Chapitre 6
Mme Delte, le soir, ne quittait pas le rez-de-chaussée avant d’avoir vu rentrer ceux des locataires de la maison qui d’ordinaire se faisaient le plus attendre. Sa veille se prolongeait rarement au delà de minuit. Elle fermait alors sa loge, donnait deux tours de clef à la porte de la rue et montait à sa chambre. A dater de cet instant, si, par aventure, quelqu’un frappait, la bonne femme devait quitter son lit et descendre ouvrir.
« A deux heures, deux heures, pensait-elle : est-ce deux heures du matin ou deux heures de l’après-midi ?… N’importe ! ajouta-t-elle ; à tout hasard, j’attendrai jusqu’à deux heures du matin. »
C’était là au reste une chose qui lui coûtait peu, puisqu’il s’agissait de ce bon monsieur Romanzoff.
Des locataires de la maison, ceux qui étaient sortis rentrèrent successivement. Minuit sonna, puis une heure, puis deux heures, et de M. Romanzoff point. Persuadée enfin qu’il ne rentrerait pas, Mme Delte ferma sa porte et gagna sa chambre à coucher.
Elle s’était mise au lit et venait d’éteindre sa lampe, quand trois coups de marteau ébranlèrent la porte de la rue.
« Ah ! se dit la bonne femme, voici M. Romanzoff ! »
Elle sauta à terre, passa un jupon et, sans rallumer sa lampe, de peur de faire attendre son locataire, elle s’empressa de descendre à tâtons.
« Est-ce vous, monsieur Romanzoff ? » demanda-t-elle.
Une voix répondit que oui.
Elle tourna la clef dans la serrure et entre-bâilla la porte. Le battant en fut poussé du dehors avec une telle violence que Mme Delte manqua tomber à la renverse. En même temps, elle entendit un bruit confus de pas et de respirations et vit, dans le rayon de lumière qu’un bec de gaz voisin projetait par la porte ouverte, défiler des silhouettes humaines. Paralysée à force d’épouvante, la pauvre femme crut à une bande d’assassins et pensa toucher à sa dernière heure.
Se sentant, dans les ténèbres, car la porte avait été refermée, pressée et coudoyée par des hommes dont son effroi lui grossissait le nombre, elle ne songeait qu’à demander grâce.
« Messieurs, messieurs, balbutiait-elle, ne me faites pas de mal.
– Taisez-vous, taisez-vous ! lui dit-on à voix basse en essayant de lui fermer la bouche.
– Mon Dieu, mon Dieu ! messieurs, ne me faites point de mal ! répéta-t-elle, tandis qu’elle faisait des efforts pour se dégager.
– Encore une fois, taisez-vous ! firent plusieurs voix ; et donnez-nous de la lumière : on ne vous fera aucun mal. »
A demi suffoquée, d’un pas chancelant, elle regagna sa chambre, délibérant à part soi si elle ne ferait pas bien de crier au secours. Il lui sembla plus sage de se taire et d’obéir. Elle alluma donc sa lampe, s’habilla à la hâte, et descendit.
Une dizaine d’hommes, vêtus de chaudes capotes, la cravate sur le nez, paraissaient se consulter entre eux. Ils faisaient cercle autour d’un homme qui avait un ruban rouge à sa boutonnière. A l’extérieur de ces gens, Mme Delte se rassura un peu. L’homme décoré se détacha du groupe et vint à elle.
« A quel étage demeure Romanzoff ? lui demanda-t-il d’un ton impératif.
– Au premier.
– Est-il chez lui ?
– Non, monsieur.
– Quand l’avez-vous vu ?
– Hier soir.
– A quelle heure ?
– A huit heures. Il est entré et s’en est allé presque sur-le-champ.
– Devait-il rentrer ?
– Oui, monsieur, à deux heures.
– A deux heures du matin ?
– C’est ce qu’il ne m’a pas dit, monsieur. J’ai cru que c’était lui, quand vous avez frappé.
– Comment cela ?… »
Mme Delte raconta alors jusque dans les moindres détails ce qui s’était passé le 6 au soir entre elle et M. Romanzoff.
« C’est bien, repartit l’homme au ruban rouge, nous attendrons. Ouvrez-nous votre loge et retournez dans votre chambre. »
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