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Chapitre 3

En entrant dans la maison, la loge était à droite, l’escalier en face ; sous la cage de l’escalier, près de la loge, ouvrait la cave. La veuve Delte couchait à l’entre-sol. Entre sa chambre à coucher et la loge, il existait, dans le mur de l’escalier, une cavité basse, irrégulière, mais large, profonde, fermée, qui servait à Mme Delte de cabinet à débarras.

Un matin, Romanzoff, descendant de chez lui à la cave, saisit au passage des soupirs qui s’échappaient par la porte entre-bâillée de cette niche obscure et sans air. Il se glissa sur-le-champ dans la loge.

« Je me trompe sans doute, madame, fit-il avec quelque étonnement, personne ne loge dans un pareil endroit ; les plaintes que j’ai entendues en descendant ne sont qu’une illusion.

– Quelles plaintes, monsieur Romanzoff ?

– Il m’a semblé qu’elles sortaient de ce placard ménagé dans la muraille, à côté de votre chambre.

– J’y suis, une pauvre femme….

– Une pauvre femme ! » interrompit vivement Romanzoff.

Nul ne conteste que la charité, en France, surtout dans les grandes villes, ne s’exerce abondamment, sans relâche, sous mille formes, et avec une spontanéité, une discrétion, une simplicité tout à fait exemplaire. Ceux qui souffrent en jouissent comme d’un droit. Néanmoins, bien des misères encore, faute de se laisser voir, faute d’être devinées, ne sont point secourues. C’est l’exception. C’était le cas actuel.

Il s’agissait d’une jeune femme, privée de famille et d’amis, ou du moins n’ayant que des parents et des amis impuissants à l’aider. Tout porte à croire que les conseils mêmes lui manquaient.

Son mari, ouvrier laborieux, était tombé malade six ou sept mois après leur mariage. Se flattant de bientôt guérir, il avait cédé aux instances de sa femme qui répugnait à le voir transporter dans un hospice. Il en était résulté un état de gêne effroyable. Une série d’expédients désastreux avait grevé l’avenir sans décider d’un présent moins sombre. De crise en crise, l’ouvrier était mort, laissant sa femme enceinte et près d’accoucher.

Accablée de dettes, sans ressources, sans crédit, sans espérances, il ne lui restait plus qu’à solliciter son admission à la Bourbe. Elle y était entrée épuisée par les fatigues et les privations, et y avait mis au monde un enfant qui avait vécu à peine quelques heures. Son état de fièvre et d’épuisement réclamait un long repos et de grands soins ; mais l’hospice n’est pas une maison de santé : elle avait dû en sortir et céder sa place à d’autres.

Un cabinet garni à six francs par mois l’avait vue quelques jours s’acharner au travail. Ses forces avaient trahi son courage. Pour comble de désastre, il lui avait fallu, sur les sommations de l’hôtelier, quitter le coin du grenier où elle gîtait.

Vers le soir, par le froid, à moitié folle de désespoir, elle avait erré à travers les rues, en chancelant, uniquement soutenue par la crainte d’être accusée de vagabondage et d’être arrêtée. Une inspiration l’avait enfin conduite rue Monsieur-le-Prince, chez la concierge qu’elle connaissait depuis longtemps, et celle-ci, touchée de compassion, lui avait offert de son chef, en attendant mieux, un lit de sangle dans cette espèce de nid à rats d’où Romanzoff venait d’entendre sortir des gémissements.

« On dit : Aide-toi, le ciel t’aiderai ajouta Mme Delte en terminant. Encore faut-il, monsieur Romanzoff, qu’on ait la force de s’aider. »

Romanzoff (Romanoff) était ému, hors de lui ;

« Est-ce possible ? disait-il. La malheureuse ! Pourquoi ne pas m’avoir averti tout de suite ?

– Elle n’est ici que d’hier soir.

– Enfin, enfin, ajouta Romanzoff, Dieu soit loué ! c’est la Providence qui l’a conduite ici. Attendez !… »

Là-dessus, Romanzoff sortit brusquement de la loge et remonta chez lui. Il en descendit quelques minutes après.

« Madame, dit-il, en mettant cent francs dans les mains de la concierge, voici de l’argent que vous remettrez à cette pauvre femme. Qu’elle cherche un logement et qu’elle se rétablisse. Vous voudrez bien me tenir au courant de ses besoins. Je me charge de tout jusqu’à ce qu’elle puisse trouver du travail. Seulement, je vous prie de ne point lui dire d’où lui vient cet argent. »

Il profita de la stupeur que cette action causait à la concierge pour se retirer.

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