, elle semble se reposer. Mais elle ne sera jamais à son aise dans le calme, nature des élus, et elle se heurte à toute sérénité comme une mouche à une vitre. C’est elle qui, en plein dimanche, le jour où il passe bien deux voitures, trouve le moyen d’être bousculée par une automobile ; ce sont ses poules qui ravagent les plates-bandes de notre petit jardin public ; le fils Millet, le coureur de filles, c’est son cousin. Aussi, depuis le jour où un colporteur qui se croyait provoqué la souffleta, ameutant le marché, le curé et la duchesse sont d’accord pour l’écarter de Beaume. On ne pouvait laisser compromettre ainsi une œuvre sacrée. Il suffisait, autrefois, de l’enfermer dans sa chambre le jour du pèlerinage ; mais depuis quelques années, des couples de commerçants enrichis, que le comité de propagande enrôle, ont acheté des villas et habitent Beaume à demeure. Or, cette sainte en liberté les scandalise. Voilà pourquoi, Estelle, tu iras, dans leur couvent.
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C’est Nini Revat, la Parisienne, qui a frappé et qui entre. Elle sourit, mais il faut déjà le savoir pour le deviner, si petites sont ses lèvres. Et pourtant, dans ce visage, on ne voit qu’elles. Un mot, le moindre mot les rend rondes, et comme Nini bégaye un peu, elle semble, avant de parler, chasser de sa bouche toute une provision de baisers qui l’obstruent. Quelle aventure extraordinaire a-t-elle à raconter, pour m’étreindre et m’embrasser ainsi ?
— C’est cela ! nous crie Estelle ; ne vous gênez plus. Un beau démon. Il prétend que je n’ai pas vu la Vierge.
La Parisienne me prend sur ses genoux et m’embrasse à nouveau. Puis elle dit, avec son accent mat et délicieux sur lequel les liaisons ne prennent pas :
— Cet enfant est insupportable. La semaine dernière il s’est coupé les cils avec mes ciseaux.
À qui la faute ? Elle m’avait conduit dans sa chambre, et, par jeu, fouillant ses placards et ses malles, essayé sur moi des toques, des boléros, un collet. Elle me parfuma aussi à la fougère. Je ne sais pourquoi je quittai mes bas et mis mes pieds nus dans ses mules d’hermine. Puis, mes cils battant, devant l’armoire à glace, je les coupai. Estelle d’ailleurs ne s’en est pas aperçue, car les siens lui sont inutiles. Qu’il pleuve ou qu’elle pleure, elle essuie ses yeux avec sa main.
J’allais expliquer tout cela, mais la Parisienne appliqua ses doigts sur ma bouche, et je ne sais plus si j’embrassai ou si je bégayai.
— Voici l’affaire, annonça-t-elle. M. Reuillant vous a dénoncée au percepteur. Il soutient que, pour avoir le droit de vendre vos médailles et vos scapulaires, il faut une patente, et il fait imposer d’office.
M. Reuillant, l’aubergiste, était le plus redouté parmi les radicaux de l’arrondissement. Il avait, racontait-on, obligé le comte Delaroche, qui écrivait son nom en un seul mot, pour se rendre populaire, à le recouper en trois, comme ses ancêtres. La veille des élections une vingtaine d’ouvriers inconnus étaient venus à sa réunion, puis ils étaient sortis en tirant aux sonnettes, en cassant des vitres, et pareille crainte n’avait pas régné dans le bourg depuis 1870, alors qu’on redoutait le passage des francs-tireurs.
— J’ai vu alors votre curé, continuait Nini. Il a haussé les épaules. Au fond, il ne veut pas se compromettre pour cent sous, et il espère que tous ces ennuis vous décideront enfin à entrer au couvent.
Les cils d’Estelle lui servirent. Je les vis battre. Elle se tourna sur son fauteuil.
— Oh ! Nini, supplia-t-elle, comment voulez-vous que je m’enterre vive, vous qui savez combien je suis heureuse ? Où voulez-vous que je retrouve ce que j’ai ici : à huit heures, je prends mon chocolat ou bien je me fais du café, si j’ai encore sommeil ; puis vient le facteur, puis la jardinière, puis viennent onze heures et je déjeune. L’après-midi, j’ai toujours quelque chose à faire. Il n’y a personne pour s’occuper comme moi. Et l’on veut me faire renoncer à tout cela ? Tenez, Nini, laissez-moi mettre mon chapeau. Nous irons réclamer chez le percepteur.
