Chapitre 4
Depuis son entrée dans la maison, qui remontait au mois de novembre 1841, Romanzoff avait marqué presque chaque jour par quelque acte de générosité. Bien des gens commençaient même à être las d’entendre perpétuellement l’éloge de cet homme, et prêtaient volontiers l’oreille à certains railleurs assez courageux pour tourner sa bienfaisance en ridicule. D’autres, en qui Romanzoff avait attisé une curiosité proche de la passion, murmuraient au souvenir du mystère dont il s’opiniâtrait à entourer sa vie. Insensiblement, l’indiscrétion, la jalousie, la médisance, l’injustice, se liguaient contre lui et faisaient en quelque sorte le siège de sa mystérieuse individualité. A tout dire, aucun de ces sentiments hostiles ne réussissait à inspirer une conjecture capable de durer seulement quelques heures.
Le 6 du mois de janvier de l’année 1842 arriva.
Ce jour devait faire époque dans la maison.
Romanzoff était absent. Vers deux ou trois heures de l’après-midi, une jeune fille vint le demander.
« Il n’y est pas, mademoiselle, repartit Mme Delte.
– Pensez-vous qu’il rentre bientôt ?
– Je l’espère, et si vous voulez l’attendre…. »
La jeune fille s’assit. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans. Sa physionomie respirait l’honnêteté ; sa mise était des plus simples.
Rien de ce qui concernait M. Romanzoff n’était indifférent à Mme Delte. L’envie de savoir ce qu’il pouvait avoir de commun avec cette jeune fille lui fit bientôt rompre la glace. Elle mit insensiblement la conversation sur son locataire, et parla de lui avec un enthousiasme qui partait du cœur.
« Oh ! madame, fit la jeune fille avec émotion, dites tout le bien que vous voudrez de M. Romanzoff. Je suis fondée à le croire plus généreux encore que vous ne supposez. »
Une sorte d’intimité s’établit rapidement entre les deux femmes. Grâce à M. Romanzoff, les instants pour elles passèrent vite. La jeune fille enfin sembla ne pas pouvoir attendre plus longtemps,
« Lui voulez-vous quelque chose que je puisse lui dire ? demanda Mme Delte.
– Moi seule, répliqua la jeune fille, je puis lui dire ce que je sens. La reconnaissance déborde de mon âme. Si vous saviez ! »
Elle fit une pause, et reprit :
« Tenez, madame, vous aimez M. Romanzoff ; il est mal de vous cacher un secret qui achèvera de vous le faire connaître et redoublera votre admiration pour lui…. »
Le père de cette jeune fille tenait une table d’hôte dans le quartier des halles. C’était un ancien militaire, et, à ce qu’il semble, le plus confiant des hommes ; de nombreux déboires n’avaient pu le guérir d’accorder du crédit à tout venant, et il avait toujours manqué du courage d’exercer des poursuites contre ses débiteurs. Dix années de ce désintéressement, passées au milieu d’alarmes et d’embarras perpétuels, avaient finalement déterminé sa ruine.
Romanzoff s’était longtemps assis à la table de ce brave homme ; bien qu’il eût cessé d’y manger, il n’en continuait pas moins d’aller le voir d’intervalle en intervalle. Tout récemment, dans l’une de ces visites, Romanzoff, frappé de l’air morne dont le vieux soldat avait ajourné le payement d’une traite, l’avait pris à l’écart et l’avait contraint d’avouer le désordre de ses affaires. « Combien vous faut-il ? lui demanda-t-il ensuite. — Ne parlons pas de ça, répondit le vieillard en secouant la tête : c’est inutile. — Dites toujours. — Il me faudrait au moins sept ou huit mille francs. Je suis perdu. — Peut-être non, repartit Romanzoff. Mes ressources personnelles ne me permettent évidemment pas de vous prêter cette somme. Mais je connais des gens riches et charitables qui probablement, sur ma recommandation, ne se refuseront pas à vous venir en aide. Espérez ! » Il sortit.
« Son bon cœur nous était connu, ajouta la jeune fille ; malgré cela, madame, à vous parler franchement, nous ne fondions que bien peu d’espoir sur sa parole. Comment se flatter en effet de trouver une si grosse somme sans aucune garantie ? Le lendemain cependant, un jeune homme a remis entre les mains de mon père un paquet cacheté de la grandeur d’une lettre. Nous ne savions que penser. Le jeune homme n’avait fait qu’entrer et sortir. Jugez de notre surprise, de notre joie, de nos transports, quand, de l’enveloppe déchirée, tombèrent huit billets de mille francs ! Nous ne pouvions en croire nos yeux. Pour moi surtout, madame, c’était plus que le salut, c’était la vie de mon père. Faute d’avoir des livres bien en ordre, il pouvait lui arriver pis que d’être mis en faillite, et peut-être n’eût-il pas eu le courage de survivre à cette honte…. »
Stupéfiée elle-même, transportée d’admiration, Mme Delte convint que ce nouveau trait l’emportait de beaucoup sur ce qu’elle savait de M. Romanzoff.
« Je riais, reprit la jeune fille, je pleurais, je gesticulais comme une folle. Le besoin d’exprimer ma reconnaissance me tourmentait plus qu’une fièvre. Et il ne paraissait pas !… N’y pouvant plus tenir, je suis accourue ici. Lui-même nous avait donné cette adresse…. »
La jeune fille fit une nouvelle pause et ajouta en se levant :
« Mais il ne vient pas. Une plus longue absence pourrait inquiéter mon père. Je m’en vais. Ne manquez pas de lui dire, je vous en prie, madame, que nous voulons le voir, et que, s’il tient à ne pas être persécuté, il faut absolument qu’il cède à nos instances…. »
Mme Delte promit de ne pas oublier la recommandation, et la jeune fille, sur cette assurance, s’empressa de partir.
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