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C’est la hauteur de votre bluff qui fit si profonde et si douloureuse la chute de ma confiance, de mon admiration, de ma joie. Aussi bien ce que je reproche à l’U.R.S.S., ce n’est point tant de ne pas avoir obtenu mieux (et l’on m’explique à présent qu’elle ne pouvait obtenir mieux plus vite, et que je devrais le comprendre ; l’on fait valoir qu’elle était partie de beaucoup plus bas que je ne pourrai jamais supposer ; et que le misérable état où végètent présentement des ouvriers par milliers est un état qu’auraient inespérément souhaité quantité d’opprimés sous l’ancien régime. Je crois même, ce disant, qu’on exagère un peu). Non : ce que je reproche surtout à l’U.R.S.S., c’est de nous l’avoir baillé belle en nous présentant la situation des ouvriers là-bas comme enviable. Et je reproche aux communistes de chez nous (oh ! je ne parle pas des camarades dupés, mais de ceux qui savaient, ou du moins auraient dû savoir) d’avoir menti aux ouvriers, inconsciemment ou sciemment — et dans ce cas par politique.
L’ouvrier soviétique est attaché à son usine, comme le travailleur rural à son kolkhose ou à son sovkhose, et comme Ixion à sa roue. Si, pour quelque raison que ce soit, parce qu’il espère être un peu mieux (un peu moins mal) ailleurs, il veut changer, qu’il prenne garde : enrégimenté, classé, bouclé, il risque de n’être accepté nulle part. Même si, sans changer de ville, il quitte l’usine, il se voit privé du logement (non gratuit, du reste) si difficilement obtenu, auquel son travail lui donnait droit. En s’en allant, ouvrier, il se voit retenir un important morceau de son salaire : kolkhosien, il perd tout le profit de son travail collectivisé. Par contre, le travailleur ne peut se dérober aux déplacements qu’on lui ordonne. Il n’est libre ni d’aller, ni de demeurer, où il lui plaît ; où peut-être l’appelle ou l’attache un amour ou une amitié.
S’il n’est pas du Parti, les camarades inscrits lui passeront sur le dos. S’inscrire au Parti, s’y faire admettre (ce qui n’est pas facile et demande, en plus de connaissances particulières, une parfaite orthodoxie et de souples dispositions à la complaisance) est la première et indispensable condition pour réussir.
Une fois dans le Parti, il n’est plus possible d’en sortir sans perdre aussitôt sa situation, sa place et tous les avantages acquis par un précédent travail ; sans enfin s’exposer à des représailles et à la suspicion de tous. Car, pourquoi quitter un Parti où l’on était si bien ? qui vous procurait de tels avantages ! et ne vous demandait, en échange, que d’acquiescer à tout et de ne plus penser par soi-même. Qu’a-t-on tant besoin de penser (et par soi-même, encore !) quand il est admis que tout va si bien ? Penser par soi-même, c’est aussitôt devenir « contre-révolutionnaire ». On est mûr pour la Sibérie.
Un excellent moyen d’avancement, c’est la délation. Cela vous met bien avec la police, qui tout aussitôt vous protège, mais en se servant de vous ; car une fois que l’on a commencé, il n’y a plus d’honneur ou d’amitié qui tienne ; il faut marcher. Du reste, c’est un entraînement facile. Et le mouchard est à l’abri.
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Lorsque, pour des raisons politiques, en France, un journal de parti souhaite de disqualifier quelqu’un, c’est à un ennemi de ce quelqu’un que, pour cette vile besogne, le journal s’adresse. En U.R.S.S. c’est au plus proche ami. On ne demande pas : on exige. Le meilleur éreintement, c’est celui qu’un reniement renforce. Il importe aussi que l’ami se désolidarise de celui qu’on veut perdre ; et qu’il en donne des preuves. (Contre Zinoviev, Kamenev et Smirnov, ceux que l’on dressera ce sont leurs camarades de la veille : Piatakov et Radek ; on tient à les déshonorer avant de les fusiller à leur tour.) Se refuser à ce lâchage, à cette lâcheté, c’est se perdre soi-même avec l’ami que l’on voudrait sauver.
On en vient à se défier de tout et de tous. Les propos innocents des enfants peuvent vous perdre. On n’ose plus parler devant eux. Chacun surveille, se surveille, est surveillé. Plus aucun abandon, aucun libre-parler, sinon au lit peut-être, avec sa femme, si l’on est bien sûr d’elle. Et X… s’amusait à prétendre que ceci suffisait à expliquer que les mariages fussent devenus si fréquents. L’on n’avait pas la même tranquillité avec les unions libres. Songez donc : des gens se sont vu condamner pour des propos rapportés à plus de dix ans de distance ! Et le besoin de s’épancher sur l’oreiller, après cette intolérable contrainte de tout le jour, de tous les jours, devenait toujours plus pressant.