Elle croise son châle, palpitante, de façon à ce que le cœur soit deux fois plus couvert que le reste. Nous partons.
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Chaque fois que les femmes laides aperçoivent la Parisienne, elles se hasardent au pas des portes, les yeux mal étirés, comme si elles s’éveillaient exprès, les poings au fourreau dans leurs poches de tablier. Un pigeon qui s’effarouche plane parfois au-dessus d’elle, comme la colombe de la Pentecôte visitant les disciples, et elles semblent alors vous calomnier dans toutes les langues. Elles parlent sans arrêt, à la tâche, mais leur bouche est si large que la moindre phrase dégonfle leurs joues ; de leurs dents on ne voit que l’avant-garde ; leurs prunelles se rétrécissent et se distendent comme des têtes de sangsues, leurs oreilles sont roulées en coquillage et elles entendent continuellement l’océan gronder, car il y a, sur leurs traits, autant de terreur que de colère. Leur cœur un jour se révolta ; mais elles le précipitèrent sous leur poitrine, entassant sur lui Ossa et Pélion. Il semble qu’en marchant très fort sur le pied de celles qui sont petites, elles se détendraient soudain, claquant en hauteur, et l’envie vous prend aussi d’appuyer sur la tête des grandes, pour les contraindre à rentrer dans leur vrai corps. Elles s’attaquent à tout, mais tout s’acharne à les contrarier, par représailles, et elles le savent : s’il pleut, elles le prennent pour elles.
Elles se demandent pourquoi la blouse de Nini se noue au dedans, par des faveurs bleues, et elles enragent de la voir, sans hâte et sans étonnement, s’orienter dans la grand’rue. C’est qu’elle est, aujourd’hui, chez elle. C’est que ce soir, sous le bourg entier, Paris, canevas de toute ville, transparaît. Un vieux monsieur, sur le quai droit de la route, bouquine la ferblanterie ; derrière l’adjointe se hâtent deux hommes à moustaches qui sont des agents en civil, et un autre vieillard, sortant de sa maison, la salue, lui offrant sans doute sa place d’intérieur ; puis il reste sur la plate-forme, à fumer. Au bout de l’avenue, l’arc de triomphe se couche. Une calèche passe à vide, en maraude, puis repasse, sans répondre à vos appels. Un ouvrier sortirait du bazar pour étreindre la Parisienne dans ses bras, et l’embrasser avec furie, et l’égorger placidement, qu’on ne s’en étonnerait point. On s’attend à prendre des numéros pour entrer chez le percepteur.
Par bonheur, dans sa salle d’attente, nous étions seuls. À travers le guichet nous apercevions seulement le commis, qui quadrillait une feuille, avec colère, comme s’il poursuivait pour le rayer un mot insaisissable. Invisibles, le percepteur et le fondé de pouvoirs lisaient tout haut des comptes qu’ils collationnaient. Ils semblaient ne vouloir oublier aucune des combinaisons que l’on peut faire avec les dix chiffres. Parfois le commis leur en suggérait une nouvelle, et ils se reprenaient, dépités. Quand ils furent arrivés aux centaines de mille, ils soufflèrent et l’un d’eux vint au guichet.
— Monsieur le receveur, murmura Estelle, c’est pour une réclamation.
Le percepteur haussa les épaules, agacé, et se tourna vers ses aides :
— C’est fantastique, dit-il. En voici encore une qui s’imagine que c’est chez le percepteur qu’on réclame.
— Mais…, fit Estelle.
Il l’interrompit.
— Alors, demanda-t-il, vous y tenez ? C’est moi qui fixe les impôts ? Le directeur du contrôle, le ministre des Finances, les répartiteurs, ça n’existe pas ?
— Pourtant…, murmura-t-elle.
— Il n’y a pas de pourtant, reprit-il, pas plus qu’il n’y avait de mais. Il y a mes comptes de gestion et ils suffisent complètement. Ils me disent d’imposer la rente, et j’impose la rente ; les portes et fenêtres, et je les impose. Il vous passerait par la tête de murer toutes vos fenêtres et toutes vos portes, comme les Arabes, que je ne pourrais vous diminuer d’un sou.
