‹ Quand l'esprit souffleChapitre 53 sur 57 · XII

XII

Or tandis que Roux donnait ainsi l’exemple de toutes les vertus et répandait la paix autour de lui, il avait à soutenir, dans son âme, de terribles épreuves dont rien ne paraissait au dehors.

Car ainsi que le dit le Père Lambert: «Dieu avait voulu faire de lui une de ces âmes-victimes comme le monde en a toujours vu depuis que, victime lui-même, Jésus-Christ s’est offert sur le Calvaire, en hostie d’expiation et s’est proposé en exemple à l’humanité rachetée par sa mort... Toujours cette divine Victime s’est associée, pour continuer sa vie d’immolation et son œuvre rédemptrice, des âmes de choix qu’elle a fait communier à ses humiliations et à ses douleurs, afin de les faire participer à ses mérites ici-bas et à sa gloire là-haut».

Le cœur aimant de Roux connut l’abandon des hommes. Parmi les incroyants, ceux de ses amis qui goûtaient jadis sa conversation pleine de saillies et d’aperçus originaux, s’éloignèrent de lui, l’estimant désormais fort ennuyeux à entendre et fort désagréable à regarder. Il en souffrit d’abord beaucoup dans ses sentiments naturels. Mais un jour qu’il se plaignait à Dieu de son délaissement, il entendit la voix intérieure lui répondre: Je t’ai constitué homme de douleur et de prière afin que ta charité s’exerce dans l’éloignement des créatures, en souffrant et en priant pour tes frères.

Cet avertissement lui dilata l’âme; pour se le rappeler il transcrivit sur son carnet cette phrase d’un écrivain catholique: «Quand on n’a plus qu’un ami et que cet ami est le plus beau des enfants des hommes, le cœur peut bien gémir et languir mais il n’est plus troublé; et les croix les plus douloureuses ont cela d’aimable qu’elles sont imbibées du sang de Jésus...»

D’ailleurs, comme on l’a vu, il eut bientôt pour le soutenir dans la voie étroite d’excellents prêtres et quelques belles âmes de celles dont j’ai rapporté les témoignages.

Des deuils l’affligèrent aussi. Il perdit successivement sa sœur, très pieuse, et sa mère. Dans les dernières années, celle-ci était devenue aveugle. Clément l’entourait de soins, la guidait doucement dans la résignation aux volontés de Dieu. Rien n’était plus touchant que le spectacle de ce quasi-paralysé, menant tous les jours à la messe cette octogénaire aux prunelles éteintes. Quand il l’eut perdue, il resta tout seul, ne voulant toujours pas de domestique, affirmant qu’il se servait très bien lui-même.

Mais une douleur encore plus poignante lui vint par l’inertie ou la tiédeur de tant de catholiques. Il se serait volontiers écrié avec un Saint dont le nom m’échappe: «Seigneur, dans quel siècle m’avez-vous fait vivre!» Ou il aurait pu répéter l’étonnante clameur de saint François d’Assise: «L’Amour n’est pas aimé!» Il écrit:

«O mon Dieu, jetant mes regards attristés autour de moi, je ne vous trouve pas: je vois des multitudes qui vous oublient, des tièdes qui vous négligent, des Pharisiens, des faux frères qui savent votre loi et vous outragent. Hélas! les cœurs humains me parlent souvent moins de vous que la pierre, la plante ou l’insecte. O mon Dieu, je vous le demande à genoux, par Marie Immaculée, transformez les cœurs de boue, retenez sur le bord de l’abîme ces autres âmes encore croyantes mais faibles dans la foi et dans l’amour!...»

Enfin la Malice éternelle, furieuse de le voir monter vers la lumière et entraîner d’autres âmes à sa suite, se rua sur lui pour le décourager par la torture morale.

Satan le tenailla par le scrupule, lui insinua qu’en vivant comme il le faisait, il flattait son amour-propre, scandalisait le prochain et dépréciait la religion.

Roux, éclairé par la Grâce, para la botte: «Il y a, disait-il, un démon, tout particulièrement attaché à mon âme, qui me pousse à l’absurde sous les prétextes en apparence les plus saints. L’édification ou le scandale, voilà ses couvre-chefs. Oui, il y a le démon de l’absurdité: tenons-nous en garde!...» Comme il arrive toujours quand on le démasque, le Mauvais battit en retraite sur ce point. Mais il fut remplacé aussitôt par le démon de l’impureté qui remplit l’esprit de Clément d’images abominables. Cette obsession le poursuivit chez lui, à l’église, devant le Saint-Sacrement exposé--partout et sans trêve pendant des jours, des semaines et des mois. C’était l’attaque démoniaque dans toute son horreur, celle contre quoi la volonté ne peut rien. Submergé dans l’ordure, Clément agonisait de dégoût et d’épouvante. Mais il se souvint que sainte Catherine de Sienne avait passé par des affres du même genre et que, demandant à Notre-Seigneur où il était alors, elle reçut de Lui cette réponse: J’étais dans ton cœur. Il fit comme elle, demandant au Bon Maître s’il n’était pas abandonné, condamné, sans rémission, au fumier. Et la voix intérieure lui répondit:--Tu n’as pas cessé, crois-le bien, d’être en moi, de vivre ma vie. Tu portes ta croix avec moi, et je la porte avec toi; plus la croix est pesante, plus je glorifie mon Père en toi.

Bien d’autres tentations l’assaillirent pour le perfectionnement continuel de son âme. Toutes tendaient à le jeter dans le désespoir; il leur résistait victorieusement car, soutenu par les paroles que je viens de citer, il s’écriait: «Si tourmenté mais si invincible! Si près du démon mais si loin de lui! Si loin du ciel mais si près de Dieu!»

Mais toutes ces souffrances n’étaient rien auprès de celle qui prépara son admission dans la vie unitive.

Il entra dans la seconde nuit obscure, la nuit de l’esprit dont saint Jean de la Croix a dit «qu’elle est amère et terrible, que l’être qui la subit est comme plongé vivant dans l’enfer».

Laissons-le décrire son angoisse: «Je ne perçois plus aucune clarté venant du ciel; je marche dans d’épaisses ténèbres. Et dans ce vide où mon âme se meut sans entrevoir d’issue, la crainte de tomber en quelque piège la trouble sans cesse et la met en agonie. O mon Dieu, je me souviens de ces ardentes prières où naguère encore je m’absorbais en vous. J’étais sincère quand je m’écriais que j’acceptais pour votre amour toutes les souffrances, tous les sacrifices, toutes les humiliations. Et me voilà comme voué à l’impuissance de tout bien, de toute générosité, de toute vertu. Je ne puis plus élever mes regards vers le ciel; rien de spirituel, rien de céleste ne circule en moi; je me sens mourir!...»

Commentant cette épreuve suprême, le Père Lambert dit: «Si l’on ne juge ce langage que d’après les données naturelles, on sera peut-être tenté d’y voir une pieuse exagération, l’effet d’une imagination maladive... Autre est la façon d’apprécier ces angoisses de l’âme si l’on se place au point de vue de la foi. Au regard de la foi, elles sont, selon les desseins de la Sagesse éternelle, le divin creuset où l’âme des élus s’épure et se transforme pour s’acheminer vers la béatitude. C’est là et seulement là qu’il faut chercher l’explication des épreuves physiques et morales que les Saints ont connues. Clément Roux, que Dieu voulait élever aux sommets, ne devait pas s’y acheminer par une voie différente.»

Page 1