XXIII
Les seuls aimés sont ceux qu’on pardonne; les seuls aimants sont ceux qui pardonnent. L’amour à son apogée n’est que la puissance d’inspirer des pardons et d’en répandre; et les lois sociales, qui sont de la justice mécanique, paraissent l’avoir compris, puisqu’elles récusent tout ceux qui, à un degré quelconque, doivent, semble-t-il, aimer le coupable.
La sympathie n’est qu’une abdication,--en faveur des êtres aimés,--de cette sévérité implacable dont on use peu contre soi et qui suppose, d’ailleurs, chez les justiciers, une sûreté de sagesse qui n’est pas humaine ou une confiance en soi qui l’est trop.
Livette, malade, couchée dans le meilleur lit du mas d’Icard, avait déjà pour Renaud, en son cœur tout plein de sa peine, un sentiment d’indulgence adorable qui faisait sourire de joie, dans le ciel mystique de la chapelle haute, les saintes filles qui ensevelirent le Crucifié. Elle croyait bien mourir de son fiancé, et elle le plaignait.... Le pardon, tôt ou tard, rachète qui le reçoit et console qui l’accorde. Dans la pitié est caché l’avenir divin des hommes.
Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne.
Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des pensées mauvaises.
Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel, entier, de lui-même,--n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert en elle.
Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste, avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords, dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était comme morte.
Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard, mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,--il interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous les médecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!» Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était venue, de si loin, se prendre au piège!
Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel soulagement _pour lui_, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient faire un tel miracle!
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... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui menait du bien au pire!
Rassuré sur Livette,--et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite, cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée: «Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il courut à son cheval.... La tuer!--la tuer! Rien de plus juste.... Et il y allait.
Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les meilleurs, presque irresponsables, aux catastrophes, quand la passion nous rend fous!
Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune expliquant et légitimant la suivante,--aboutit insensiblement aux actes inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la chaîne de FATALITÉ où les maillons des menus faits suggestifs, des circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini, existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre.
Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée, la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le seul prétexte qu’il pût avoir encore de la rechercher ce jour-là, de la revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte Sare,--le diable en personne!
Et donc, à cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait furieusement sur ses traces de la nuit.
... Livette ne mourrait pas!--Cette idée lui donnait une grande joie, si grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut, hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette. Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre. Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements! Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il pouvait être tranquille dans sa conscience, puisqu’il allait la châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,--mauvaise race!
Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé le malheur, elle s’était cachée par là, pour voir....
Il remonta vers le pont du canal. Là, on n’avait pas vu la bohémienne. Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud.
Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe, mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait... _maintenant_! Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le sentiment de l’abandon où il allait être. Il se fit horreur, et dans le même instant, en prit son parti avec rage.
Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris, ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer.
Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il aurait dû écraser.
Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini.... Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette! une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval!
Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires douleurs,--c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que subissait Renaud. Il comprenait bien qu’il avait décidément choisi l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte.
Ce cri de son cœur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,--pour beaucoup de raisons qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui, le sentiment confus d’être un monstre.
Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,--et cependant c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir!
Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était ainsi.
Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,--elle avait fui! Elle ne paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!... Et il avait beau repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague.... Quoi! il ne la verrait plus!
... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le mordant. Et des frissons le secouaient....
--Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais!
Plus jamais!--N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets, et sa couronne de reine mendiante?...
Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu et ruse?
... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de lui.
... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait pas croire.
Qu’elle fût fausse tout entière, il le croyait fermement, et, à force d’y penser, ne le croyait bientôt plus. Cela véritablement aurait été trop affreux! Sa pitié de lui-même et un besoin d’être fier de lui l’éloignaient de cette idée, qui, chassée à un moment, revenait ensuite avec plus de force, comme une chose sûre, prouvée, connue. Elle lui revenait comme un coup de lumière qui, lui sautant aux yeux, les lui blessait. Oui, oui, elle était fausse tout entière! oui, cette femme par plaisir de vengeance l’avait trompé, de plusieurs manières, depuis le fameux jour du bain, où, si elle s’était montrée à lui toute nue, ç’avait été uniquement pour arriver, par un calcul à longue visée, à le tromper, à le laisser un jour perdu, dans son désert, sans fiancée, sans amour,--seul!