La scène tournait à la confusion d’Estelle. Des contribuables qu’elle faisait attendre ne cachaient pas leur désapprobation.
— Ça n’est pas de sa faute, dit l’un, c’est de naissance.
Elle ne sentait pas son ridicule, mais perdait cependant de sa contenance. Elle me rappelait les brebis imbéciles qui s’agitent au milieu des buissons, et, sans sentir les ronces, laissent cependant un flocon de laine à chacune.
— Eh bien ! dit-elle, je vais payer.
Le percepteur sourit.
— Qu’est-ce que vous voulez payer, demanda-t-il, avez-vous votre feuille rose ?
— C’est ma patente, répondit-elle. M. Reuillant m’a dénoncée hier.
Alors le receveur, son fondé de pouvoirs, le commis n’y purent plus tenir. Ils éclatèrent, et pouffèrent à l’envi ; l’un d’eux était asthmatique et semblait avoir un soufflet pour exciter son rire, dès qu’il se calmait. Le chef trouva enfin le moyen de parler.
— Revenez l’année prochaine, conseilla-t-il. Peut-être votre nom sera-t-il alors sur les comptes. Avant que le répartiteur ait surveillé le curé et perquisitionné chez vous, votre argent peut vous rapporter des intérêts.
Une enquête ! Estelle, consternée du nouveau scandale qu’elle provoquait, ne bougeait plus du guichet. Son voisin l’en écarta rudement. Je souriais, pour qu’on ne me crût pas d’accord avec elle. D’un autre côté, je ne voudrais pas laisser croire au percepteur que ses centaines de mille francs m’ont ébloui. Car je suis riche. J’habite la seule maison du bourg où les tapis suivent les couloirs jusqu’à la porte ; des femmes inconnues et vêtues de velours arrivent parfois, sans avertir, en automobile, exprès pour dîner avec mon père ; le contrôleur lui-même sait que pour ma famille les chiens de chasse n’ont pas plus d’importance que des chiens de berger, et il se garde de les taxer plus d’un franc. N’est-ce pas, Nini, que je suis riche ?
Elle répond, mais comme elle dirait autre chose, et c’est une nouvelle preuve de ma richesse :
— Ferme les yeux, tout ce que tu vois t’appartient.
†††
Le bourrelier Potie, qui tressait des fouets, nous arrêta. Tous les ans, au 14 juillet, il allait à Paris et il se réjouissait d’en parler. Nini souriait de son enthousiasme, par modestie, un peu tristement. Mais Potie comprend toujours mieux à la fin qu’au commencement. Il crut qu’elle le désapprouvait et se mit en colère.
— Voyons, demanda-t-il, qu’est-ce que vous lui reprochez, à Paris ?
Il y avait trop de témoins pour répondre ; un moineau nous effleurait d’un vol déraisonnable et saccadé qui semblait tenir au ciel par un élastique ; une poule chanta, malgré le crépuscule, espérant faire compter son œuf pour le lendemain ; un gamin poursuivi vira brusquement au coin de la bourrellerie et il resta là, nous contemplant.
— Moi, affirma Potie, j’aime Paris. En dire du mal, c’est ne pas savoir ce qu’on dit, parce que c’est tout près et que, quand vous l’avez vu, il n’y a plus rien à voir. Il y a d’abord les femmes. Elles vont, elles viennent… Puis il y a les étrangers. J’y ai vu des Roumains, des Turcs, et même, m’a-t-on dit, la plupart de ceux qui se disent Corses sont bel et bien Italiens.
— Soit, hasarda Estelle. Mais tous les crimes, qu’est-ce que vous en faites là dedans ?
Potie n’attendait que ce mot. Il éclata :
— Vous ! cria-t-il, quand vous parlez, vous feriez mieux de ne pas ouvrir la bouche. Les crimes ? Mais certainement je vais vous dire ce que j’en pense : J’en pense que c’est un miracle que pour trois millions de gens qui sont toujours ensemble, qui ne se lâchent pas une minute de la semaine, il n’en arrive pas davantage. Mais pour accuser les autres on trouve toujours quelqu’un.
