‹ Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S.Chapitre 5 sur 9 · 5

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M. Fernand Grenier cite avec approbation ma phrase du Retour de l’U.R.S.S. : « Du moins ceci reste acquis : il n’y a plus, en U.R.S.S., l’exploitation du grand nombre pour le profit de quelques-uns. C’est énorme. » Et Grenier ajoute : « En effet, camarades, c’est énorme ! » aux applaudissements de l’auditoire.

En effet, c’est énorme. C’était énorme. Mais cela cesse d’être exact. Et j’y insiste, car c’est là le point important. Yvon le dit fort justement : « La disparition du capitalisme n’apporte pas forcément au travailleur sa libération. » Il est bon que le prolétaire français le comprenne. Ou mieux : il serait bon qu’il le comprît. Quant au soviétique, il commence à perdre cette illusion de travailler enfin pour lui-même et de reconquérir ainsi sa dignité. Sans doute il n’y a plus, pour exploiter son travail, des capitalistes actionnaires. Mais il est exploité tout de même, et d’une manière si retorse, si subtile, si détournée, qu’il ne sait plus à qui s’en prendre. Ce sont ses salaires insuffisants qui permettent les salaires disproportionnés des autres. Ce n’est pas lui qui profite de son travail, de son « sur-travail », ce sont les favorisés, les bien-vus, les souples, les gorgés ; et c’est avec ce que, sur les humbles salaires, l’on prélève, que l’on arrondit les gros traitements mensuels de dix mille roubles et plus.

Pour plus de précision, je transcris l’éloquent tableau que dresse M. Yvon. Nul n’oserait en contester l’exactitude :

Le tableau comparatif des Retraites n’est pas moins éloquent.

Suivent les déductions sur les salaires (les salaires au-dessous de 150 roubles par mois sont partiellement exonérés) soit 15 à 21 % de retenue. Je ne puis citer tout le chapitre ; mais la brochure entière est à lire.

Cinq roubles de salaire par jour ; souvent moins encore. Je laisse comparer avec les salaires de chez nous ; et même avec les allocations de chômage. Le pain, il est vrai, coûte moins cher qu’en France (le pain de seigle 0,85 le kilo, le pain blanc un rouble 70, en 1936), mais les vêtements les plus ordinaires, les objets de première nécessité sont « hors de prix ». Le rouble avait un peu moins de puissance d’achat que notre franc avant son « alignement ». Et que l’on ne vienne pas trop parler de divers avantages dont puisse profiter l’ouvrier en dehors de son traitement : les avantages accompagnent, le plus souvent, les gros salaires.

L’on se demande : pourquoi ces prix si élevés des produits manufacturés, ou même des produits naturels (lait, beurre, œufs, viande, etc.) puisque l’État est le vendeur ? Mais tant que les marchandises ne seront pas en quantité suffisante, tant que l’offre restera si lamentablement inférieure à la demande, il ne sera pas mauvais de décourager un peu celle-ci. Les marchandises ne s’offriront qu’à ceux qui seront en état de payer les hauts prix. Le grand nombre souffrira seul de la disette.

Ce grand nombre pourrait bien n’approuver point le régime ; il importera donc de ne point le laisser parler.

Lorsque M. Jean Pons s’extasie devant le relèvement progressif de la moyenne des salaires :

En 1934 : 180 roubles (en moyenne)
En 1935 : 200 roubles» (en moyenne)»
En 1936 : 360 roubles» (en moyenne)»

je l’invite à remarquer que les petits salaires des simples ouvriers restent les mêmes et que ce relèvement de la moyenne, c’est au plus grand nombre des favorisés et à leurs traitements grossis qu’on le doit.

Et du reste la moyenne ne s’élève point tant que ne s’élève aussi le coût général de la vie, et que le rouble ne perde de sa puissance d’achat.

Alors il se produit cette chose paradoxale : des salaires de 5 roubles par jour, ou moins encore, réduisent à la presque extrême misère le plus grand nombre des travailleurs, pour permettre à certains privilégiés de plus énormes traitements — et pour subvenir aux frais d’une intense propagande destinée à faire croire aux ouvriers de chez nous que les ouvriers russes sont heureux. On souhaiterait le savoir un peu moins ; ce qui leur permettrait de l’être un peu davantage.