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Chapitre 5

Sortis ensemble un soir, Romanzoff et Pressel n’avaient pas donné signe de vie depuis au moins huit jours. Il n’était pas dans leurs habitudes de faire des absences si longues. Mme Delte s’attendait d’instant en instant à voir apparaître l’un ou l’autre. La visite qu’elle venait de recevoir, en ajoutant à son enthousiasme pour Romanzoff, lui en faisait souhaiter le retour avec une impatience exceptionnelle.

Sous l’empire de cette impatience, vers huit heures du soir, à deux violents coups de marteau, elle tressaillit d’aise.

C’était effectivement son locataire.

Il entra, ou mieux, il se précipita dans la loge.

Enveloppé comme toujours de son burnous, pâle autant qu’un mort, la sueur au front, l’œil hagard, il était aux prises avec un tremblement convulsif qu’il essayait vainement de dominer.

« Madame, madame, fit-il d’une voix haletante, vite, quelqu’un ! Il faut que je veille auprès d’un ami dangereusement malade. Je voudrais prendre des livres chez moi, et j’ignore ce qu’est devenu ma clef…. »

La prière de Romanzoff respirait une telle anxiété que Mme Delte, négligeant ce qu’elle avait à lui dire, s’empressa de faire ce qu’il demandait. Elle courut chez le serrurier et, bientôt de retour, annonça que l’ouvrier la suivait….

Mais c’était le 6 janvier, jour des Rois ; le serrurier, qui mangeait un gâteau en famille, oubliait ou ne se pressait pas de venir.

Toujours aussi pâle et aussi agité, inattentif aux paroles de Mme Delte, qui, pour passer le temps, s’acquittait de la commission dont la jeune fille l’avait chargée, Romanzoff se promenait de long en large. Il semblait hésiter à prier la bonne femme de retourner chez l’ouvrier ; mais il la regardait parfois d’un œil dont l’expression était mille fois plus éloquente que toutes les prières.

Mme Delte comprit. Le serrurier cette fois vint avec elle. C’était un homme gros et grave qui semblait venir pour constater un décès. Romanzoff se saisit d’une lumière et monta rapidement devant lui.

« Hâtons-nous, de grâce ! » fit-il.

Insensible à cette excitation, le gros homme,d’un air maussade, examina lentement la serrure et se disposa à essayer l’un après l’autre les rossignols dont il s’était muni.

Ces lenteurs mettaient Romanzoff à la torture.

« Je n’ai pas un instant à perdre ! s’écria-t-il d’un accent irrésistible. Plus vite, cher monsieur ! S’il le faut, faites sauter la serrure ! »

Déjà fort mécontent qu’on l’eût arraché aux joies de la famille, le serrurier, qui croyait d’ailleurs, par sa seule présence, témoigner d’une générosité digne d’admiration, trouva tout à fait inconvenant le ton impérieux dont Romanzoff lui parlait. Il redoubla de lenteur et de maladresse.

« De grâce, monsieur ! ajouta Romanzoff d’une voix que faisaient vibrer des angoisses dévorantes.

– Eh ! monsieur, repartit le serrurier incapable de cacher plus longtemps sa mauvaise humeur, cette serrure est très-difficile et je n’ai que des clefs. Il fallait me dire d’apporter une pince. »

Cependant il se redressait et marquait l’envie de battre en retraite.

« Je vous en prie, monsieur ! dit Romanzoff en barrant résolûment le passage. Un de mes amis se meurt ; je dois prendre chez moi des lancettes pour le saigner. Chaque instant qui s’écoule ajoute au danger et à mon désespoir. Peut-être arriverai-je trop tard.

L’air, l’accent, les paroles de Romanzoff émurent enfin le serrurier et le décidèrent à plus d’empressement. Il se remit vivement à la besogne ; son zèle le servit à souhait.

« Nous y voilà ! » fit-il presque aussitôt.

La porte céda. Romanzoff se précipita chez lui comme un torrent par une brèche. Après y être resté trois ou quatre minutes tout au plus, il reparut, cachant sous son manteau un ou plusieurs objets d’un assez grand volume, et, sans même se préoccuper de sa porte ouverte, descendit précipitamment l’escalier.

Mme Delte était sur le seuil de sa loge.

« Adieu, madame ! lui dit vivement Romanzoff.

– Ainsi, monsieur Romanzoff, c’est convenu, se hâta de dire la concierge : je ne vous attendrai pas ce soir.

– Je viendrai…. à deux heures, balbutia Romanzoff. Adieu, madame, ajouta-t-il en lui pressant les mains ; nous nous reverrons. » Puis il disparut.

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