‹ Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S.Chapitre 3 sur 9 · 3

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Un des reproches les plus mérités, faits à mon Retour de l’U.R.S.S., c’est de paraître accorder une importance trop grande aux questions intellectuelles, qu’il faut accepter de voir reléguées à l’arrière-plan tant que d’autres problèmes plus pressants ne sont pas résolus. Cela vient aussi de ce qu’il m’avait paru nécessaire de reproduire les quelques discours que j’avais été amené à prononcer là-bas et au sujet desquels s’était élevé de la conteste. Dans un si petit livre, ces discours prenaient trop de place et tiraient à eux l’attention. Ils datent, au surplus, du début de mon voyage ; d’un temps où je croyais encore (oui, j’avais cette naïveté) que l’on pouvait, en U.R.S.S., parler sérieusement de la culture et discuter sincèrement ; d’un temps où je ne savais pas encore combien la question sociale restait en retard, en souffrance.

Mais tout de même, je proteste lorsqu’on n’a consenti à voir dans ce que je disais que la revendication d’un littérateur. Quand je parlais de la liberté de l’esprit, il s’agissait de bien autre chose. La science également se compromet dans les complaisances.

Tel savant notoire se voit contraint de renier la théorie qu’il professait et qui paraît peu orthodoxe. Tel membre de l’Académie des Sciences désavoue « ses erreurs antérieures », lesquelles « seraient susceptibles d’être utilisées par le fascisme », vient-il déclarer lui-même en public. (Izvestia du 28 décembre 1936.) On le force à reconnaître pour exactes les accusations lancées, sur ordre, par les Izvestia, qui subodorent dans ses recherches les symptômes fâcheux du « délire contre-révolutionnaire ». (Voir Appendice, p. 116.)

Eisenstein est arrêté dans son travail. Il doit reconnaître ses « erreurs », avouer qu’il s’est trompé et que le nouveau film qu’il prépare depuis deux ans et pour lequel deux millions de roubles ont été déjà dépensés, ne répond pas aux exigences de la doctrine, de sorte qu’on a eu raison de l’interdire.

Et la justice ! Pense-t-on que ce sont les derniers procès de Moscou et de Novosibirsk qui vont me faire regretter d’avoir écrit cette phrase qui vous indigne : « Je doute qu’en aucun autre pays aujourd’hui, fût-ce dans l’Allemagne de Hitler, l’esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif (terrorisé), plus vassalisé » ?

Alors — car l’on ne veut pourtant pas trop vite lâcher prise — on se cramponne aux « résultats acquis » : plus de chômage, plus de prostitution, la femme devenue l’égale de l’homme, la dignité humaine reconquise, l’instruction répandue partout… Mais l’on voit, à l’examen, chacun de ces beaux résultats s’effriter.

Je ne m’occuperai avec quelque détail que du problème de l’instruction ; les autres problèmes, nous les rencontrerons suffisamment en cours de route.

Il est vrai ; le voyageur rencontre en U.R.S.S. quantité de jeunes gens avides de connaissance, de culture. Rien n’est plus émouvant que leur zèle. Et l’on nous fait admirer de tous côtés les moyens mis à leur disposition. Nous applaudissons de tout cœur à l’ordonnance du gouvernement qui, en février 1936, prévoyait « la liquidation complète de l’analphabétisme au cours de cette année 36-37 pour les quatre millions de travailleurs ne sachant ni lire, ni écrire, et les deux millions le sachant insuffisamment ». Mais…

De la « liquidation de l’analphabétisme », il était déjà question en 1923. L’accomplissement de cette liquidation, « historique » (disait-on), devait coïncider avec la célébration du dixième anniversaire d’octobre (1927). Or, en 1924, Lounatcharski parlait déjà de « catastrophe » : moins de 50.000 écoles primaires avaient pu être créées, tandis qu’on en comptait 62.000 sous l’ancien régime pour un beaucoup moins grand nombre d’habitants.

Car enfin, puisque l’on nous demande sans cesse de comparer l’état actuel de l’U.R.S.S. à celui qui précédait la Révolution, nous sommes bien forcés de constater que, dans de nombreux domaines, l’état de la classe souffrante est loin de s’être amélioré. Mais revenons à la question scolaire :

Lounatcharski constate (en 1924) que le salaire des instituteurs ruraux n’est souvent payé qu’avec six mois de retard, et parfois pas payé du tout. Ce salaire reste parfois inférieur à 10 roubles par mois (!). Il est vrai qu’en ce temps, le rouble valait davantage. Mais, nous dit Kroupskaïa, la veuve de Lénine : « Le prix du pain a monté et, pour 10 à 12 roubles de traitement mensuel, l’instituteur peut acheter moins de pain qu’auparavant pour 4 roubles (montant de son traitement jusqu’à novembre 1923). »

En 1927, à la date fixée pour l’achèvement de la liquidation, l’analphabétisme est toujours là ; et le 2 septembre 1928 la Pravda constate sa « stabilisation ».