Et il cherchait désespérément à la revoir au moins dans son souvenir, afin d’interroger son visage de ruse, mais, quelque effort qu’il fît, son esprit ne parvenait pas à lui rendre l’image effacée, noyée sous un brouillard tremblant, irritant. Il ouvrait alors les deux yeux tout grands, comme si, à force de mettre dans ses deux yeux la volonté fixe de la voir, il eût pu l’obliger à lui apparaître en chair et en os, réelle. Et il ne voyait plus du tout les arbres, la lande qui étaient devant lui, ni l’horizon ni le ciel, mais il ne voyait pas non plus celle qu’il évoquait. Alors brusquement, il fermait les paupières, et,--durant une seconde,--dans le noir, il l’apercevait.... Était-ce bien elle?... Il n’avait pas le temps de la reconnaître.... Une fois pourtant, l’image se précisa et il la _vit_; mais ce n’était toujours qu’une figure douteuse, toujours voilée de mensonge, et qu’il ne put pas pénétrer.
Ce qu’il cherchait, c’était son vrai visage, QUI N’EXISTAIT PAS, car un visage exprime une âme, et elle n’avait point d’âme! L’avait-elle aimé? voilà du moins ce qu’il aurait voulu savoir!... Avait-elle souri à Rampal? Peut-être.... Serait-ce Dieu possible!... Qui sait? De quoi n’avait-elle pas été capable pour arriver à son crime? Et voilà que, pour la puissance de perfidie qu’il lui supposait, il l’admirait sourdement!... Il n’avait pas pour rien dans les veines du sang de Sarrasin, du sang de païen pirate!
... Oui ma foi, si, pour son œuvre de haine, elle avait eu besoin de Rampal, avec qui il l’avait vue causer plusieurs fois,--n’était-il pas possible qu’elle se fût donnée à lui, pour le soumettre à toute sa volonté?... Qu’allait-il imaginer là! Donnée à lui? Non, pas cela!... Pas cela tout à fait... mais elle avait pu lui donner d’elle quelque chose, lui laisser voler un baiser,--long peut-être,--sur ses lèvres!... Et le bouvier se sentait en plein cœur le coup de trident de la jalousie!
Il songeait, il songeait, le fiévreux d’amour, excité par trop de fatigues, depuis plusieurs jours, et il allait à travers la plaine, dans les herbes, les marais et les cailloux de Crau, dans le bourdonnement des mouïssales exaspérées par le soleil, qui était terrible.
Bon Dieu! la veille encore, il avait cru qu’elle avait pour lui un véritable entraînement de femme, un amour semblable à ceux qu’il avait plus d’une fois éveillés chez des filles, avec sa force, son courage, son assurance de cavalier et de dompteur. Et comme elle était fille de race libre, celle-ci, et vraiment reine de tribu, il s’était senti très fier. Il avait eu, sur sa selle, des redressements de roi couronné, vainqueur dans les batailles. Il avait manié sa pique d’une main plus ferme. Il avait regardé d’un air d’orgueil, les autres, les bouviers ses camarades, se sentant bien décidément «plus qu’eux», puisque cette reine sauvage qui, à travers le monde, avait vu sans doute tant d’hommes beaux et hardis, l’avait choisi,--fût-ce à son tour!--lui, le Camarguais, elle à qui la loi de son peuple interdisait d’aimer un chien d’Europe, esclave après tout des villes!
Maintenant que ces bonheurs étaient perdus, il en sentait tout à coup le prix. Un vide immense était devant lui. Pour la première fois, le désert lui paraissait triste, trop vaste, dénudé. Il comprenait que plus rien d’autre que son passé ne pouvait plus le toucher! Il n’était plus roi, le Roi!... Il ne le serait plus!... Elle ne l’avait pas aimé! Et elle avait fait semblant!
Quand elle avait crié pourtant, et pâli entre ses bras, elle avait oublié même le mensonge? Il fallait donc qu’elle fût bien sûre de trouver partout semblables caresses, aussi ardentes, et d’un autre? Sans quoi, elle ne l’aurait pas fui, car il n’admettait pas, de sa part, la peur.... Elle ne pouvait avoir aucune peur, celle-là! Et si, comme il l’avait pensé la veille encore, si vraiment il lui avait plu, ne serait-elle pas demeurée, même coupable, pour retrouver ses caresses, dût-elle en mourir?
Mais elle n’en serait pas morte! Elle devait bien le savoir, elle, une sorcière, qu’il aurait tout pardonné. C’est donc qu’elle avait _voulu_ partir.... Elle ne tenait pas à lui! S’il lui avait plu de le garder, au contraire, de continuer l’amour, elle aurait su, malgré tout. Elle n’avait qu’à vouloir. Elle n’avait pas _voulu_!... Eh bien, il la voulait, lui!
Il partit à fond de train. Il fallait qu’il la retrouvât.... On verrait après! Et il tournait en rond, comme un épervier, autour de la cabane du marais, fouillant du regard les touffes d’ajoncs, les tamaris, les roseaux.... Oh! il la retrouverait!
