‹ Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S.Chapitre 7 sur 9 · 7

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Sur plus d’un point la Nouvelle Constitution se montre préoccupée de répondre par avance aux critiques, de parer aux attaques qu’elle sait bien qu’elle va mériter. Les dirigeants savent parfaitement que la direction de la machine échappe au peuple ; qu’entre le peuple et ceux qui sont censés le représenter, tout contact réel est rompu. Et c’est là ce qu’ils veulent. Il importe donc d’autant plus de donner à croire que ce contact n’aura jamais été plus étroit ; qu’il y aura « renforcement du contrôle des masses à l’égard des organes soviétiques et responsabilité accrue des organes soviétiques vis-à-vis des masses », comme dit l’Humanité du 13 mars. Elle ajoute : « Le nouveau système électoral consolidera le lien des élus du peuple avec les masses des électeurs. » Parfait ! Et cela est si beau que le même article peut bien, ensuite, ne point dissimuler l’intention où l’on est de « diriger les élections », de « critiquer les mauvaises candidatures, s’y opposer sans attendre leur fiasco au moment du vote secret ». De sorte que l’on ne saurait trop admirer cette prudente prévoyance. Songez donc ! il serait si désagréable de recommencer l’erreur du 19 octobre 1934, jour où fut laissée au peuple la possibilité d’élire (au plénum du Comité Régional de Kiev, par exemple) « des gens démasqués aujourd’hui comme ennemis du parti ». De là la nécessité, vite, avant les élections, de « supprimer tout ce qui entrave le développement du noyau actif du parti. » Après quoi seulement les élections pourront être « libres ».

Aussi, je crains bien que ne se fasse donner sur les doigts tel rédacteur d’une feuille — que je me garderai de désigner par grande crainte de lui nuire — qui malgré son entier dévouement à l’U.R.S.S. de Staline et à la Nouvelle Constitution, ose hasarder, en cours de louange, cette timide observation (27 février dernier) : « Nous craignons précisément que, dans le système actuel, les organes de l’État ne se confondent plus avec la masse des travailleurs, comme ils faisaient dans le système des Soviets, mais tendent au contraire à se différencier d’elle.

« — Pourquoi ?…

« — Mais en raison de la distance des électeurs entre eux ; de la distance entre les électeurs et leur député. »

Et l’imprudent critique ose rappeler que « les dernières statistiques montraient qu’un citoyen sur soixante était député à un soviet quelconque », que « ce soviet, quel qu’il fût, était une pierre de la pyramide et exerçait son influence sur la politique générale du pays ». Or, c’est bien cela précisément qui gênait. C’est à cela qu’il fallait mettre bon ordre : « La cellule politique permanente de la base n’existe plus. »

Nous ne pouvons donc que souscrire entièrement à la déclaration de sir Walter Citrine où il exprime sa « conviction que l’U.R.S.S., comme les autres dictatures, est gouvernée par une poignée d’hommes et que la grande masse du peuple n’a aucune part, ou en tout cas qu’une part très petite, dans le gouvernement du pays. »

En attendant, et en fin de comptes, c’est toujours le peuple qui paie ; si indirectement que ce soit. D’une manière ou d’une autre, par l’exportation des denrées alimentaires, dont pourtant le peuple a le plus grand besoin, ou l’écart monstrueux entre les prix des produits agricoles et ceux de ces mêmes produits livrés à la consommation, ou par des prélèvements directs — c’est toujours aux dépens de la classe ouvrière ou paysanne, aux dépens de leur fonds de consommation, que se constitue le fonds d’accumulation nécessaire et sans cesse déficient. Ceci était vrai dès le premier plan quinquennal et continue de l’être encore. Lorsque ce fonds d’accumulation, en plus de l’élan qu’il doit fournir à la machine entière, c’est à des fins pratiques, utilitaires, philanthropiques qu’on le destine, passe encore ? Les hôpitaux, les maisons de repos, les établissements de culture, etc., on peut croire que le peuple en profite ; ou espérer qu’il en profitera. Mais que penser lorsque, durant une telle détresse, ce fonds d’accumulation s’en va servir à édifier un Palais des Soviets (des défunts Soviets) pour le plus grand épatement du camarade Jean Pons. Songez donc ! Un monument de 415 mètres de haut (« les New-Yorkais, dit-il, en pâlissent de rage ») surmonté par une statue de Lénine de 70 à 80 mètres, en acier inoxydable, dont un seul doigt mesurera dix mètres de long. Allons ! l’ouvrier saura du moins pourquoi il meurt de faim. Il pourra même penser : ça vaut la peine. À défaut de pain, il y a là de quoi se gonfler. (Ceux qui se gonfleront, ce seront peut-être surtout les autres.) Et le plus admirable, c’est qu’on le lui fera voter, ce palais, vous verrez ; et à l’unanimité encore ! On lui demandera, au peuple russe, ce qu’il préfère : plus de bien-être ou le palais ? et il n’y en a pas un qui ne répondra, qui ne se sentira tenu de répondre : Palais d’abord.

« À chaque palais que je vois élever dans la capitale, je crois voir mettre en masures tout un pays », écrivait Jean-Jacques (Contrat Social, III, 13). « En masures », les ouvriers soviétiques ? Ah ! plût à Staline ! Ils sont parqués dans des taudis.

Je ne connaissais point tout ceci, lorsque j’étais en U.R.S.S., non plus que je ne connaissais le fonctionnement des grandes Compagnies Concessionnaires lorsque je voyageais au Congo. Ici comme là, je constatais des effets désastreux, dont encore je ne pouvais bien comprendre les causes. Ce n’est qu’après avoir écrit mon livre sur l’U.R.S.S. que j’ai achevé de m’instruire. Citrine, Trotski, Mercier, Yvon, Victor Serge, Legay, Rudolf et bien d’autres m’ont apporté leur documentation. Tout ce qu’ils m’ont appris, et que je ne faisais que soupçonner, a confirmé, renforcé mes appréhensions. Il est grand temps que le parti communiste de France consente à ouvrir les yeux ; grand temps qu’on cesse de lui mentir. Ou, sinon, que le peuple des travailleurs comprenne qu’il est dupé par les communistes, comme ceux-ci le sont aujourd’hui par Moscou.