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Ne plus se sentir exploité, c’est énorme. Mais comprendre qu’on l’est encore et ne plus savoir par qui ; ne plus trouver à qui se prendre de sa misère, qui accuser !… Dans cet évanouissement du grief, je crains que Céline n’ait raison de voir le parfait comble de l’horreur. Il dit puissamment :
« Encore nous ici, on s’amuse ! On est pas forcé de prétendre ! On est encore des « opprimés » ! On peut reporter tout le maléfice du Destin sur le compte des buveurs de sang ! Sur le cancer « l’Exploiteur » ! Et puis se conduire comme des garces. Ni vu, ni connu !… Mais quand on a plus le droit de détruire ? Et qu’on peut même pas râler ? La vie devient intolérable !… » (Mea Culpa.)
Ce matin (8 février 1937) X… m’apporte triomphalement le Temps d’hier soir pour m’y lire :
« Au cours des deux quinquennats, le budget de l’Ukraine s’est accru de plus de sept fois. La plus grande partie des dépenses du nouveau budget est destinée aux mesures sociales et culturelles, dont 2.564 millions de roubles pour l’instruction publique, et 1.227 millions pour les besoins de la santé publique. » — Hein, qu’avez-vous à redire à cela ?
Ouvrant le livre de Louis Fischer, pourtant si favorable à l’U.R.S.S., à la page 196, je réponds à X… en lisant à mon tour :
« J’ai l’impression que le prolétariat régnant est en train de céder le terrain à des concurrents, car les seize nouveaux sanatoria en construction (à Kislovodsk, « la plus grande station thermale du monde ») sont presque tous construits par des services gouvernementaux tels que la Banque d’État, le Commissariat de l’Industrie lourde, le Commissariat des Postes et Télégraphes, la Pravda, etc… Toutes ces administrations emploient aussi des ouvriers ; mais j’imagine que les fonctionnaires auront plus facilement accès aux lits et aux bains, que les ouvriers. »
Louis Fischer est bien gentil lorsqu’il parle de « l’indolence des Syndicats ». À l’entendre, il ne tiendrait qu’à eux, les syndicats, d’empêcher les fonctionnaires du gouvernement, les ingénieurs et autres groupes stratégiquement situés, d’accaparer les meilleurs appartements, de prendre plus que leur part dans les sanatoria, etc… » Non, non ; les syndicats sont impuissants là où la bureaucratie domine. Dictature du prolétariat, nous disait-on. Nous sommes de plus en plus loin de compte. De plus en plus, c’est la dictature de la bureaucratie sur le prolétariat. »
Car le prolétariat n’a même plus la possibilité d’élire un représentant qui défende ses intérêts lésés. Les votes populaires, ouverts ou secrets, sont une dérision, une frime : toutes les nominations, c’est de haut en bas qu’elles se décident, qu’elles se font. Le peuple n’a le droit d’élire que ceux qui sont par avance choisis. Le prolétariat est joué. Bâillonné, ligoté de toutes parts, la résistance lui est devenue à peu près impossible. Ah ! la partie a été bien menée, bien gagnée par Staline ; aux grands applaudissements des communistes du monde entier qui croient encore, et croiront longtemps que, en U.R.S.S. du moins, ils ont remporté la victoire, et considèrent comme des ennemis et des traîtres tous ceux qui n’applaudissent pas.
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La bureaucratie, considérablement renforcée depuis la fin de la Nep, s’immisce dans les Sovkhoses et les Kolkhoses. La Pravda du 16 septembre 1936 évalue, après enquête, à plus de 14 %, dans le personnel des stations de machines agricoles par exemple, le nombre des employés inutiles.
De cette bureaucratie, créée d’abord comme instrument de gérance, puis de domination, Staline devient lui-même l’esclave, prétendent certains. Rien de plus difficile à déloger d’une sinécure, que des fainéants sans valeur personnelle. En 1929 déjà Ordjonikidsé s’effarait de cette « quantité colossale de propres-à-rien » qui ne veulent rien savoir du véritable socialisme et ne travaillent qu’à empêcher sa réussite. « Les gens dont on ne sait que faire et dont nul n’a besoin, on les place dans les commissions de contrôle », disait-il. Mais plus ces gens sont incapables, plus Staline peut compter sur leur dévouement conformiste ; car ils ne doivent leur situation avantagée qu’à la faveur. Ce sont, il va sans dire, de chauds approbateurs du régime. En servant la fortune de Staline, ils protègent la leur.
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Des trois conditions que Lénine estimait indispensables pour éviter que les fonctionnaires ne devinssent des bureaucrates : 1 amovibilité perpétuelle et éligibilité en tous temps ; 2 salaire égal à celui de l’ouvrier moyen ; 3 participation de tous au contrôle et à la surveillance, de manière — insistait-il — que tous soient temporairement fonctionnaires, mais que personne ne puisse devenir « bureaucrate » — de ces conditions, aucune des trois n’est remplie.
On ne peut relire, au retour de l’U.R.S.S., le petit livre de Lénine sur L’État et la Révolution, sans serrement de cœur. Car aujourd’hui, en U.R.S.S., l’on est plus loin que l’on n’était hier, je ne dis pas seulement de la société communiste rêvée, mais même de ce stade intermédiaire qui permettrait d’atteindre au socialisme.
Nous lisons encore, dans le même petit livre de Lénine :
« Kautsky dit en somme ceci : Tant qu’il y aura des employés élus, il y aura des fonctionnaires ; la bureaucratie subsistera donc en régime socialiste ! Rien n’est plus faux. Marx a montré, par l’exemple de la Commune, que les détenteurs de fonctions publiques cessent, en régime socialiste, d’être des « bureaucrates », des « fonctionnaires », et cela au fur et à mesure qu’on en établit, outre l’élection, l’amovibilité en tout temps, au fur et à mesure qu’on en réduit le traitement au salaire moyen d’un ouvrier et qu’on remplace les institutions parlementaires par des institutions de travail, c’est-à-dire faisant des lois et les exécutant. »
Et l’on se demande alors si Kautsky ne prend pas aujourd’hui sa revanche et lequel des deux, de Lénine ou de lui, Staline emprisonnerait ou fusillerait aujourd’hui ?