‹ Roi de CamargueChapitre 26 sur 27 · XXIV

XXIV

Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte. Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous dans la cabane.

--Ton fiancé, Livette, celui qui si bien te défend contre un baiser sans malice, est, cette nuit, avec une femme, et tu dois deviner laquelle, au mas d’Icard, dans la Cabane du Conscrit.

Et comme Livette demeurait toute saisie et pâle:

--Ton père a de bons chevaux. Si tu veux voir, tu verras. La chose en vaut la peine!

--Merci, Rampal, dit Livette.

Pas un instant, elle ne douta que ce ne fût vrai; et elle avait dit à son père:

--Allons au mas d’Icard, mon père, puisque vous en connaissez les fermiers. Allons au mas d’Icard tout de suite; mon bonheur en dépend. J’ai là, demain matin, quelque chose à voir.

Il n’avait pas compris, le pauvre homme, mais il était toujours docile à ses caprices. Tout de suite on était parti pour le Château d’Avignon.

Au Château, on avait laissé la carriole; on avait attelé au cabriolet les deux meilleurs chevaux, et, d’un trait, fait sept à huit lieues.

--Merci, mon père. Il fallait que je fusse ici demain matin. Je vous dirai pourquoi....

Il était onze heures du soir.

Et quand tout le monde fut couché, Livette, furtivement, connaissant «l’endroit»,--qu’elle s’était de nouveau fait désigner par son père, tantôt, dans cette nuit claire,--Livette était venue rôder autour de son malheur, car l’amour ne sait pas d’obstacles, et à travers tout, nous allons à notre destin et courons jusqu’à la mort après notre dernière peine.

Et alors?... Oh! à travers sa rêverie de malade, Livette se revoyait toujours à ce moment terrible où elle rôdait autour du marais. Vraiment, elle y était encore, en détresse!

Autour du marais, dans la nuit, Livette tournait comme une mouette en peine. Comme une âme d’enfer, elle tournait, autour du marécage, essayant de percer du regard la masse sombre des roseaux et des tamaris.

De temps en temps, selon l’endroit d’où elle regardait, elle apercevait la toiture grise de la cabane, comme argentée sous la lune.

Y avait-il quelqu’un? Rampal lui avait-il dit vrai? Allait-elle perdre cette occasion de se convaincre par ses yeux de la trahison de Renaud?

Allait-elle donner sa vie à un traître, sans être parvenue à le dévoiler, quoique avertie? Et, de ses yeux dilatés, elle croyait voir des lueurs, qui n’existaient pas, ou bien,--si elle voyait réellement un peu de la lumière qui sortait par les joints de la porte,--elle doutait de ses yeux.

Dans ses oreilles, où tintait son sang, elle croyait entendre des paroles. Il semblait à Livette, par moments, que sa tête éclatait. Elle voyait, dans sa tête, sous son crâne, une grande clarté toute blanche, et, au milieu de cette lumière, la gitane et Renaud, ensemble.... Oh! ne pas savoir!...

Et si cela était, que ferait-elle?

L’essentiel était de savoir. Après, on verrait. Si elle était assez forte, si elle pouvait,--sans doute, elle tuerait cette femme.--Comment? Livette ne savait pas. Rien qu’avec un regard peut-être!... La folie monte du marais, avec les miasmes, la nuit.... Livette se sentait devenir folle.

--Par où, mon père, avait-elle dit, va-t-on jusqu’à la cabane?

Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets, le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer leur tête. Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune; des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses vagues, et d’y vouloir lire.

Mais si Rampal l’avait trompée?

A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune!

Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand vent....

Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer....

... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau, les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à main droite....

Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!... Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque, qui, tressautant sous la lune, à travers les roseaux, lui apporte au cœur la vision affreuse de la joie de l’autre!

... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit jour, en sortant, il la trouvait là, noyée....

Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!... est-ce qu’elle va mourir là?... Ils seraient trop contents, tous les deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve jamais!...

A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!... Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses mains... ah! oui, les couleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du bord,--qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient, et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage. Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?... Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux, froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,--alors seulement. Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui, éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos qui jamais ne se trouve....

Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de son lit. Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher. Elle ferme les yeux.

Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud, et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même, la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas senti sur elle l’influence d’un regard?...

... Entre ses paupières, son regard à elle filtre, voilé; il passe à travers ses cils qui lui semblent un grillage épais, et, devant elle, elle croit voir, debout, la gitane, la bohémienne de malheur! Oui, c’est elle, c’est bien elle. Elle est là, droite. Elle semble grande, très grande. Elle touche le ciel avec sa tête. Elle est sur le sentier qui conduit à la cabane. Elle revient à présent du rendez-vous.... Elle vient d’embrasser Renaud! Quand paraîtra-t-il, lui? Ne va-t-elle pas s’en aller, l’ombre noire de la sorcière, qui est là, toute droite? «Que veux-tu encore, sorcière? Ne vois-tu pas bien que je suis morte? Il faut que tu me croies morte.... Alors tu me laisseras, à la fin!... Elle sourit toujours, cette femme si méchante.... Ah! la voilà qui s’en va.... Comme son regard était lourd! Et comme elle était grande! Elle me cachait toute la lumière! Maintenant, je revois le ciel.... C’est toi, Renaud, c’est toi, Jacques, qui dans tes bras m’as prise comme morte?... Enfin, c’est toi!»

Ainsi criait, dans un délire qui l’avait ressaisie, la pauvre Livette. Mais, près de son lit, Renaud était assis, et, la face dans ses mains, il l’écoutait. Elle reprit: «C’est toi? tu me crois morte? et dans tes bras, vite, tu m’emportes, je le sens bien.... Mais pourquoi, en me voyant ainsi, ne pleures-tu pas?... Enfin, c’est toi! Je suis morte et je te sens, cependant! Tu me tiens. Ton cœur bat fort. Le mien ne bat plus.... Où donc étais-tu, méchant? Que lui disais-tu? Enfin, cela est passé!... Elle est donc bien plaisante à ton cœur, cette femme? Pourquoi ne viens-tu plus, les soirs, dans la maison de mon père? Il t’aime bien. La grand’mère est bonne. Vois-tu comme elle est encore fidèle à son mari, qui est mort?... Les gens de son siècle, comme elle dit, savaient mieux s’aimer. Est-ce vrai! le crois-tu, Jacques? Et si je meurs, ne garderas-tu pas mon souvenir, comme grand’mère celui de père-grand?... Pourquoi me fais-tu souffrir?... C’est donc fini d’aller à nous deux sous le grand aube? Notre joli banc de pierre sous les rosiers, il est triste à présent et seul comme une pierre de tombe!... Ah! si tu avais voulu! J’étais jolie, va, jolie, jolie! Et maintenant, je serai laide. Car j’ai fini de vivre, même si je ne suis pas morte.... J’ai fini, fini, fini!...»

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