Il salua Nini, et se planta au milieu de la rue, pour essayer ses fouets. Estelle avait des larmes dans les yeux, mais le facteur, l’apercevant, vint vers elle et lui remit une lettre, pour la consoler. Quand elle en eut terminé la lecture, elle se mit à pleurer tout à fait.
— Nini ! Nini ! murmura-t-elle. Je pars avec vous et sans rentrer chez moi. La vie ici est intenable. Vous le voyez ! Potie, le percepteur, le monde entier m’en veut, et voilà la duchesse qui m’écrit de m’habiller en religieuse pour aller au-devant des pèlerins, ce soir. Mais ils m’attendront s’ils veulent. Adieu, petit.
— À demain, Estelle !
Elle m’entend à peine ; elle n’entend pas le claquement d’un éclair d’été, sous lequel les chevaux se cabrent, car ils se demandent quel fouet gigantesque essaye Potie. Laissons-la partir. On n’aura plus de pitié pour elle, et elle n’échappera pas au couvent.
Mais je me demande pourquoi la Vierge l’a choisie. À sa place, au lieu d’aller sans me renseigner vers la première malade, je me serais arrêtée vers l’hôtel, à l’entrée du bourg. Il aurait été cinq heures, et tout le monde serait aux portes pour dire bonne nuit au jour. On m’aurait à peine remarquée, car c’est l’heure où le courrier relaie, et de la voiture descendent les voyageurs les plus étranges : de nouveaux instituteurs, effarés, portant des œufs dans une corbeille, avec le parapluie de la classe sous le bras libre ; des dentistes qui sourient devant les vieilles dames, comme si à voir leurs gencives ils devinaient leur âge ; des capitaines d’artillerie qui revisent la carte départementale et saluent quand l’hôtelière passe. Je me serais assise sur le banc vert qui lui aussi, en automne, jaunit, se craquelle et s’effeuille. Il n’aurait pas plu, ou l’averse eût été si menue qu’on n’a qu’une crainte : mouiller son chapeau, si bien qu’on l’ôte et que l’instituteur a maintenant trois colis au lieu de deux. Il n’y aurait pas eu de soleil, ou alors, tout au plus, quelques-uns de ces rayons éparpillés que la lune glane : – l’instituteur remet son chapeau et fait tomber son parapluie. – Alors, parmi les jeunes filles qui descendent la rue, enlacées, j’aurais choisi : Adèle Courtaud, dont le père est portier du château, serait passée d’abord, trop bavarde à la fois et trop revêche, si bien que partout, à l’église, au cimetière, à l’étang, on la prend pour la concierge. Puis Éléonore, dont les lèvres sont si minces qu’elles semblent s’occuper à l’intérieur. Puis la belle Valentine, la couturière, qui croit faire réclame à ses corsets en n’en portant pas. Mais je ne les aurais pas choisies, pas plus qu’Estelle, qui se serait inclinée devant moi, car elle salue tous ceux qu’elle ne connaît point. Enfin, – enfin, la fille du régisseur, Princessa Badet, serait venue. J’aurais su déjà qu’elle valse Chopin des heures entières, toute seule devant sa glace, et rien qu’à la voir marcher, d’ailleurs, j’aurais deviné qu’elle a des ailes. J’aurais souhaité qu’elle dansât ; les officiers, les voyageurs se seraient rassemblés autour d’elle, claquant des mains, et l’instituteur aurait disposé ses œufs sur le sol pour rendre le pas plus dangereux et plus précis. Alors, se défiant de cette volonté qui la poussait et qu’elle ne reconnaissait pas, elle aurait, se courbant et s’enroulant, chassé son désir de danser de son poignet à sa tête, de sa tête à ses reins. Elle se serait effrayée de ne pas le voir tomber, ainsi qu’un enfant s’inquiète de ne pas voir s’envoler de sa main la coccinelle qu’il ramène toujours au sommet de l’index. Alors j’en aurais eu pitié, je me serais levé dans ma gloire, et, éblouie par le nimbe violet qui cerne divinement tout mon visage, repentante et joyeuse de choses qu’elle ignorait, elle se serait affaissée.
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