Il courait depuis plusieurs heures, et il sentait son effort devenir inutile. Si, à présent, elle était en dehors de ce dernier cercle, le plus grand, que traçait sa course,--c’était fini, il était trop tard.
Enfin, convaincu de sa défaite, il se jeta à terre, s’assit au revers d’un fossé. Il devait être midi. Il n’avait ni faim, ni soif, mais, au soleil, on voyait bien qu’il était midi.
Les mouïssales bruissaient tournoyantes autour de lui, le dévoraient, criblaient de piqûres son cheval qui baissait le cou, flairait, sans y mordre, une touffe d’herbe saline, tirant un peu sur la bride que, d’une main molle, tenait Renaud, toujours assis.
Renaud regardait devant lui, et décidément assuré de son malheur, n’ayant plus ni fiancée ni maîtresse, ni présent ni avenir,--voilà qu’il se sentit devenir froid et dur en lui-même, et s’en étonna. Il eut l’impression que son malheur maintenant frappait sur du bois, sur de la pierre. La pierre et le bois c’était lui. Comment avait-il pu redouter si fort la certitude qu’il avait enfin? Tant qu’il craignait, il espérait encore, et il souffrait. Maintenant que tout était dit, il se voyait insensible,--une manière de mort. Et cela lui plaisait.
Lui, qui naguère avait tant pleuré, la nuit où il avait essayé de se défaire de la passion commençante,--présentement, dans ce malheur final qui aurait dû appeler toutes les larmes de son corps, il se sentait comme desséché. Au lieu de se retrouver plus attendri, il se retrouvait étrangement ferme, comme armé contre le sort.--Il le recevait en soldat, en gardian. Ce qu’il y avait de définitif dans l’excès de sa peine le trouvait définitivement et à l’excès tranquille.
Tranquillité d’une heure, peut-être! Mais qu’importait! Il ne s’en doutait pas. Il se trouvait fort. Ah! elle a pu partir? Elle se moquait de moi? Soit! Je n’ai pas besoin d’elle, la vagabonde!... Je l’ai percée à jour, la sorcière! Je la connais, je la connais! Bonsoir!
Il se leva pour rentrer.... Comme il redressait la tête, il aperçut la gitane... à cinq cents pas devant lui.... Elle lui tournait le dos et tranquillement s’en allait.
Déjà il était à cheval.... «Arrête!» Blanchet, cinglé d’un coup de courroie, filait, faisant voler les sables, les cailloux, soufflant de vitesse et de colère, sous l’éperon qui mordait.... Ils firent ainsi, en quatre minutes, une demi-lieue.... La bohémienne, toujours devant eux, leur tournant le dos, s’éloignait en paix.... C’était bien son foulard orange, sa couronne de cuivre, sa démarche ondulante.... C’était bien elle!
Tout à coup, arrivée au bord d’un étang, elle se mit, de son pas tranquille, à marcher sur l’eau qui la portait comme une glace! tandis que, non loin de là, à travers les bruyères et les kermès de Crau, sur la terre desséchée, s’avançait, toutes voiles dehors, un grand brick pavoisé....
Renaud baissa tristement la tête.... Le brick expliquait tout. Tout n’était que spectre et mirage! Le découragement s’abattit sur l’homme.
Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela aboutissait à l’infinie déception d’un mirage!
La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même.
Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine, s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval. Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux, fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride; son cerveau, où étaient ses idées.
Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge.
En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien vite senti l’animal se faire poussif, se gonfler sous lui, par saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps, longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un somnambule....
Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps, et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes, raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup: il s’écroula.
Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement que donne aux regards des petits enfants, des bêtes et des moribonds, l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes, s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi, dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute joie,--de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour Zinzara!
Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure, et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir pas compris ce qu’on lui voulait.
Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faites pour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce que les yeux voyaient très bien,--entendez-vous,--ce qu’il y avait, dans leur immobilité, de contraire à leur vœu--et d’irréparable.
Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes.
Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout sert!» disait Sigaud.
Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore, le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir; puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui son cheval--mort--le ramenait plus tôt.
Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon.
Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie, paraissait à tout le monde hors de péril,--tandis que Renaud se couchait, comme un chien, en travers de sa porte, bien résolu à la défendre et à la sauver,--la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles.
Là, pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la rejoindre,--quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,--elle quitta sa maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers, au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir tranquille.
Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai, viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville endormie....
Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés, avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de vagabonds et d’amoureux.
Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et maintenant,--tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire son nid, chante à tue-tête dans la nuit--elle dort, face au ciel, l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,--un rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,--la voilà, la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et idéalise une pourriture embaumée--sous un masque d’or.