Mais, du moins, depuis, a-t-on fait quelques progrès ?

Nous lisons dans les Izvestia, du 16 novembre 1936 : « Dès les premiers jours de la nouvelle année scolaire, nombre d’écoles nous ont fait parvenir des renseignements sur le surprenant analphabétisme des élèves. »

La proportion des élèves inaptes est particulièrement élevée dans les nouvelles écoles, où elle atteindrait 75 % (toujours d’après les Izvestia). Dans la seule ville de Moscou, 64.000 élèves sont forcés de doubler leurs classes ; à Léningrad 52.000 ; et 1.500 ont dû les tripler. À Bakou, le nombre des élèves russes qui ne réussissent pas dans leurs études s’élève à 20.000 sur 45.000 ; celui des élèves turks à 7.000 sur 21.000 (Bakinski Rabotchi, 15 janvier 37). De plus, nombre d’élèves désertent l’école. « Au cours de ces trois dernières années, le nombre des fuyards atteignait 80.000 pour un établissement technique de l’R.S.F.S.R.. Pour l’institut pédagogique Kabardino-Balkare, les fuites sont de 24 %, et de 30 % pour celui de Tchouvachie ». Le journal ajoute : « Les étudiants des instituts pédagogiques font montre d’un analphabétisme des plus déconcertants. »

Au surplus, ces instituts ne parviennent à recruter, en R.S.F.S.R., que 54 % de la normale ; en Russie Blanche, que 42 % ; en Tadjikistan, que 48 % ; en Azerbaïdjan, que de 40 à 64 %, etc…

La Pravda du 26 décembre 1936 nous informe que 5.000 enfants de la région de Gorki ne fréquentent point les écoles. De plus, le nombre des élèves ayant déserté l’école au bout de la première année serait de 5.984 ; de 2.362, au bout de la seconde, et de 3.012 au bout de la troisième. Évidemment, ceux qui persévèrent sont des as.

Pour parer aux désertions, un directeur des cours préparatoires d’apprentissage ouvrier imagine de frapper les fuyards d’une amende de 400 roubles par tête ! (Pravda Vostoka du 23 décembre). On ne nous dit pas si cette amende est à payer en une seule fois ; ce qui paraît difficile lorsque le salaire mensuel du parent qui la paie n’est que de 100 à 150 roubles.

Grande pénurie de livres de classe. Quant à ceux dont on doit se servir, ils fourmillent d’erreurs. La Pravda du 11 janvier 1937 s’indigne de voir les maisons d’éditions gouvernementales de Moscou et de Léningrad publier des manuels inutilisables. L’Edition Pédagogique imprime une carte de l’Europe où l’Irlande trempe dans la mer d’Aral et les Îles d’Écosse dans la Caspienne. Saratov quitte la Volga pour la Mer du Nord, etc…

Une table de multiplication est donnée sur la couverture des cahiers d’écoliers. On y apprend que :

8 × 3 = 18 ; 7 × 6 = 72 ; 8 × 6 = 78 ; 5 × 9 = 43, etc. (Pravda du 17 septembre 1936).

Et l’on comprend alors qu’en U.R.S.S. les comptables fassent un si constant usage des bouliers.

Si la fameuse liquidation de l’analphabétisme, tant admirée, tarde tant à s’accomplir, c’est aussi que les malheureux instituteurs, travailleurs isolés, n’arrivent souvent pas à toucher leur maigre traitement et, pour vivre, sont obligés de s’employer à de tout autres soins que ceux de l’école. Les Izvestia du 1 mars attribuent aux lenteurs bureaucratiques (ou à des détournements de fonds) ces non-paiements qui font s’élever à plus d’un demi-million de roubles la dette de l’État envers les instituteurs — pour la seule région de Kouybichev. Dans la région de Kharkov elle s’élève, cette dette, à 724.000 roubles, etc… De sorte que l’on se demande comment les instituteurs vivent encore et si, avant la liquidation de l’analphabétisme, on n’assistera pas à celle du professorat.

Je voudrais que l’on ne s’y méprît pas : je transcris à regret ces chiffres atroces. Il n’y aurait qu’à déplorer une situation si lamentable ; mais je proteste lorsque votre aveuglement, ou votre mauvaise foi, cherche à nous présenter comme admirables des résultats nettement piteux.