Pour se mettre à l’abri des dénonciations, le plus expédient, c’est de prendre les devants. Du reste, sont passibles d’emprisonnement ou de déportation ceux qui, ayant entendu des propos mal sonnants, ne les ont pas aussitôt rapportés. Le mouchardage fait partie des vertus civiques. On s’y exerce dès le plus jeune âge, et l’enfant qui « rapporte » est félicité.
Pour être admis dans ce petit paradis de Bolchevo l’exemplaire, il ne suffit pas d’être un ancien bandit repentant ; il faut encore avoir livré les copains complices. C’est un moyen d’investigation pour la Guépéou, cette prime accordée à la délation.
Depuis l’assassinat de Kirov, la police a encore resserré ses mailles. La remise de la supplique des jeunes gens à Émile Verhaeren (lors de son voyage en Russie aussitôt avant la guerre) qu’admire Vildrac et qu’il raconte de manière charmante, ne serait certes plus possible aujourd’hui ; non plus que l’activité révolutionnaire (disons : contre-révolutionnaire, s’il vous plaît) de la Mère (du très beau livre de Gorki) et de son fils : où l’on trouvait hier, autour de soi, aide, appui, protection, connivence, on ne rencontre plus que surveillance et délation.
Du haut en bas de l’échelle sociale reformée, les mieux notés sont les plus serviles, les plus lâches, les plus inclinés, les plus vils. Tous ceux dont le front se redresse sont fauchés ou déportés l’un après l’autre. Peut-être l’armée rouge reste-t-elle un peu à l’abri ? Espérons-le ; car bientôt, de cet héroïque et admirable peuple qui méritait si bien notre amour, il ne restera plus que des bourreaux, des profiteurs et des victimes.
Alors ce malheureux être traqué, que devient l’ouvrier soviétique dès qu’il n’est plus parmi les favorisés, affamé, laminé, broyé, n’osant même plus protester, même plus se plaindre à voix haute, est-il bien surprenant qu’il réinvente un Dieu et cherche issue dans la prière ? À quoi d’humain peut-il en appeler ?…
Quand nous lisons qu’aux derniers offices de Noël les églises étaient bondées, il n’y a pas là de quoi nous surprendre. Aux spoliés « l’opium ».
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Je viens de découvrir, dans le coin de la cage de la tourterelle tombée du nid que j’élève ici (à Cuverville) depuis trois mois, — je viens de découvrir que deux des grains de blé que je lui donne en pâture, que deux de ces grains ont germé, tout près du petit abreuvoir de l’oiseau, qui parfois déborde un peu ; et cela a fourni à ces graines, égarées dans l’étroite fente qui règne entre le côté de la cage et son plancher, l’humidité nécessaire ; elles ont tout d’un coup (c’est-à-dire que je m’en suis tout d’un coup aperçu) dardé chacune une mince baïonnette vert pâle, qui déjà mesure quatre à cinq centimètres de haut. Et ceci, qui pourtant est tout naturel, m’a plongé dans un tel émerveillement que durant longtemps je n’ai pu penser à rien d’autre. C’est vrai : on compte les grains, on les pèse ; ils sont là qui roulent docilement comme des petites choses à peu près rondes, dures et culbutables à souhait. Et soudain voici que l’un de ces grains tient à prouver qu’il est tout de même une chose vivante ! À la grande stupeur de l’administrateur, penché par-dessus les barreaux de la cage, lequel n’y avait plus pensé.
Mais certains théoriciens du marxisme me paraissent manquer singulièrement de cette sorte d’humeur capable d’amollir jusqu’à germination les graines. Certes, le sentiment n’a que faire ici : il ne sied pas de recourir à la charité pour ce qui se doit imposer par justice. S’apitoyer sur la misère, l’arroser de larmes, c’est l’entretenir, alors qu’il faudrait l’empêcher. (Il importe aussi de ne point laisser se mouiller la poudre dont la Révolution aura besoin.)
Ce que l’on appelle : le cœur, est appelé à « dépérir », faute d’emploi. De là certaine sécheresse, un peu trop facilement obtenue : certain appauvrissement particulier par suite (ou en vue) d’une amélioration globale… Ces considérations m’entraîneraient trop loin ; je les réserve.
Lucien Laurat : Coup d’œil sur l’Économie Russe.
(L’Homme réel. N 38, février 1937).